III
Ce qu'il y a d'inspiration sincère dans la _Chanson des Gueux_, le poète nous le dit lui-même dans sa préface:
«J'aime mes héros, mes pauvres gueux lamentables, et lamentables à tous les points de vue; car ce n'est pas seulement leur costume, c'est aussi leur conscience qui est en loques. Je les aime, non à cause de cela, mais parce que j'ai arrêté mes regards sur leur misère, fourré mes doigts dans leurs plaies, _essuyé leurs pleurs sur leurs barbes sales_, mangé de leur pain amer, bu de leur vin qui soûle, et que j'ai, sinon excusé, du moins expliqué leur manière étrange de résoudre le problème du combat de la vie, leur existence de raccroc sur les marges de la société et aussi leur besoin d'oubli, d'ivresse, de joie, et ces oublis de tout, ces ivresses épouvantables, cette joie que nous trouvons grossière, crapuleuse, et qui est la joie pourtant, la belle joie au rire épanoui, aux yeux trempés, au coeur ouvert, la joie jeune et humaine, _comme le soleil est toujours le soleil, même sur les flaques de boue, même sur les caillots de sang_.
«Et j'aime encore _ce je ne sais quoi qui les rend beaux, nobles_, cet instinct de bête sauvage qui les jette dans l'aventure, mauvaise ou sinistre, soit! mais avec une indépendance farouche. Oh! la merveilleuse fable de la Fontaine sur le loup et le chien! Souvenez-vous en, etc.»
Le ton même de cette déclaration nous montre que la _Chanson des Gueux_ (et j'en suis bien aise) n'est point une oeuvre de pitié humanitaire et révolutionnaire, à la façon des _Misérables_, si vous voulez. Comme il peint la plupart de ses gueux parfaitement ignobles, nous avons peu envie de nous attendrir sur eux. Et l'auteur lui-même ne perd pas son temps à s'attendrir; ou, quand il le fait, cela sonne un peu faux. Voyez _Larmes d'Arsouille_, cette élégie puante et qui déshonore la mélancolie. Et quand M. Richepin, nous ayant raconté la naissance d'un gueux dans un fossé, par la neige, nous jure, «le front découvert, que l'autre (entendez Jésus) n'a pas tant souffert», nous trouvons drôle son grand geste après qu'il s'est si visiblement amusé à nous décrire en rimes triples, avec des mots furibonds, un accouchement pittoresque.
Mais, s'il ne faut lui demander ni émotion ni pitié, il peint merveilleusement ses loqueteux et les fait très bien parler.
Il y a ainsi toute une partie de la _Chanson des Gueux_ où nous entrons sans effort et même avec un singulier plaisir, tout simplement à cause de l'instinct de rébellion qui est en nous, tout au fond--depuis le péché originel, dirait un théologien. Nous sommes tout garrottés de lois, de convenances, de préjugés: la vision d'hommes qui persistent à vivre dans la société comme des fauves dans une forêt nous cause un étonnement où se glisse une vague envie. La basse crapule même a une saveur de révolte; c'est le retour à la vie animale, chez des êtres qui l'avaient dépassée: cette vie n'est donc plus innocente et sans signification comme chez les bêtes; il s'y mêle la joie d'une perversité et d'une protestation contre l'ordre prétendu de l'univers. Ajoutez que, considérée par l'extérieur et avec l'oeil d'un peintre, la vie des gueux a beaucoup de relief et de couleur, soit parce qu'elle est l'exception et qu'elle fait contraste avec la vie de la société régulière, soit parce que, tout y étant libre et dégagé de conventions, tout y est par là même plus expressif. Remarquez d'ailleurs que ce qui est surtout pittoresque, c'est la vie d'en haut, et celle d'en bas, la vie conçue comme une vision de Véronèse ou comme une vision de Callot.
La forte culture classique de M. Richepin a pu contribuer elle-même à développer sa passion de la vie irrégulière et insurgée. Il se trouve que quelques-uns des pères de notre littérature ont été, au XVe siècle, au XVIe et au XVIIe encore, des bohèmes accomplis. «Escroc, truand, m..., génie!» dit M. Richepin à Villon; et Villon, j'en ai peur, pourrait répondre: «Monsieur sait tous mes noms.» Bohème, Rabelais, si l'on en croit sa légende; bohème, Régnier: on sait comment il vécut et où fréquentait sa muse. Sous Louis XIII et même sous Louis XIV, les antres sacrés du Parnasse français sont des cabarets pareils à celui où Gautier conduit Jacquemin Lampourde, où se drapent des «gueux» superbes qui s'appellent Théophile de Viaud, Cyrano de Bergerac et Saint-Amand. M. Jean Richepin continue dans notre siècle la tradition de ces réfractaires. Et, très évidemment, il n'a pas eu à s'efforcer pour cela, son génie naturel tenant beaucoup d'eux, notamment de François Villon et de Mathurin Régnier.
