‹ Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits LittérairesChapitre 40 sur 56 · II

II

HENRY FOUQUIER

Un bouddhiste me dit:

--Cette série de chroniqueurs est sans intérêt. S'il est vrai que le dernier effort de la critique soit de définir les esprits, elle ne serait pas malavisée de laisser de côté les journalistes. Car on ne les peut définir qu'en bloc, étant tous semblables les uns aux autres et à peu près indiscernables (sauf quelques-uns que l'on caractériserait suffisamment en quelques lignes). Il y a à cela plusieurs raisons. D'abord la besogne du journalisme souffre merveilleusement une certaine médiocrité d'esprit. Elle la réclame presque et quelquefois elle la donne. Puis on sait où et comment se recrute, en grande partie, la rédaction des journaux. De bons jeunes gens, de plus de prétention que de littérature, qui auraient pu faire d'excellents notaires ou des commerçants habiles, s'imaginent (ô candeur!) que rien n'est plus beau, plus noble ni plus agréable que d'être imprimé et lu tous les jours. Ils veulent «entrer dans un journal»; ils finissent par y entrer et ils y montent en grade à peu près comme dans un ministère. Là ils écrivent toute leur vie les choses quelconques qu'ils sont capables d'écrire. Qui en a lu un, a lu les autres. Le journalisme politique surtout est, dans son ensemble, admirable d'inutilité et parfois de niaiserie. Mais la chronique même--sauf les exceptions que tout le monde connaît--n'est guère plus reluisante. Vous avez une bonne douzaine de chroniqueurs, jeunes ou vieux, chez qui vous retrouverez le même échauffement artificiel, le même désir vulgaire d'étonner, la même outrance facile, le même claquement de cravache, au reste le même vide et souvent la même insuffisance de style et, par endroits, de syntaxe. Ceux mêmes qui sont nés avec quelque originalité d'esprit ont beaucoup de peine à la garder intacte. La nécessité de la besogne quotidienne, le peu de temps laissé à la réflexion, l'obligation de «faire sa copie» même quand on n'a rien à dire, absolument rien, tout cela fait glisser les meilleurs à une certaine banalité, soit à des lieux communs insupportables, soit à des paradoxes aussi insipides que des lieux communs. Il ne faut ni s'en étonner ni surtout en triompher. C'est là une des conséquences fatales de ce très étrange métier de journaliste. Ceux surtout qui écrivent tous les jours, si excellemment doués qu'ils soient, n'y échappent pas. L'originalité de la forme ou de la pensée a presque toujours besoin, pour s'achever, du recueillement d'un travail volontaire. Elle s'atténue et s'efface en se dispersant. Dans les cinquante ou soixante mille lignes qu'un journaliste écrit tous les ans, ce qui lui appartient en propre, ce qui le signale et le distingue se trouve perdu dans ce qui le confond et le mêle, dans tout ce qu'il a laissé s'écouler de lui sans y apporter d'attention et sans y attacher de prix. Sa personnalité se dilue dans cet écoulement perpétuel. Le meilleur journaliste est comme noyé dans la surabondance de sa prose: c'est dans ce flot qu'il faut repêcher ses membres épars.