VII
LE FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF ET LES RECUEILLEMENTS.
Je voudrais, pour terminer, dire quelques mots de la philosophie de Lamartine. Nous l'avons rencontrée, éparse, dans _les Méditations_, dans les _Harmonies_, dans _Jocelyn_. Mais le _Livre primitif_ (dans _la Chute d'un ange_) et certaines pièces des _Recueillements_ nous l'offrent plus ramassée, et c'est donc là qu'il faut la considérer; d'autant mieux que nous y trouvons la pensée de Lamartine à quarante-huit ans (1838), et qu'il n'y a pas apparence qu'elle ait beaucoup varié depuis.
Il s'agit d'abord de définir Dieu. Pour la première fois, dans le _Fragment du Livre primitif_, dissipant les équivoques de ce christianisme sentimental dont on ne savait trop s'il enveloppait ou s'il excluait le dogme, Lamartine s'affirme nettement rationaliste et nie la révélation:
_Le seul livre divin_ dans lequel il écrit Son nom toujours croissant, homme, c'est ton esprit! C'est ta raison, miroir de la raison suprême, Où se peint dans la nuit quelque ombre de lui-même. Il nous parle, ô mortels, mais c'est par ce seul sens. Toute bouche de chair altère ses accents. L'intelligence en nous, hors de nous la nature, Voilà la voix de Dieu; _le reste est imposture_.
Tout le morceau, qui est considérable (632 vers), demeure fidèle à ce caractère. Le poète devait pourtant être tenté de faire prédire la venue du Christ, Fils de Dieu, par le vieux sage du mont Carmel. La prédiction eût pu être éloquente et magnifique. Lamartine, vingt ans auparavant, n'y eût sans doute pas résisté. Ici, il s'est abstenu. Et je ne prétends point sans doute que cela l'empêchera plus tard d'être repris par le charme ouaté d'une foi imprécise et d'adorer de nouveau dans le Christ, aux heures d'attendrissement, une divinité métaphorique et mal définie. Et ce n'est pas non plus d'avoir pensé de cette façon dans le _Livre primitif_ que j'ai à le louer, mais d'avoir dit, ce jour-là, le fond de sa pensée et de n'avoir pas confondu ce qu'il pensait avec ce qu'il pouvait se ressouvenir d'avoir cru et aimé.
C'est donc à la raison de définir Dieu. Vous vous doutez que cela n'est pas facile. Ni le déisme ne nous satisfait, ni le panthéisme. Il ne reste alors qu'à fondre ces deux conceptions opposées dans une espèce d'idéalisme ou, un peu plus exactement, de pansymbolisme, qui ne pourra jamais être bien clair.
Lamartine croirait volontiers à un Dieu personnel; et même il y croit. Mais un Dieu personnel, ce n'est, forcément, que l'homme agrandi. Le déisme n'est que l'expression la moins déraisonnable de l'anthropomorphisme. Vous savez les difficultés que présentent et la Création, et la Providence, et l'existence d'un Être suprême doué de facultés et de sentiments humains dont on a seulement retiré la limite,--par une opération bien malaisée à concevoir et que, au surplus, on oublie toujours de refaire quand on songe à lui. Ce qu'on voit invinciblement, c'est un très bon vieillard à barbe blanche ou un tragique jeune homme à cheveux roux. Ces images emprisonnent la pensée spéculative qui les suggéra; et le signe résorbe la chose signifiée...
Le panthéisme, lui, est très beau. C'est l'expression la plus enivrante de l'anthropomorphisme,--duquel on ne sort pas. Le déisme érigeait au-dessus de tout une âme humaine distendue et unique; le panthéisme infuse l'âme humaine dans tout. En réalité, c'est le monde mis en métaphores; une prosopopée universelle. Mais Spinoza lui-même a bien de la peine à en tirer une loi morale qui oblige... Et puis, au fond, on n'est pas bien sûr de comprendre. Sully-Prudhomme confesse un «scrupule» dans un sonnet des _Épreuves_.--Vous êtes ignorants comme moi, plus encore, dit il aux astres; la raison de vos lois vous échappe. Tu ne sais rien non plus, rose; ni vous, zéphyrs, fleurs;
Et le monde invisible et celui que je vois Ne savent rien d'un but et d'un plan que j'ignore.
L'ignorance est partout; et la divinité, Ni dans l'atome obscur, ni dans l'humanité, Ne se lève en criant: «Je suis et me révèle!»
