‹ Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits LittérairesChapitre 14 sur 21 · III

III

LES MÉDITATIONS.

... J'ai un remords. J'ai eu l'air d'excuser Lamartine des inexactitudes de sa mémoire. J'ai paru croire qu'elles étaient du moins à demi volontaires, et qu'elles s'absolvaient uniquement par l'innocence du sentiment qui les avait dictées. Après y avoir réfléchi, il me semble que peut-être Lamartine n'a même pas besoin de cette excuse, non plus que Rousseau dans ses _Confessions_ ou Chateaubriand dans ses _Mémoires d'outre-tombe_. Tous ces souvenirs ont été rédigés de longues années après les événements. Or la mémoire, même la plus sûre et la plus tenace, est toujours fuyante par quelque endroit, et en même temps invinciblement créatrice. Je sens que je serais fort empêché, à l'heure qu'il est, de raconter avec fidélité les choses de mon enfance et de ma jeunesse et les faits même où j'ai été le plus directement et le plus douloureusement intéressé. Sur les dates et les détails matériels, je sens bien que je broncherais à chaque instant; et quant aux sentiments éprouvés jadis, ils ne me reviendraient qu'effacés ou voilés par la distance, ou au contraire profondément modifiés et façonnés par les efforts même que j'ai pu faire, dans l'intervalle, pour les saisir et les fixer, et par le plaisir ou la tristesse que m'ont apportés ces évocations. Tantôt, on se souvient avec complaisance, et l'on substitue, à ce qu'on a senti ou pensé, ce qu'on aimerait avoir pensé ou senti; on se voit invinciblement en plus beau: et c'est le cas ordinaire. Tantôt, par une affectation de sincérité, où il y a de la bravade, et qui est donc encore une forme de l'orgueil, on se prête des postures et des pensées plus humiliantes et plus désobligeantes encore que celles qu'on eut en réalité: et c'est souvent le cas de Jean-Jacques Rousseau.

Bref, tout acte de la mémoire altère son objet. En dehors des dates et de certaines apparences extérieures, nulle certitude sur le passé. Personne n'est seulement capable d'écrire avec vérité sa propre histoire. Il arrive même que, de très bonne foi, nous donnions successivement, du même événement de notre vie, des versions différentes. Irons-nous, après cela, chicaner Lamartine sur la chronologie de ses oeuvres ou sur celle de ses sentiments? La plupart de ses erreurs consistent, en somme, à antidater les manifestations particulièrement honorables de son génie et de son âme, à se voir déjà semblable, dans le passé, à ce qu'il est dans le présent. Il nous raconte ce qu'il a cru vrai au moment où il le racontait; mais pouvait-il nous raconter autre chose?

J'ai oublié de vous parler du mariage de Lamartine. Les circonstances de ce mariage lui font grand honneur, encore que notre légèreté y puisse trouver matière à raillerie et qu'on ait dit qu'il s'était marié «par pénitence» (on l'a bien dit de Racine!). Ce fut le mariage d'un idéaliste et d'un chrétien; mariage non de passion, mais de haute raison, de tendresse et d'estime. On sent, je ne saurais trop dire à quoi, que Julie eût-elle été libre, il n'eût pas épousé Julie. La chanter, à la bonne heure. Il épousa, après d'assez longues fiançailles cachées, une Anglaise du même âge que lui, pas très jolie,--mais avec de beaux yeux pourtant, de beaux cheveux et une belle taille, et qui, enfin, l'adorait. Tous deux se conduisirent avec générosité; car Maria-Anna Birsch, qui était protestante, abjura en secret pour pouvoir être à son grand homme; et lui, c'est après la publication des _Méditations_ et quand déjà la gloire lui était venue, soudaine et enivrante, qu'il épousa cette fille médiocrement belle et médiocrement riche. Je veux vous mettre sous les yeux,--et si vous la connaissez déjà, vous en serez quitte pour la relire,--une curieuse lettre de Lamartine à son ami Aymon de Virieu, où il apparaît,--et bien d'autres endroits de sa correspondance nous le confirment,--que ce poète, d'un lyrisme si épandu, n'en eut pas moins une très forte vie intérieure et que son christianisme somptueux ne s'exhalait pas tout en paroles.

