‹ Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits LittérairesChapitre 46 sur 56 · III

III

C'est peut-être que je n'ai pas l'âme croyante. Mais un révolutionnaire doit l'avoir. Pour professer les opinions de M. Rochefort, il faut être bien sûr de son fait; et cette furie négatrice ne saurait guère aller, semble-t-il, sans un très grand sérieux. Quand on est à ce point convaincu de l'injustice, de l'absurdité, de la monstruosité de l'état social, on ne doit guère trouver que cela prête à rire; du moins on ne doit pas rire toujours. Car il ne s'agit pas ici de bagatelles. Les opinions que paraît avoir M. Rochefort sont de celles qui s'accordent le moins avec la gaieté des coq-à-l'âne et la plaisanterie de Duvert et Lauzanne. Je comprendrais plutôt ici l'éloquence tendue, travaillée, mais bien sincèrement haineuse, et sérieuse après tout, d'un Jules Vallès. Mais le badinage de M. Rochefort offense ma simplicité d'esprit. Chose surprenante, Nouméa même, la solitude, la souffrance, les épreuves de toutes sortes n'ont pu donner à ses haines ni à ses convictions une forme sérieuse. Il est revenu des antipodes aussi badin qu'il y était allé.

Je me dis malgré moi:--Un homme qui souffre de la grande misère du peuple et de toutes les horribles iniquités sociales et qui fait profession de ne point s'y résigner, j'ai beau faire, je ne puis me le représenter sous les espèces d'un boulevardier qui fait des mots. Les apôtres de la primitive Église pratiquaient peu le calembour, et je conçois mal Spartacus vaudevilliste. Quand un homme passe son temps à attiser les haines des souffrants, à provoquer la révolution sociale, à faire tout, sous prétexte que le monde va mal, pour qu'il aille plus mal encore, il faut qu'il soit bien persuadé de la justice de son oeuvre, et cette foi ne suppose pas un très grand fond de gaieté ni surtout une humeur de plaisantin. Si cet homme écrit, j'imagine que ce sera comme M. Élisée Reclus ou le prince Kropotkine,--avec fougue, avec éloquence, avec gravité,--peut-être pas sans déclamation, mais à coup sûr sans «fumisterie». Non, décidément, il y a pour moi je ne sais quelle incompatibilité entre l'esprit de M. Rochefort et l'esprit de la cause qu'il défend. La phrase de Giboyer sur Déodat «tirant la canne et le bâton devant l'arche» et «appliquant la facétie à la défense des choses saintes», si vous supposez un moment qu'il s'agit de l'arche de la Révolution, croyez-vous que cette phrase conviendrait si mal à M. Rochefort?

Ajoutez que la vie de ce grand railleur (comme son style) paraît se moquer fortement de ses opinions. Certes je comprends que les actions des hommes ne soient pas toujours gouvernées par une logique rigoureuse, et même je ne désire pas qu'elles le soient: la variété du monde y perdrait. Je ne me fâche point que Sénèque écrive, à la cour de Néron, sur le mépris des richesses. Ce n'est là qu'un exercice littéraire qui ne tire point à conséquence. Mais ce serait, je pense, faire à M. Rochefort la plus cruelle injure que de prendre son oeuvre de journaliste pour une série d'exercices littéraires, car ces exercices ont fait et feront peut-être encore couler du sang. Il faut donc bien qu'il ait la foi: s'il ne l'avait pas, il serait trop à plaindre. Mais alors il me semble qu'un certain degré d'outrance dans certaines doctrines impose absolument à celui qui les professe une vie qui ne les contredise point. Une âme simple et qui connaîtrait seulement le rôle politique de M. Rochefort se le figurerait volontiers vivant à peu près de la même façon que M. Élisée Reclus ou que le comte Tolstoï. Or je n'entre point ici dans la vie privée du joyeux pamphlétaire, et je ne me sers que de ce qui traîne dans tous les journaux: mais tout le monde sait que ce Parisien accompli est grand parieur aux courses, grand collectionneur de tableaux, et qu'il mène enfin la vie que nous voudrions tous mener. Je ne m'en indigne point et, rassurez-vous, je vous fais grâce ici d'un développement facile. Ce que j'admire, par exemple, c'est la bonté, la crédulité, la stupidité de ce peuple qui a si longtemps pris et qui prend peut-être encore M. Rochefort pour un de ses prophètes. C'est bien fait, après tout, et cette stupidité excuse presque les artistes en démagogie. Et puis, qui sait si le prolétariat n'est pas fier d'avoir un chef qui est marquis, qui possède des objets d'art et qui s'amuse? Ainsi les serfs, comme dit quelque part M. Renan, jouissaient de la puissance et de la richesse de leur seigneur et étaient heureux en lui. Rien ne change, même quand tout paraît le plus changé. Pourtant on m'assure que les électeurs même de Paris commencent à s'aviser de la contradiction qui m'occupe. Naturellement ils en sont plus choqués que moi, qui ne la considère que comme un problème moral fort intéressant. M. Rochefort disait un jour: «Je ferai descendre des faubourgs, quand je voudrai, deux cent mille hommes.» Ce n'est peut-être pas lui qui les ferait descendre aujourd'hui.