IV
Voilà donc une vie et un rôle, des opinions et un esprit passablement contradictoires. Cette contradiction, comment la résoudre? La question de la sincérité de M. Rochefort se pose forcément, on ne saurait l'éviter. La réponse qui s'offre tout d'abord, c'est que peut-être il joue la comédie, par intérêt et par plaisir. Mais je ne m'y arrêterai pas, pour deux raisons. Premièrement, je n'ose pas pousser l'indiscrétion jusque-là. M. Rochefort n'est pas de mine à se laisser demander trop directement des comptes. Il a gardé, dans la société contemporaine, quelque chose de la fière allure de ces aventuriers d'autrefois qui, vivant dans des sociétés moins munies de police et de gendarmes, payaient de beaucoup de courage le droit de faire à leur guise et de n'être point jugés tout haut. Si M. Rochefort joue la comédie, il veut bien qu'on s'en aperçoive, mais il ne souffre point qu'on le dise. Ce révolutionnaire tintamarresque a des balafres sur la peau et, je pense, quelques balles dans le corps. Ce secret irritant de sa sincérité ou de sa feintise, il le garde derrière son épée de gentilhomme.
Puis, résoudre la difficulté en affirmant sa duplicité volontaire, ce serait un peu trop simple et grossier. Il est tant de sincérités mitigées et de mensonges à demi sincères! Savons-nous nous-mêmes exactement ce que nous sommes? Les circonstances et l'habitude nous pétrissent et nous façonnent plus qu'on ne peut l'imaginer. Nous croyons toujours un peu ce que nous aurions intérêt ou plaisir à croire. Nous sommes dupes de notre rôle, dupes de ce que nous faisons pour duper les autres. Le masque que nous avons choisi finit par coller à notre peau, devient notre vrai visage. Le mensonge comme la sincérité comporte une foule de nuances. Qui n'a senti cela? Souvent, les impressions littéraires et autres qu'il m'est arrivé de traduire ici, je ne sais pas trop si je les ai écrites parce que je les éprouvais, ou si je les ai éprouvées parce que je les avais écrites...
Il se pourrait que le cas de M. Rochefort fût moins un cas moral qu'un cas littéraire; que l'intransigeance croissante de son rôle public correspondît moins au développement d'une conviction qu'à celui d'un certain tour d'esprit, et que ce développement n'eût été déterminé que par des événements extérieurs. Notez que le genre de plaisanterie qui lui est naturel implique, même quand il est inoffensif, une attitude d'insurrection, et qu'il contient en puissance, si j'ose dire, tout un infini de révolte. Cet esprit a besoin d'être dans l'opposition extrême pour trouver tout son emploi, pour jeter tout son éclat, pour valoir tout son prix, pour sortir et se déployer tout entier. Or, ce point de l'extrême opposition s'étant toujours déplacé et reculé depuis vingt ans, M. Rochefort a suivi, simplement. Il est constamment allé là où il pouvait avoir tout son esprit. Ce n'est pas lui qui a changé, mais le terrain où il lui était permis d'être tout lui-même. Il n'est pas l'homme d'une foi, mais l'homme d'un tempérament et d'une situation toujours relative et mobile. Que dis-je? il est l'homme de la _Lanterne_. Il est condamné à faire la _Lanterne_ toute sa vie. Or la lanterne d'aujourd'hui ne peut plus être celle d'il y a dix-huit ans. C'est à présent le falot qui conduit dans la nuit les bandes de _Germinal_ et où les émeutiers allument leurs torches. Qu'importe? Le lanternier n'en peut mais: il faut qu'il fasse jusqu'au bout sa tâche de lanternier. Songez donc: si on allait lui prendre sa place? S'il trouvait plus insurgé que lui? Il serait perdu d'honneur, j'entends d'honneur littéraire. Sa lanterne le mène plus qu'il ne la porte, et tout ça, c'est de la littérature.
Mais ce n'est pas nécessairement de la comédie. Il y a de grandes chances pour que M. Rochefort soit à peu près persuadé de ce qu'il écrit. Il a souffert pour sa cause; et si peut-être il n'avait pas la foi avant son exil, il a bien pu l'avoir après: on ne veut point avoir souffert pour un simple jeu d'esprit. Puis, les idées dont il s'est fait le champion violent et facétieux supposent en même temps certaines croyances et certaines haines. Peut-être n'a-t-il point les croyances dans leur plénitude; mais les haines, je pense qu'il les ressent avec une complète sincérité. Si je ne garantis point qu'il aime le peuple à la façon des apôtres mystiques de la révolution sociale, je suis sûr qu'il déteste du meilleur de son âme les représentants officiels de l'égoïsme bourgeois et de l'hypocrisie parlementaire. M. Rochefort croit pour le moins à ses négations. Et vraiment, quand je disais tout à l'heure qu'il n'y avait rien autre chose dans son fait que le développement d'un tempérament littéraire, je me trouvais affirmer, par un détour, sa sincérité. On doit être fort tenté de croire aux idées qui vous donnent le plus d'esprit. Et lorsqu'on a soutenu ces idées tous les jours pendant vingt ans, on a encore plus tôt fait d'y croire, ne fût-ce qu'aux heures où l'on écrit. Le contraire serait trop malaisé, exigerait une trop difficile surveillance de soi, un dédoublement trop laborieux. Dans le cas de M. Rochefort il est beaucoup plus simple d'avoir la foi,--sauf à l'exagérer quand on la proclame, et à l'oublier le reste du temps.