«Je te dirai le fin mot, à toi seul: c'est par religion que je veux absolument me marier... Il faut enfin ordonner sévèrement son inutile existence, selon les lois établies, divines ou humaines; et, d'après ma doctrine, les humaines sont divines. Le temps s'écoule, les années se chassent, la vie s'en va: profitons de ce qui en reste; donnons-nous un but fixe pour l'emploi de cette seconde moitié, et que ce but soit le plus élevé possible, c'est-à-dire le désir de nous rendre agréables à Dieu, hors duquel rien n'est rien. Pour cela, enchâssons-nous dans l'ordre établi avant nous tout autour de nous; appuyons-nous sur les sentiers qu'ont suivis nos pères; et, s'ils ne nous suffisent pas totalement, implorons de Dieu lui-même la force et la nourriture qui nous conviennent spécialement; faisons-lui, pour l'amour de lui, le sacrifice de quelques répugnances de l'esprit, pour qu'il nous fasse trouver la paix de l'âme et la vérité intérieure, qu'il nous donnera à la juste dose que nous pouvons supporter ici-bas...»

Peu de temps après son mariage, il écrivait: «J'aime décidément ma femme, à force de l'estimer et de l'admirer. Je suis content, absolument content d'elle, de toutes ses qualités, même de son physique. Je remercie Dieu.» N'est-ce pas charmant, cette absence de romanesque chez l'auteur de _Raphaël_?--Maria-Anna Birsch paraît avoir été une créature excellente. Ce fut elle qui voulut que sa fille portât le nom de l'idéale amoureuse du _Lac_. Le père trouva cela tout naturel: «Julia, ce fut le nom qu'un souvenir d'amour donna à notre fille.» Maria-Anna fut bonne au poète, fidèle à toutes ses fortunes, plus tendrement fidèle encore à sa chute, à ses revers et à sa pauvreté qu'à sa gloire...

Mais il faut bien que j'arrive enfin aux poésies de Lamartine. J'ai retardé autant que j'ai pu--et vous vous en êtes aperçus sans doute--ce moment fatal. Et me voilà bien embarrassé. L'instant est venu de réfléchir, et de faire effort. De ce que j'aime infiniment Lamartine, j'avais conclu qu'il me serait facile et agréable de parler de ses vers. Mais je suis comme ces amoureux qui, pour être trop pleins de leur objet, ne peuvent plus du tout exprimer leur amour. Et comment, d'ailleurs, aurais-je la prétention d'ajouter quoi que ce soit aux analyses et définitions que MM. Émile Faguet, Ferdinand Brunetière, Charles de Pomairols, Émile Deschanel et Paul Bourget ont essayées de la poésie lamartinienne? Et qu'ont-ils ajouté eux-mêmes d'essentiel à ce jugement synthétique de Sainte-Beuve, qui dit tout: «Lamartine, en peignant la nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux vastes bruits, aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant au milieu de cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce qu'il y a de plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la mélancolie humaine, a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité sublime et a fait une fois pour toutes ce qui n'était qu'une fois possible.»

J'ai dit qu'en feuilletant Fontanes et Chênedollé, on rencontrait des vers si harmonieux et si purs qu'il était assez difficile de dire en quoi ils différaient des vers de Lamartine. Et pourtant ils en diffèrent. Je relis le _Vallon_ et je sens bien tout à coup que les vers y abondent _qui n'avaient pas encore été faits_:

La fraîcheur de leur lit, l'ombre qui les couronne, M'enchaînent tout le jour sur le bord des ruisseaux; Comme un enfant bercé par un chant monotone, Mon âme s'assoupit au murmure des eaux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile, Ainsi qu'un voyageur qui, le coeur plein d'espoir, S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville, Et respire un moment l'air embaumé du soir.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne, Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Et cette merveilleuse strophe où se trouve formulé si exactement (car Lamartine est précis quand il veut), et formulé pour toujours, le «sentiment de la nature», tel qu'il s'épanchera sans fin dans la poésie de notre siècle:

Mais la nature est là, qui t'invite et qui t'aime: Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours. Quand tout change pour toi, la nature est la même, Et le même soleil se lève sur tes jours.