C'est pourquoi vous trouverez une sincérité, une spontanéité très suffisantes dans la plus grande partie de la _Chanson des Gueux_. Les «gueux des champs» disent d'admirables chansons. L' «odyssée d'un vagabond» a de la grandeur et de la grâce parmi sa brutalité. Le poète mêle la bonne nature à la vie de ses gueux, qui prennent ainsi des airs de faunes autant que de «mendigots».
Pour les «gueux de Paris», il faut distinguer. Après nous avoir très brillamment décrit une cour de ferme, M. Richepin nous montre une bande d'oiseaux voyageurs passant très haut sur la tête des poules, des canards et des dindons. Ces volailles sont les bourgeois; ces oiseaux de passage sont les gueux. Les volailles s'émeuvent, et le poète les interpelle:
Qu'est-ce que vous avez, bourgeois? Soyez donc calmes!...
Regardez-les passer! Eux, ce sont les sauvages. Ils vont, où le désir le veut, par-dessus monts Et bois et mers et vents, et loin des esclavages. L'air qu'ils boivent ferait éclater vos poumons...
Car ils sont avant tout les fils de la Chimère, Des assoiffés d'azur, des poètes, des fous!...
Ils sont maigres, meurtris, las, harassés: qu'importe! Là-haut chante pour eux un mystère profond.
Quand M. Richepin nous présente des gueux qui répondent à peu près à cette définition, de bons gueux, de bons bohèmes de lettres, cela va bien; nous pouvons nous intéresser à leurs «joies», à leurs «tristesses» et à leurs «gloires». Mais les «arsouilles» et les «benoîts» sont-ils aussi des assoiffés d'azur et des fils de la Chimère? «Un mystère profond chante-t-il» pour eux, là-haut? Nous avons sur ce point les doutes les plus sérieux. Que M. Richepin les croque çà et là, passe! puisqu'ils sont pittoresques, après tout. Mais voici où commence l'artifice pur, l'exercice de rhétorique--insurgée si vous voulez, mais de rhétorique. Le poète affecte d'entrer dans leur peau, qui est une sale peau, et parle leur argot, qui est une langue infâme, dont les mots puent et grimacent, dont les syllabes ont des traînements gras et font des bruits de gargouille. La _Marseillaise des Benoîts, Dab, Dos, Doche_, et combien d'autres! sont comme des pièces de vers latins faites avec le _Gradus_ de la Boule-Noire ou du Père Lunette, le _Gradus ad guillotinam_. C'est amusant encore; mais tout de même il y en a trop; et à chaque édition le poète en ajoute. Cette complaisance et cet attardement dans de telles amusettes littéraires sont d'un virtuose un peu puéril.
Ce virtuose va s'étaler de plus en plus dans l'oeuvre de M. Richepin. Ce sera le virtuose du rut, de l'athéisme nu, du matérialisme cru, et ce prestigieux versificateur sera de plus en plus comme ce personnage de _Rabagas_ qui, s'il connaissait un mot plus cochon que «cochon», l'emploierait avec allégresse. M. Richepin cherchera souvent ce mot-là.
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Dans les _Caresses_, on ne saurait douter de la sincérité de l'inspiration initiale. Il paraît hors de doute que M. Richepin a le tempérament fougueux et les reins exigeants, et qu'il est peu enclin à l'idéalisme ou aux rêveries sous la lune. Plusieurs des pièces de ce recueil sont d'une belle, ardente et magnifique sensualité. Mais tout de suite on s'aperçoit qu'il y a dans cette sensualité une affectation, un air de défi aux bourgeois.
L'amour que je sens, l'amour qui me cuit, Ce n'est pas l'amour chaste et platonique, Sorbet à la neige avec un biscuit; C'est l'amour de chair, c'est un plat tonique.
