I
La carrière littéraire de M. Jean Richepin a été jusqu'ici des plus bruyantes et des plus singulières. Élève de l'École normale, fort en grec, fort en vers latins, fort en thème, fort en tout, à peu près aussi muni de diplômes qu'il se puisse, ce nourrisson de l'Université débute par un livre de vers où il célèbre les mendiants, les escarpes et les souteneurs, et où «les bornes de l'austère pudeur» sont passées à fond de train. Sur quoi, le chantre des gueux fut condamné par la justice de son pays à trente jours de prison, ce qui était parfaitement stupide, car les vers étaient de main d'ouvrier, hardis et drus, mais non pas obscènes. Et, depuis, on en a laissé passer bien d'autres.--Puis, comme le genre macabre paraît toujours aux esprits jeunes le comble de l'originalité, M. Jean Richepin donne les _Morts bizarres_--bizarres, en effet, et dont plusieurs semblent les inventions d'un Edgard Poe fumiste. Mais sa plus grande joie, c'est d'être un mâle et de le montrer. Ses _Caresses_ sont assurément, de tous les poèmes qu'on ait écrits, ceux où les reins jouent le rôle le plus considérable.--Puis il tente le théâtre, et ce mâle nous montre une femelle, la Glu, une goule qui mange un pêcheur breton. La pièce ne réussit qu'à demi; il n'en restera qu'une admirable chanson: _Y avait un' fois un pauv' gas..._ Le poète, furieux et de plus en plus fier de sa virilité, traite les critiques de chapons dans un apologue oriental.--Puis le roi de Bohême épanche sa fantaisie naïve et fougueuse dans un drame qui est un conte des Mille et une Nuits: _Nana-Sahib_. Il a la joie suprême de monter en personne sur les planches et d'y rugir lui-même le rôle du tigre du Bengale. Cependant ses muscles inoccupés le gênent. Un besoin d'assommer et de faire du bruit le tourmente. Et le voilà qui «tombe» Dieu et les dieux dans des vers d'un athéisme carnavalesque et forain. Jamais on n'avait blasphémé si longtemps d'une haleine. Il découvre, chemin faisant, que les Aryas sont des pleutres, qu'il n'y a que les Touraniens, et qu'il est, lui, Touranien.--Soudain, après une aventure qu'on n'a pas oubliée, il disparaît. Les uns prétendent qu'il s'est retiré chez les trappistes de Staouéli; d'autres, qu'il s'est éperdument enfoncé dans le Sahara. Point: il s'était embarqué comme matelot sur un bateau de pêche. Il en rapporte quelques milliers de rimes sur la mer, qui est, elle aussi, une indépendante, une révoltée, une gueuse, une manière de Touranienne. Entre temps, il nous avait conté l'histoire de _Miarka_, la fille à l'ourse, où il se peignait lui-même sous le nom de Hohaul, roi des Romanis. Au reste, il nous dit dans les _Blasphèmes_ à quoi il se reconnaît Touranien:
Ils allaient, éternels coureurs toujours en fuite, Insoucieux des morts, ne sachant pas les dieux, Et massacraient gaîment, pour les manger ensuite, Leurs enfants mal venus et leurs parents trop vieux...
Oui, ce sont mes aïeux, à moi. Car j'ai beau vivre En France; je ne suis ni Latin ni Gaulois. J'ai les os fins, la peau jaune, des yeux de cuivre, Un torse d'écuyer et le mépris des lois.
Oui, je suis leur bâtard! Leur sang bout dans mes veines, Leur sang qui m'a donné cet esprit mécréant, Cet amour du grand air et des courses lointaines, L'horreur de l'Idéal et la soif du Néant.
J'aime, pour ma part, ces exubérances, cet orgueil, ces effets de muscles, cette outrance, cette manie de révolte. Je voudrais pouvoir dire que M. Richepin est, en poésie, un superbe animal, un étalon de prix, de croupe un peu massive. C'est plaisir d'assister à ses ébats et à ses pétarades.