Certes, Chênedollé, ce timide et cet incomplet, d'ailleurs si intéressant, et Fontanes lui-même, ce beau fonctionnaire, avaient eu, en réaction contre l'âge précédent, leurs minutes d'inquiétude religieuse, et aussi leurs attendrissements sous la lune ou devant le soleil couchant; une grâce assouplissait çà et là leurs vers habiles et prudents; et tous deux avaient ce mérite d'être des façons de poètes raciniens. Mais, ici, il y a la source et le flot, l'harmonie large et continue, une spontanéité, une facilité divine, et une beauté simple d'images,--ce «sentier des tombeaux», ce «voyageur assis aux portes de la ville»,--images grandes, non détaillées, non situées dans le temps, et qui font songer aux fresques d'un Puvis de Chavannes. Et nous verrons ce qui s'y joint plus tard, quelle hardiesse et quelle franchise imperturbable d'expression, quelle énergie sereine et non tendue, et souvent, si l'on peut dire, quel mauvais goût splendide--et toujours aisé: car, en dépit des lambeaux de phraséologie classique qu'il laisse parfois négligemment flotter sur les nappes étalées de son verbe, Lamartine est, à coup sûr, le plus libre, le plus aventureux, le moins scolaire et le moins académique des grands écrivains...

Qu'apportait-il donc? Ou qu'avait-il retrouvé? Trois choses, dont les deux premières au moins paraissent aujourd'hui surannées, faute peut-être d'être comprises: l'amour platonique, un spiritualisme ardent, et l'amour religieux de la nature.

1º _L'amour platonique_.--Le fâcheux esprit gaulois s'en est beaucoup égayé. La théorie de Platon sur l'amour n'a pourtant rien de ridicule, il s'en faut. En somme, elle repose sur l'expérience. Montaigne a beau dire, en parlant de La Boétie: «Je l'aimais parce que c'était lui». Cette délicieuse tautologie «explique» pourquoi l'on aime, mais non pas pourquoi l'on s'est mis à aimer. On commence d'aimer une personne parce qu'on croit voir en elle une conformité à un certain idéal que l'on portait en soi, et qui déjà la dépasse. Le débauché lui-même, qu'aime-t-il, au bout du compte, sinon une «idée» de plaisir dont il cherche la réalisation? L'amour de don Juan, c'est donc encore l'amour platonique. Nous aimons toujours, pour ainsi dire, par delà ceux et celles que nous aimons; et la preuve, c'est que nous ne les aimons jamais tels qu'ils sont, ni tels qu'ils apparaissent aux autres hommes, mais tels qu'il nous plaît de nous les représenter. Il y a longtemps, un de mes amis définissait l'amour platonique, au moins par un de ses effets, dans ces vers grêles et secs, pas du tout lamartiniens, mais qui disent ce qu'ils veulent dire:

Je ne sais pas (car tout le jour Ses yeux clairs me hantent sans trêve) Si c'est elle ou si c'est mon rêve Que j'aime d'un si grand amour.

Parfois, ma tendresse blessée Saigne et s'effraye obscurément D'un mot, d'un geste qui dément Son image en mon coeur tracée.

Et je sens chanceler ma foi: Le tissu magique se brise Du voile qui l'idéalise Et que j'ai mis entre elle et moi.

Mais voilà que la chère belle Me sourit: mes doutes s'en vont; Mon amour renaît plus profond, Car un peu de remords s'y mêle.

Est-elle ce que je la fais?... Ô coeur ennemi de toi-même, Puisses-tu ne trouver jamais, Pauvre coeur, le mot du problème!