Et ailleurs:
Notre bonheur n'est point le fade cataplasme; C'est le vésicatoire aigu qui donne un spasme...
Vos amours, ô bourgeois, sont des fromages mous; Le nôtre, un océan d'alcool plein de remous.
Voilà le ton; et il n'est que trop soutenu. Sauf quelques fantaisies à la Henri Heine, mais de plus de bizarrerie ou de vigueur que de grâce, ce ne sont que hennissements. Il nous fatigue à la longue, cet étalon! Sans compter qu'il nous humilie... Ou plutôt non: c'est nous, les bourgeois, qui le plaignons. La pièce qui résume le livre est intitulée _le Goinfre_. Horreur! Et voici comment le poète nous peint son amour:
C'est un goinfre attablé qui, plus que de raison, Enivré de vin pur, gavé de venaison, Ôte le ceinturon qui lui serre la taille, Et, sans peur d'avoir mal au ventre, fait ripaille. Il ne sait si demain sera jour de gala Et veut manger de tout pendant que tout est là...
Et l'allégorie se développe avec une brutalité croissante. Eh quoi! c'est cela pour lui, l'amour! Pauvre garçon! Cette poésie est tout ce qu'il y a de plus propre à nous faire adorer les sonnets de Pétrarque ou les _Vaines tendresses_. Mais voulez-vous connaître le châtiment? Quand le festin est fini, M. Richepin se croit obligé d'être triste. Or, nous ne saurions dire à quel point cela nous est égal. D'ailleurs il ne sait pas être triste. Il l'est avec des mots trop brutaux ou trop voyants. Les «sombres plaisirs d'un coeur mélancolique» lui sont interdits. Au moment où nous allions peut-être le croire et nous attendrir, la grossièreté inévitable (qu'il prend pour franchise) des mots et des images fait évanouir l'élégie commencée et nous renfonce notre émotion dans la gorge. Oh! l'affreux poète qui, pour nous parler de la divine illusion d'amour, nous dit qu'il «a pris son fromage pour la lune» et dont le dernier mot est qu'il sera comme ces buveurs qui «restent soûls de la veille». Et pourtant il y a des choses exquises dans ces _Caresses_, et qui sont d'un grand poète: la _Voix des choses_; _Dans les fleurs_; _Berceuse_; le _Bon souvenir_... Quel dommage qu'il ne s'affranchisse pas plus souvent de sa rhétorique truculente et pseudo-villonesque!
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Elle triomphe horrifiquement dans les _Blasphèmes_. Là, il me semble bien qu'on ne retrouve même pas l'ombre d'un sentiment sincère, si ce n'est le besoin même d'étonner et de scandaliser, et un puéril instinct de révolte--pour rien, pour le plaisir. Je ne sais pas d'oeuvre plus bizarre, plus fausse ni plus froide. Quelle singulière idée, de venir nous faire, à l'heure qu'il est, un poème athée en six ou sept mille vers! Je comprends le _De natura rerum_, ce cri de délivrance, cette protestation enflammée contre d'universelles superstitions, cette première épiphanie de la science naissante. Mais ces _Blasphèmes_, à qui s'adressent-ils? À quoi riment-ils? Sommes-nous si infectés d'esprit religieux? Il est bon, là, ce rhéteur mal embouché qui prétend affranchir nos intelligences!