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Mais (et c'est ce qui, suivant les goûts, nous gâte M. Richepin ou nous le rend plus curieux à considérer) cet étalon a fait d'excellentes humanités. C'est un rhétoricien révolté contre les lois et la morale et contre la modestie du goût classique, mais classique lui-même, et jusqu'aux moelles, dans son insurrection. Ce Touranien possède tous les bons auteurs aryas. C'est le sein de l'_Alma mater_ qu'il a tété, ce prince des «merligodgiers», et il est tout gonflé de son lait. Il n'y a guère d'écrivain dans ce siècle chez qui abondent à ce point les réminiscences ou même les imitations de la littérature classique, grecque, latine et française. Vous trouverez dans la _Chanson des Gueux_, parmi les tableaux crapuleux, au milieu des couplets d'infâme argot où les rimes sonnent comme des hoquets d'ivrognes, de petites pièces qui fleurent l'anthologie grecque. Un mot du divin Platon, cité en grec, revient dans le refrain d'une chanson philosophique qui explique que «nous sommes des animaux» et que la suprême sagesse est de vivre comme un porc. Sept épigraphes grecques précèdent les alexandrins où le poète célèbre la vieillesse honorée d'un Nestor casqué de soie. Dans les _Blasphèmes_, vous rencontrerez des souvenirs directs de Lucrèce, de Pline l'Ancien et de Juvénal (je ne parle pas des réminiscences de Musset et de Hugo), et dans la _Mer_, des morceaux de poésie didactique et descriptive qui vous feront songer, selon votre humeur, soit au Virgile des _Géorgiques_, soit à l'abbé Delille. Décidément il reste sensible que Hohaul, fils de Braguli et petit-fils de Rivno, a passé par l'École normale. Surtout M. Jean Richepin reste tout imprégné de Villon, de Marot, de Rabelais, de Régnier. Il reprend beaucoup de leurs vocables oubliés. Il y ajoute des mots populaires ou des mots spéciaux empruntés à la langue des divers métiers. Il se compose ainsi un immense vocabulaire, fortement bariolé et médiocrement homogène. S'il vous faut un exemple, relisez, je vous prie, la première page de _Miarka_:
... C'est qu'il faut profiter vite des belles journées au pays de Thiérache... Un coup de vent soufflant du Nord, une _tournasse_ de pluie arrivant des Ardennes, et les _buriots_ de blé ont bientôt fait de verser, la paille en l'air fit le grain pourri dans la glèbe. Aussi, quand le ciel bleu permet de rentrer la moisson bien sèche, tout le monde quitte la ferme et _s'égaille_ à la besogne. Les vieux, les jeunes, jusqu'aux infirmes et aux _bancroches_, tout le monde s'y met et personne n'est de trop. Il y a de la peine à prendre et des services à rendre pour quiconque est à peu près valide. Tandis que les hommes et les commères _ahannent_ au rude labeur, les petits et les _marmiteux_ sont utiles pour les oeuvres d'aide, étirer les liens des gerbes, _râteler_ les javelles éparses, _ramoyer_ les _pannes_ cassées par la corne des fourches ou simplement émoucher les chevaux, dont le ventre frissonne et saigne à la piqûre des taons et dont l'oeil est cerclé de _bestioles vrombissantes_.
Assurément ce style est savoureux, mais trop chargé, trop savant et, peu s'en faut, pédant. M. Richepin croit mieux peindre en n'employant que des mots aussi familiers et particuliers que possible. Mais ces mots, il semble qu'il les cherche et les accumule avec trop de peine à la fois et de satisfaction; et l'impression directe des choses s'évanouit dans ce labeur de grammairien. Puis, ces mots qui nous tirent l'oeil nous empêchent de voir le tableau. Ce ne sont ni les vocables curieux ni les expressions outrées qui donnent la sensation des objets: c'est, le plus souvent, un certain arrangement de mots fort simples et très connus. M. Richepin est un peu la dupe des mots: il les aime trop en eux-mêmes, pour leur figure de gueux ou de «hurlubiers». En général, son style, remarquez-le, est amusant plutôt que proprement pittoresque. Ce bohémien fougueux a de petits divertissements grammaticaux de mandarin très lettré. C'en est un que d'avoir écrit tant de pièces en argot dans la _Chanson des Gueux_. Notez que la plupart des poètes parnassiens (à plus forte raison les bons «symbolistes») considèrent M. Richepin comme un retardataire, et tantôt comme le dernier des romantiques, tantôt comme un lointain disciple de Boileau. «Ce n'est, disent-ils, qu'un normalien exaspéré.» Ils ne sauraient peut-être pas dire pourquoi; mais ils le sentent.
Et alors voici ce qui arrive. M. Richepin a beau être un insurgé, avoir la passion des gros mots et des plus abominables crudités de pensée et de style, la perfection de sa rhétorique nous met en défiance. Nous sommes tentés de croire qu'un si savant homme, si profondément imbu des meilleures traditions littéraires, n'est pas un Touranien bien authentique; que la glorification, dans toute son oeuvre, des gueux et des irréguliers en tout genre n'est peut-être bien qu'un jeu d'esprit. Et, en effet, ses ouvrages ont souvent, je ne sais comment, un air d'insincérité. Si l'on n'était forcément renseigné, par les journaux ou autrement, sur la personne et sur la vie de M. Richepin, il y a fort à parier qu'on dirait tout d'abord, en lisant ses livres:--Hum! tant de goût pour la gueuserie, tant de férocité dans l'irrévérence, cela n'est pas naturel. C'est amusant, très amusant; mais je ne frémis point du tout et ne suis point ému un seul instant, pas même d'horreur. Je suis sûr que l'auteur de ces livres truculents et magnifiquement cyniques ou blasphématoires est quelque bourgeois bien régulier, bien placide, bon père et bon époux, et Arya comme vous et moi.--Eh bien! on se tromperait sans doute un peu; car, si vous lisez M. Richepin sans parti pris, vous sentirez certainement, à l'origine de toutes ses inspirations, un très sincère et violent instinct de libre vie animale et de révolte contre tout, qui a sa grandeur; mais le malheur est que la rhétorique s'en mêle ensuite, et, très visiblement, le goût de la virtuosité pour elle-même, et aussi le désir puéril d'épouvanter les philistins. Il serait peut-être intéressant de démêler, dans les principales oeuvres de M. Richepin, la part d'inspiration franche et la part d'artifice littéraire, ce qui appartient au Touranien contempteur des dieux et des lois et ce qui appartient à l'Arya enfileur de mots.