Bref, l'amour platonique, c'est l'amour humain, c'est l'amour sans épithète, mais considéré dans son mouvement naturel d'ascension,--mouvement si justement observé, après et d'après Platon, par le saint auteur de l'_Imitation de Jésus-Christ_: «_L'amour tend toujours en haut_... Il n'y a rien au ciel et sur la terre de plus doux que l'amour, rien de plus fort, de plus élevé... _parce que l'amour est né de Dieu, et qu'il ne peut trouver de repos qu'en Dieu, en s'élevant au-dessus de toutes les choses créées_.» (_Imit._, Liv. III, chap. V.) Y a-t-il donc là de quoi tant «se gondoler»?

2º _Le spiritualisme_.--Comme l'amour platonique, le spiritualisme est un peu tombé dans le décri. Le positivisme, l'évolutionnisme,--ou même le pessimisme et le néo-kantisme, qui sont pourtant encore du spiritualisme, et en plein,--ont bien meilleur air, semblent impliquer plus de liberté et d'étendue d'esprit. C'est qu'on songe toujours au spiritualisme officiel, insincère, figé, mort, de Victor Cousin et des Manuels de philosophie. Mais Lamartine n'a rien de commun, ou pas grand'chose, avec Adolphe Garnier ou Damiron. Pensez que, avant de devenir la philosophie du baccalauréat, le spiritualisme fut la philosophie du _Phédon_ et du _Banquet_ et celle du _Songe de Scipion_. Pris en lui-même, le spiritualisme est la plus généreuse explication de l'univers, celle qui contient le plus d'amour, celle qui donne au monde le plus beau sens...

3º _Le sentiment de la nature_.--Cela encore ne nous est plus du tout nouveau. Ce ne l'était même pas en 1820, et je ne vous dirai donc point que c'est Lamartine qui l'a inventé. Il est vrai que ce n'est pas non plus Chateaubriand, que ce n'est pas non plus Bernardin de Saint-Pierre, que ce n'est pas non plus Jean-Jacques Rousseau, que ce n'est pas non plus Fénelon, que ce n'est pas non plus La Fontaine, que ce n'est pas non plus Ronsard. Bref, ce n'est personne. Mais, tout de même, on peut assurer que ce sentiment délicieux, un peu languissant et endormi auparavant, ou qui ne s'était guère exprimé que sous des formes indirectes et imitées des anciens, s'est décidément réveillé et développé chez nous vers le dernier tiers du dix-huitième siècle, et qu'alors seulement nous avons appris à bien _voir_ l'univers physique et à connaître entièrement combien la terre est belle, douce, mystérieuse et divine. Cet amour de la nature, nous le respirons à présent dès l'enfance, dans les premiers vers que nous épelons; il fait désormais partie des sentiments essentiels et constitutifs de l'homme moderne; et je suis tenté de croire que, parmi les causes qui nous ont rendus si différents des hommes d'autrefois, il faut tenir grand compte de celle-là.

Non, sans doute, Lamartine n'est pas le premier en date de nos grands «peintres de la nature». Mais il est resté, je crois, le plus aisé et le plus large, le plus naïvement ému, le plus spontané. Je trouve souvent, je l'avoue, plus de précision et de force que de grâce dans les descriptions de Rousseau, qui d'ailleurs eut à créer, en partie, le vocabulaire du genre et comme son outillage verbal. Il y a, parfois, bien de la sensiblerie et de l'enfantillage chez Bernardin. Les merveilleux paysages de Chateaubriand sentent volontiers le décor, l'arrangement théâtral. Ces grands artistes font «poser» la nature devant eux; Lamartine, non. Il ne s'en sépare point: il s'y baigne. C'est que, plus longtemps et plus assidûment que les autres, il a vécu près de la terre d'une vie intimement et profondément agreste.

Je suis né parmi les pasteurs. . . . . . . . . . . . . . . . Saules contemporains, courbez vos longs feuillages Sur le frère que vous pleurez.

