‹ Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits LittérairesChapitre 48 sur 56 · V

V

Quelqu'un me dit: «Quand ce serait une comédie (et ce n'en est pas une), ce pourrait être une comédie fort excusable, pour des raisons qui nous échappent. Qui donc connaît le fond des choses? Le personnage que nous jouons, par nécessité ou par goût, ce que nous livrons de nous-mêmes au public, c'est rarement nous tout entiers, et, comme dit Balzac, «nous mourons tous inconnus.» Tel qui, dans son journal, sème l'outrage et la révolte; tel qui, moitié par tempérament, moitié sous la pression des circonstances, a fait de la démagogie sa carrière, est l'homme le plus doux, le meilleur ami, le père de famille le plus tendre et le plus dévoué. Il aime, pour lui-même et pour les siens, la vie large et facile, et son humeur généreuse lui a mis sur les bras des charges de toutes sortes. Et c'est pour y suffire qu'il encourage les grèves et les émeutes et que, sur son journal lu dans les faubourgs, sa plume de fin lettré fait parfois, comme sur un tablier de boucher, des éclaboussures de sang. Le jour où il serait moins injuste et moins enragé, tout ce qui vit de lui en pâtirait. Les pires violences de son rôle public s'expliquent par ses vertus privées. C'est parce qu'il a bon coeur chez lui qu'il souffle la haine dans l'âme obscure des foules. Peut-être a-t-il des moments où il est las de ce rôle d'insulteur et d'énergumène, où il voudrait bien se reposer, où lui-même ne croit plus guère à ses haines, où l'envie le prend d'être équitable, ou simplement indifférent--comme tout le monde, d'être tout bonnement de l'opinion des honnêtes gens et des femmes aimables chez qui il fréquente. Mais l'indifférence ou l'équité, c'est le tirage de son journal qui baisse, c'est sa popularité qui décroît, c'est sa signature qui se déprécie. Or il a besoin d'argent, de beaucoup d'argent,--et non pas seulement pour lui. Il a des devoirs onéreux à remplir. Donc à la tâche! La démagogie est une galère dont il est le forçat. Il reprend sa plume, il insulte par habitude, il calomnie sans y trouver le moindre plaisir,--parce qu'il faut vivre. Horrible métier, bien digne de compassion! Mais aussi comment voulez-vous que ceux qui l'exercent ne finissent pas par s'y laisser prendre? Si peut-être ils ont quelquefois des doutes et soupçonnent le mal qu'ils font, cette impression doit passer vite; les extrêmes conséquences des paroles mauvaises qu'ils écrivent sont si lointaines et si aléatoires! Et ce qui les rassure encore plus, c'est que justement ils font cela comme un métier, et qui n'est pas toujours divertissant: comment ce qui est parfois si ennuyeux pourrait-il être coupable? Ils font du journalisme démagogique avec la sécurité de conscience d'un employé qui va tous les jours à son ministère.

Mais je ne prétends pas que toutes ces réflexions se puissent appliquer à M. Rochefort.