Comment n'a-t-il pas senti ce qu'il y a dans ses négations de grossier, de rudimentaire, d'enfantin, d'attardé, de dépassé par l'esprit moderne? Pas de Dieu, pas de loi morale, pas même de lois physiques: ce qu'on appelle ainsi, ce sont les habitudes des choses (ce qui revient d'ailleurs au même): tout est gouverné par le hasard; la Raison même, la Nature et le Progrès sont des idoles qu'il faut renverser comme les autres. Conclusion: Mangeons, buvons et ne pensons à rien. Il nous développe cela avec une allégresse et une fierté sans pareilles. Il n'y a pas de quoi! Voilà-t-il pas de belles découvertes! Se figure-t-il avoir expliqué tout en supprimant tout? Les abominables suppressions! De quels sentiments exquis ce poète nous dépouille! Plus de foi, plus d'espérance, plus de charité, plus de vertu, plus de rêve, plus d'illusions, plus de chimères. Et si, comme Banville, «je n'ai souci que des chimères»? Quel triste monde M. Richepin nous fait! Je ne parle ici au nom d'aucune morale ni d'aucune religion; je ne m'occupe pas de la vérité: je ne m'occupe que de la beauté de la vie. Les négations de M. Richepin sont plus ineptes que toutes les affirmations. Je suis honteux de voir un poète lyrique penser comme un antidéiste des Batignolles. Eh! qui donc ne croit pas en Dieu? Il y a tant de façons d'y croire! Si on n'y croit pas comme le charbonnier, on y croit comme Kant; si on n'y croit pas comme Kant, on y croit comme M. Renan, ou même comme Darwin ou comme Herbert Spencer. Ne pas croire en Dieu, c'est nier le mystère de la vie et de l'univers et le mystère des instincts impérieux qui nous font placer le but de la vie en dehors de nous-mêmes et plus haut; c'est nier le plaisir que nous fait cette chose insensée qui est la vertu; c'est nier le frisson qui nous prend devant «le silence éternel des espaces infinis» ou le gonflement du coeur par les soirs d'automne, et la langueur des désirs indéterminés; c'est déclarer que tout dans notre destinée et dans les choses est clair comme eau de roche et qu'il n'y a rien, mais rien du tout, à expliquer. Or, c'est cela qui est stupide.
Mais, Dieu me pardonne! j'allais m'indigner. J'oubliais que les _Blasphèmes_ ne sont qu'un jeu de rimeur. Il était impossible de traiter avec moins de sérieux un sujet plus grave. Presque à chaque page, quand on est tout près de croire le poète emporté par un sentiment vrai, un mot malpropre vous éclabousse, ou une facétie lubrique, qui vous avertit que le poète s'amuse. Il nous dit en parlant des dieux:
Et je vais leur souffler au c... pour me distraire.
Les étoiles disent à l'homme:
Parce que de mots creux et d'orgueil tu t'empiffres, Tu penses blasphémer en rotant contre nous.
Et c'est tout le temps comme cela. Il traite à chaque instant la Nature de catin, et de pis encore, et il développe en images ignobles le contenu de ces mots. Et il ne s'aperçoit pas, lui, le pourfendeur des dieux, que, tandis qu'il symbolise aussi malproprement la Nature et lui adresse des discours, il obéit à l'éternel instinct qui a créé les dieux. Ces dieux auxquels il ne croit pas, il les injurie continuellement, par une convention de rhétorique vraiment un peu trop prolongée. C'est beaucoup converser avec un pur néant. Cinquante ou soixante fois il leur crie: «Attendez un peu, misérables! coquins! Je m'en vais vous manger le nez et vous crever le ventre!» Et il tend ses muscles, et il offre aux dieux le caleçon. C'est l'Arpin de l'athéisme.
On ne peut s'empêcher de sourire, après cela, des grands airs qu'il prend dans sa préface. «Je doute que beaucoup de gens aient le courage de suivre, anneau par anneau, la chaîne logique de ces poèmes, pour arriver aux implacables conclusions qui en sont la fin nécessaire.» Et dans l'impayable _post-scriptum_ à Bouchor, où il pardonne noblement à son ami d'avoir repris subrepticement goût au mauvais vin de l'idéal, des illusions spiritualistes, de la foi en l'éternelle justice: «Je ne chercherai désormais qu'en moi-même mes _templa serena_. Je m'envelopperai de plus en plus dans l'orgueilleuse solitude de ma pensée.» Oh là là! si j'ose m'exprimer ainsi. M. Richepin énumère, dans cette supercoquentieuse préface, toutes les catégories d'imbéciles que choquera son poème. Je voudrais, après l'avoir lu, être rangé dans toutes ces catégories à la fois.
Cela ne m'empêche pas d'admirer fort les _Blasphèmes_. Ce livre absurde est supérieurement amusant, sauf vers la fin. Et la _Chanson du sang_, cette «légende des siècles» en raccourci, où chaque globule de son sang, légué au poète par ses ancêtres, chante sa chanson dans ses veines, est bien près d'être un chef-d'oeuvre.