Je vous prie de relire, dans la _Préface des Méditations_ écrite en 1849, le récit d'une de ses excursions d'enfant, avec son père, à travers la montagne, et la visite au vieux gentilhomme qui vivait dans une si jolie maisonnette de curé et qui copiait ses vers sur de si beaux cahiers,--et de savourer la couleur et l'accent du morceau. Lamartine mourut vigneron, grand vigneron, hanté par des rêves de vendanges démesurées.--Au lieu qu'il faut presque aller jusqu'aux _Feuilles d'Automne_ pour trouver, chez Victor Hugo, une vue directe de la nature, la terre, les eaux et les feuillages murmurent, chantent, fleurissent, ondoient et surabondent à toutes les pages de l'oeuvre poétique de Lamartine, depuis _les Méditations_ jusqu'à l'évangélique _Histoire d'une servante_, en passant par _Jocelyn_ et _la Chute d'un ange_. Les autres, Chateaubriand, Hugo, Michelet, peuvent être de grands amoureux des spectacles de la terre: Lamartine, lui, est réellement un «rustique»,--comme George Sand.

Voulez-vous savoir où, dans quelles circonstances,--et dans quelle posture,--il traça, sans le savoir, le premier crayon de ce qui devait être _le Lac_? C'était en 1814; il était garde du corps du roi Louis XVIII, et fut envoyé en garnison à Beauvais. Aux heures de loisir, il s'en allait errer autour de la ville en faisant des vers. «Hier, écrit-il à son ami Virieu, je découvris, assez loin de la ville, un petit sentier ombragé par deux buissons bien parfumés. Il me conduisit au milieu des vignes, qui sont parsemées de cerisiers. Je me couchai sous leur ombre fraîche et épaisse; j'ôtai mon épée et mes bottes: l'une me servit de pupitre et l'autre d'oreiller. Je sentais dans mes cheveux un vent doux et frais. Je n'entendais rien que les bruits qui me plaisent, quelques sons mourants de la cloche des vêpres, le sourd bourdonnement des insectes pendant la chaleur et les rappeaux (rappels) d'une caille cachée dans un blé voisin.»

C'est là, c'est dans cette attitude que le jeune cavalier griffonna la première esquisse de l'immortelle élégie. _Le Lac_ ébauché sous un cerisier, dans une vigne, sur une botte de gendarme... Que la réalité a parfois d'imprévu et de bonhomie!

Ainsi, conception «platonique» de l'amour, spiritualisme ardent, amour de la nature, voilà ce que Lamartine semblait rapporter aux hommes, ce dont il faisait de suaves mélanges, et ce qu'on eût dit qu'il inventait à force de fervente candeur. Les beaux rêves et les doux sentiments! encore qu'ils aient été si souvent déshonorés, soit par une simulation intéressée, soit par une forme banale de Jeux floraux, et que trop de jeunes filles ou de vieux messieurs se soient figuré que, pour écrire des vers lamartiniens, il suffisait d'avoir une belle âme.--Tout ce que l'âme humaine a conçu de plus pur à travers les âges, la fleur de spiritualité des plus nobles races et des plus beaux siècles, le monothéisme dramatique, passionné--et majestueux--de la poésie juive; le rêve que faisait Platon d'un monde harmonieux par l'Idée, où les divers ordres de réalités sont assimilables à des ombres et à des reflets gradués de la pensée divine et, parallèlement, le rêve de l'ascension naturelle de l'âme par l'amour; le mysticisme amoureux de Dante et de Pétrarque; la grâce fluide et épurée, la piété soupirante et le semi-molinisme si tendre de Fénelon, et sa sensualité d'ange; les cantiques de Jean Racine, d'un si grand charme de virginité, avec ce lyrisme d'on ne sait quels célestes «catéchismes de persévérance»; même l'onction lentement murmurante de _l'Imitation de Jésus-Christ_, et même, d'autre part, ce que l'élégante poésie érotique du siècle dernier avait, çà et là, de plus léger, de plus fuyant et de moins charnel, tout cela, en vérité, se retrouve, se confond, s'achève et s'épanouit dans la poésie lumineuse et ailée d'Alphonse de Lamartine. Il ne serait peut-être pas absurde de dire que notre littérature classique, qui, sauf une petite part du dix-septième siècle et une part notable du dix-huitième, avait été chrétienne, eut en lui, sur le tard, son poète lyrique. Lamartine complète et ferme une ère,--ce qui ne l'empêche point, nous le verrons, d'en ouvrir une autre.

