IV
Ce sont là de mauvaises conditions pour être ému et pour émouvoir. Qui donc a dit de Panurge qu'il semblait né de l'hymen d'une bouteille et d'un jambon? Point de tendresse, point de larmes dans l'oeuvre de M. Richepin[70]. De psychologie, tout juste ce qu'il en faut à un poète lyrique: même dans _Monsieur Destrémaux_, encore qu'il intitule bravement cette Nouvelle «roman psychologique»; même dans _Madame André_, le meilleur de ses romans pourtant, où il a le mérite de nous faire accepter une situation hardie et où la femme (sauf le sacrifice monstrueux et inutile de son enfant) a de la grâce, de la dignité, presque de la grandeur, et aime bien comme une aînée, comme une maîtresse qui est un peu une mère; mais Lucien Ferdolle se détache trop vite, avec une soudaineté trop odieuse, et le drame douloureux du déliement progressif est esquivé.
[Note 70: Je ne parle pas de _Braves gens_, et je ne prétends pas, du reste, que M. Richepin ait dit son dernier mot.]
En revanche, M. Jean Richepin a (surtout dans ses vers, fort supérieurs à sa prose) la sonorité, la plénitude, la couleur franche, le dessin précis, une langue excellente, vraiment classique par la qualité; et il est le dernier de nos poètes qui ait, quand il le veut, le souffle, l'ampleur, le grand flot lyrique. Il est le seul qui, depuis Lamartine et Hugo, ait composé des odes dignes de ce nom et qui n'ait pas perdu haleine avant la fin; et en même temps ce rhétoricien a su écrire de merveilleuses chansons assonancées et qui ressemblent, à force d'art, à des chansons populaires. Grand poète, en somme: dans ses meilleurs moments, un Villon de moins d'entrailles et de plus de puissance, qui aurait passé par le romantisme; ailleurs, un superbe insurgé en vers latins. Mais là est son malheur. Il est à la fois trop cynique et trop lettré. Pour beaucoup, son cas n'est que curieux. On dit: «C'est un Touranien civilisé, qui fait des tours comme s'il était de Montmartre.» On s'arrête comme devant un bateleur: «C'est un beau gars, et joliment adroit;» et l'on passe.
Mais quelquefois on revient. Ce faiseur de tours en vaut la peine. Dans les portraits littéraires que j'esquisse, je ne cherche qu'à reproduire l'image que je me forme involontairement de chaque écrivain, en négligeant ce qui, dans son oeuvre, ne se rapporte pas à cette vision. Or il arrive souvent que l'écrivain y gagne; mais il y perd aussi quelquefois. Je crois que M. Richepin y perd. Il est supérieur à l'image que je vous ai, malgré moi, présentée. Ce masque s'applique assez exactement sur lui; mais par endroits il craque. M. Richepin n'est pas un bateleur qui se hausse par moment jusqu'à être poète; c'est un poète qui fait trop volontiers les gestes d'un bateleur. Il n'était que loyal de vous en avertir.
PAUL BOURGET[71]
[Note 71: La _Vie inquiète_; _Édel_; les _Aveux_; _Essais de psychologie contemporaine_; _Nouveaux essais_; l'_Irréparable_; _Cruelle énigme_; _Crime d'amour_; _André Cornélis_ (chez A. Lemerre).]