Il y a beaucoup plus de sincérité dans la _Mer_. Il me semble que c'est, avec la _Chanson des Gueux_, le meilleur livre de M. Richepin. Les marins, ces gueux de la mer, y sont glorifiés par quelqu'un qui les a vus de près et qui les aime; et nous avons moins de peine à les aimer que les «gueux de Paris» ou même les «gueux des champs». Les _Trois matelots de Groix_ et le _Serment_ sont de beaux poèmes, égaux pour le moins aux _Pauvres gens_, et où il entre plus d'humanité que M. Richepin n'en met d'ordinaire dans ses rimes. Les _Matelotes_ sont aussi franches et aussi belles que si elles n'étaient pas l'oeuvre d'un lettré. On ne saurait reprocher aux _Marines_ que des contours trop arrêtés quelquefois, avec l'outrance superflue et l'inutile truculence habituelle au poète. Je goûte l'effort des poèmes cosmogoniques de la fin: le _Sel_, la _Gloire de l'eau_, la _Mort de la mer_. Qu'y manque-t-il? Je ne sais quoi, un rien. On y voudrait plus de simplicité. On sent trop que, dans la pensée même de l'auteur, ce sont surtout des «morceaux» difficiles, des tours de force de poésie lyrico-scientifique. Ces poèmes ont aussi le tort de faire songer à M. Camille Flammarion autant qu'à Lucrèce. Avec cela je ne sais aucun poète capable, à l'heure où nous sommes, de pareilles poussées de vers alexandrins et autres.
Mais que de rhétorique encore, et qui n'est qu'amusante! (Notez que cela est quelque chose et qu'en tout ceci, tandis que je parais condamner et juger, je ne fais que constater et définir.) Les _Litanies de la mer_, où le poète parvient à appliquer à la mer toutes les invocations des litanies de la sainte Vierge, n'est qu'un jeu byzantin, une surprenante «réussite» lyrique, une «patience» qui finit par mettre la nôtre à une rude épreuve. L'ode sur les _Algues_, qui s'ouvre de façon grandiose et somptueuse, finit, si je puis dire, en queue oratoire, par la figure que les professeurs nomment prétérition. «Comment dire tout cela, ô poète? s'écrie M. Richepin, et d'ailleurs à quoi bon?»
Rentre sous les communs niveaux, Lamentable Orphée en délire Qui veut toucher la grande lyre Et pour auditeurs dois élire, En place de tigres, des veaux.
Patatras! C'est la chute d'Icare. Et quelle idée biscornue de nous raconter, dans le rythme sautillant de Remy-Belleau chantant Avril, l'origine de la vie aux profondeurs de la mer:
C'est en elle, dans ses flots, Qu'est éclos L'amour commençant son ère Par l'obscur protoplasma Qui forma La cellule et la monère.
Cela pourrait se danser; c'est bien étrange.
Et le cynisme, la passion de l'ordure dans les mots et dans les images ne paraît point diminuer, il s'en faut. Ce n'est point ma pudeur qui est ici blessée. Lucrèce, quand il nous peint Vénus renversée dans les bras de Vulcain, ne me blesse aucunement. Un grand nombre des phénomènes de la nature semblent appeler la comparaison avec l'acte par lequel se perpétue la race humaine; je ne sais guère de plus beaux vers que ceux où Virgile symbolise le Printemps par l'accouplement de Jupiter et de la Terre, et certes les traits du tableau ne sont point timides. Mais il y a autre chose chez M. Jean Richepin. La préoccupation des gestes et des attitudes de l'amour physique est chez lui une véritable obsession. Tout, dans l'univers, prend à ses yeux des aspects priapiques. La mer tout entière et chacune de ses vagues, la nuit et chacune des nuées du ciel, autant de prostituées qu'il nous montre à l'oeuvre. Sa religion est le panchoerisme et le panphallisme. Cela rappelle la manie de Bouvard et Pécuchet qui, étudiant certains cultes hardis de l'antiquité, voient, partout des symboles obscènes, et jusque dans les brancards des charrettes normandes. Passe si ces images, encore que trop multipliées, n'étaient, chez M. Richepin, que voluptueuses; mais, tandis qu'il les détaille, elles deviennent toujours et invinciblement grossières, viles, choquantes même aux yeux les plus païens du monde. La Nature, la Mer et la Nuit ne sont plus des déesses, mais des Macettes, des «gueuses» encore, dont il nous décrit l'anatomie de vieilles et l'abominable pantomime. L'univers tout entier lui apparaît, non pas même comme un musée secret, mais comme une maison Tellier. C'est un cas de jaunisse lyrique--et touranienne, l'indécence étant pour lui une des formes nécessaires du touranisme. Ce poète voit obscène. Je ne dirai pas où et dans quoi le coeur lui est descendu.