Je n'entrerai pas dans le détail des _Méditations_. Je sens que je glisserais tout de suite aux notules admiratives, aux exclamations dont les professeurs d'autrefois garnissaient le bas des pages de leurs éditions d'écrivains classiques. Mais je sais particulièrement gré à M. Émile Deschanel d'avoir daigné revenir, en deux ou trois chapitres, à quelques-uns des meilleurs usages de l'ancienne critique scolaire. Aujourd'hui, en effet, la critique est, le plus souvent, une muse un peu dédaigneuse, uniquement préoccupée d'idées générales, qui considère les livres de très haut et qui n'en retient que ce qui peut servir d'argument à telle théorie esthétique ou s'adapter à telle interprétation évolutionniste d'une période littéraire. Cette critique-là est du plus sérieux et du plus profond intérêt; mais elle n'implique nullement et l'on pourrait presque dire qu'elle exclut la lecture lente, paresseuse et voluptueuse, la lecture qui savoure, qui se récrie et qui annote, la lecture à la façon des bons humanistes du temps passé.

M. Deschanel ne craint point de donner dans ces doctes baguenauderies,--oh! discrètement,--et de faire, çà et là, le professeur. Il ne rougit point d'analyser certaines pièces, de les apprécier en elles-mêmes, d'y rechercher les «imitations» volontaires et involontaires, de les classer enfin par ordre de mérite. Et pourquoi en aurait-il honte? Avant d'assigner aux oeuvres leur place dans l'histoire du développement des idées ou des formes littéraires, il n'est peut-être pas superflu de s'assurer que ces oeuvres «existent», d'en expliquer et d'en démontrer, s'il se peut, l'excellence; et ainsi le bon professeur de rhétorique prépare modestement les voies au critique transcendant. Aujourd'hui que Lamartine et Hugo entrent dans les programmes du baccalauréat et de la licence, il faut bien commencer à faire pour eux ce qu'on fait depuis deux cents ans pour Corneille, Racine et Molière. Au surplus, le commentaire des textes, même un peu ingénument admiratif ou un peu minutieusement grammatical, n'est point un exercice sans agrément. J'aime ces petites besognes, à la fois nobles par leur objet et commodes à l'esprit par le peu d'effort qu'elles exigent. M. Deschanel a donc bien fait de s'y livrer par divertissement. Je l'en remercie. C'est très bon, à un certain âge, de se croire redescendu,--ou remonté,--en rhétorique. Cette bonne vieille critique à la façon de La Harpe et, ma foi, aussi de Voltaire, où cette chose un peu surannée et ancien régime, «le goût,» a le principal rôle. Sainte-Beuve lui-même n'a point dédaigné de s'y amuser deux ou trois fois et, si je ne me trompe, jusque dans les _Nouveaux Lundis_... Comme La Harpe, comme l'abbé Batteux ou comme M. de Féletz, M. Deschanel s'attarde à de bons petits «rapprochements». Le vers de Lamartine:

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé,

lui rappelle incontinent celui de Racine:

Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!

Il ne peut rencontrer la strophe du _Lac_:

Assez de malheureux ici-bas vous implorent, etc...

sans éprouver le besoin de nous réciter, tout de suite après, la strophe de _La Jeune Captive_:

Ô mort, tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi; Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi, Le pâle désespoir dévore, etc...

Il nous conte, à un endroit, que Lamartine, pour échapper à la mélancolie, s'était mis au travail manuel, au métier de menuisier et de tourneur: tout aussitôt, ce mot de «tourneur» lui rappelle le vers d'Horace: _Et male tornatos_, etc.... Une strophe du _Chant d'amour_ sur les mouvements harmonieux d'une jeune femme entraîne la citation d'un distique de Tibulle. Ces deux vers de la _Réponse à Némésis_:

J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes Dont la terre eût blessé leur tendre nudité,

amènent, au bas de la page, ce vers des _Bucoliques_:

_Ah! cave ne teneras glacies secet aspera plantas;_

et ainsi de suite.

Ces rapprochements ne servent à rien; et de tous les vers cités par M. Deschanel à propos de ceux de Lamartine, il n'en est peut-être pas un seul auquel Lamartine ait songé; mais, comme dit l'autre, «ça fait toujours plaisir». Je me souviens d'une anecdote que contait Ernest Bersot. Il avait passé tout un après-midi à causer littérature avec Saint-Marc-Girardin et Nisard; et l'on avait fait des citations, et chacun y était allé de son latin et même de son grec: «C'est égal, dit Saint-Marc-Girardin en prenant congé de ses compagnons, nous sommes là trois pédants qui nous sommes joliment amusés!»

Donc, encore une fois, M. Deschanel a parfaitement raison de se souvenir qu'il fut professeur de rhétorique. Je lui ferai néanmoins quelques légers reproches. Il distingue très justement, dans _les Méditations_, trois groupes de pièces: les pièces entièrement neuves, telles que _l'Isolement_, _le Lac_, _le Vallon_, _le Soir_, _l'Automne_; les odes à l'ancienne mode, telles que _l'Enthousiasme_ et _le Génie_; et enfin les «morceaux en vers alexandrins sur des sujets philosophiques», tels que _l'Homme_, _la Prière_ et _l'Immortalité_. Oserai-je dire qu'il me paraît un peu sévère pour les deux derniers groupes? Même dans _les Odes_ je trouve, outre cette fluidité de diction qui est propre à Lamartine, une largeur de mouvement et comme une ampleur de geste qui ne se rencontraient guère dans J.-B. Rousseau, Pompignan et Lebrun. Et quant aux pièces philosophiques, il n'y a pas à dire, c'est tout autre chose que les «discours» de Voltaire. Et je ne parle plus seulement des vers, aussi magnifiquement épandus chez l'amant d'Elvire qu'ils sont d'ordinaire courts et grêles chez l'ami de Mme du Châtelet: je parle du sentiment. Le déisme de Voltaire ne contient pas une parcelle d'amour de Dieu: Lamartine en déborde. Il est (Racine mis à part) le premier et est resté, je crois, le seul de nos grands poètes qui ait profondément ressenti et exprimé cet amour-là. Toute son oeuvre, du commencement à la fin, en est pénétrée. Il est essentiellement pieux. M. Charles de Pomairols dit fort bien: «Lamartine nous semble le déiste le plus ému qui fut jamais, le seul peut-être chez qui la raison ait pu alimenter une adoration aussi fervente. Preuve manifeste de sa profonde sensibilité! On se dit avec étonnement qu'elle devait être bien puissante, pour se maintenir si religieuse dans une philosophie d'ordinaire si dépouillée.»

C'est,--avec l'abondante splendeur de l'imagination,--cette ardeur du sentiment religieux qui sauve de la sécheresse et de la banalité les discours déistes de Lamartine, et qui les empêche d'être des dissertations. Et, de même, au _Carpe diem_ des Horace et des Parny, ajoutez le sentiment religieux; et, si vous avez du génie, vous écrirez _le Lac_. Non que le nom de Dieu soit ici prononcé; mais, par le seul mouvement ascensionnel de l'amour et du désir, par l'évocation, dès le début, de la «nuit éternelle» et de l'«océan des âges», par la soif d'étendre son être, de le «relier» à l'univers (_relligio_) et de rattacher l'éphémère à l'éternel, la traditionnelle élégie épicurienne se trouve agrandie jusqu'aux étoiles...

M. Émile Deschanel parle dignement du _Crucifix_, de _Bonaparte_, du _Poète mourant_: mais pourquoi ne nomme-t-il même pas la pièce qui ouvre les _Nouvelles Méditations_ et qui est intitulée _le Passé_? C'est une de celles que je relis le plus volontiers. Je ne dis point que ce soit une des plus surprenantes que Lamartine ait écrites. Mais c'est, je crois, une des plus parfaitement caractéristiques du lyrisme de ses deux premiers recueils. Cela est délicieusement chantant et ailé. Rappelez-vous ces «départs» de phrases musicales:

Arrêtons-nous sur la colline...

Puis:

Repassons nos jours, si tu l'oses...

Puis:

Hélas! partout où tu repasses, C'est le deuil, le vide ou la mort...

Et enfin:

Levons les yeux vers la colline Où luit l'étoile du matin...

Il me semble que ces strophes s'élancent ou plutôt _se détachent_ comme d'un coup d'aile blanche, presque silencieux. Celles de Victor Hugo _s'arrachent_ d'un effort puissant, et l'aile qui les soulève est musclée, on le dirait, comme une aile d'aigle. Mais les vers de Lamartine glissent sans secousse dans un air léger.

La courbe et la molle cadence du vol, l'essor et le mouvement en haut, voilà, bien décidément, l'un des signes les plus constants de cette poésie. La convenance est donc entière entre la forme et le fond. Cette belle philosophie platonicienne qui fait de l'univers un système de symboles ascendants, Lamartine l'exprime par des mots et des images qui toujours, toujours montent. M. Charles de Pomairols a étudié avec une rare et amoureuse pénétration la «spiritualité» du style de Lamartine. On ne dira pas mieux sur ce sujet, et je ne saurais donc mieux faire que de vous citer quelques-unes des observations de l'inquiet et souffrant poète des _Rêves et Pensées_ sur l'heureux et glorieux poète des _Harmonies_.

«Souvent traditionnelles, générales comme il convient à un esprit philosophique, effacées quelquefois par l'usage, peu nourries, toujours délicates, les comparaisons interviennent dans son style poétique non pas comme d'insistantes et serviles copies de la réalité, mais comme les allusions légères d'un esprit qui plane sur la nature.»

M. de Pomairols observe aussi que, dans l'immense champ des images, «Lamartine choisit spontanément

Tout ce qui monte au jour, ou vole, ou flotte, ou plane,

parce que, occupé avant tout de l'âme, il se plaît à retrouver au dehors les attributs de légèreté, de souplesse, de transparence de l'élément spirituel.» Et encore: «C'est l'élément liquide qui fournit à Lamartine le plus grand nombre de ses images... Tous les phénomènes qu'offre la fluidité, aisance, transparence, reflets du ciel, murmures harmonieux, défaut de saveur peut-être, manque de limites et de formes arrêtées, tous ces caractères de la fluidité se confondent avec les attributs de l'imagination lamartinienne.» Et voici, entre beaucoup d'autres, un exemple bien joliment choisi et commenté, à l'appui de ces remarques: «Il est des êtres, semble-t-il, pour qui l'idée de pesanteur n'est pas à craindre, comme la jeune fille. Voyez pourtant comme Lamartine l'allège encore par l'image:

Son pas insouciant, indécis, balancé, Flottait comme un flot libre où le jour est bercé.

«Comme il s'élève en deux vers sur l'échelle diaphane: un pas, un flot, le jour!» «Le but secret et le résultat de toutes ces images, c'est l'allègement de la sensation.»

Avec tout cela, les réflexions de M. de Pomairols, si justes dans leur généralité, nous donnent peut-être l'idée d'une poésie par trop immatérielle, inconsistante jusqu'à l'évanouissement. Ces remarques, qui lui ont été surtout inspirées par _les Harmonies_, ont besoin, je crois, d'être complétées. D'autre part, M. Émile Deschanel met, assez nettement, _les Harmonies_ au-dessous des _Méditations_. Je voudrais vous dire pourquoi je ne puis être de cet avis.