Et il conclut:
Étrange vérité, pénible à concevoir, Gênante pour le coeur comme pour la cervelle, _Que l'Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir!_
Que faire donc? Maintenir un Dieu personnel, afin d'échapper à l'obscurité du panthéisme et aux difficultés qu'on trouve à fonder sur le panthéisme une morale; mais ne point séparer l'existence de Dieu de celle du monde, afin d'éviter que ce Dieu ne se rétrécisse en une personne humaine; par suite, regarder le monde comme co-éternel à Dieu, concevoir la création comme continue et toujours actuelle, car elle est pour nous la condition même de l'existence de Dieu; considérer enfin l'univers et la vie à tous ses degrés, depuis la vie inorganique jusqu'à la pensée humaine, comme un système de signes de plus en plus clairs et conscients et comme la parole même de l'Être divin: parole balbutiante et ignorante chez les créatures inférieures, mais qui, chez l'homme, commence à savoir ce qu'elle dit... À quoi il faut ajouter ce corollaire:--Si Dieu n'existe qu'à la condition d'agir, de créer, en retour les choses n'existent qu'en tant qu'elles signifient Dieu et dans la mesure où elles le signifient; autrement dit, elles n'existent qu'en tant qu'elles sont pensées par l'homme, puis qu'elles n'ont de sens que dans son cerveau. Et c'est ainsi que, de cette sorte de fusion du déisme et du panthéisme, résulte l'idéalisme pur.
Tout cela est exprimé dans des vers moins clairs sans doute que des vers de Boileau, mais cependant aussi précis qu'ils le pouvaient être, et où il faut admirer le plus grand effort qu'ait sans doute fait la poésie pour énoncer des conceptions métaphysiques. (Je n'y vois à comparer que certaines pages de Sully-Prudhomme:)
Dieu dit à la Raison: Je suis celui qui suis; Par moi seul enfanté, de moi-même je vis; Tout nom qui m'est donné me voile ou me profane, Mais pour me révéler le monde est diaphane. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Celui d'où sortit tout contenait tout en soi; Ce monde est mon regard qui se contemple en moi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les formes seulement où son dessein se joue, Éternel mouvement de la céleste roue, Changent incessamment selon la sainte loi: Mais Dieu, qui produit tout, rappelle tout à soi. C'est un flux et reflux d'ineffable puissance, Où tout emprunte et rend l'inépuisable essence, Où tout foyer remonte à ce foyer commun, _Où l'oeuvre et l'ouvrier sont deux et ne sont qu'un_, Où la force d'en haut, vivant en toute chose, Crée, enfante, détruit, compose et décompose; S'admirant _sans repos_ dans tout ce qu'elle a fait, Renouvelant toujours son ouvrage parfait; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Où la vie et la mort, le temps et la matière, _Ne sont rien, en effet, que formes de l'esprit_; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Où Jéhovah s'admire et se diversifie Dans l'oeuvre qu'il produit et qu'il s'identifie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Trouvez Dieu: son idée est la raison de l'être; L'oeuvre de l'univers n'est que de le connaître. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tout exhale un soupir, tout balbutie un nom; Ce cri, qui dans le ciel d'astre en astre circule, Tout l'épelle ici-bas, l'homme seul l'articule. L'Océan a sa masse et l'astre sa splendeur; L'homme est l'être qui prie, et c'est là sa grandeur.
Sur l'impossibilité de concevoir Dieu séparé du monde, Lamartine avait d'abord écrit:
Mes ouvrages et moi, nous ne sommes pas deux; Comme l'ombre du corps, je me sépare d'eux; Mais si le corps s'en va, l'image s'évapore: Qui pourrait séparer le rayon de l'aurore?
Ému par les reproches des chrétiens et des purs déistes, il voulut bien remplacer ces vers par ceux-ci:
Rien ne m'explique, et seul j'explique l'univers; On croit me voir dedans, on me voit au travers; Ce grand miroir brisé, j'éclaterais encore! Eh! qui peut séparer le rayon de l'aurore?
Il ne daigna pas s'apercevoir que, dans cette seconde version, le dernier vers contredit absolument l'avant-dernier. Ou plutôt je crois qu'il s'en aperçut, et j'en conclus,--me souvenant d'ailleurs de certains autres vers,--que c'était la première version qui rendait sa vraie pensée.
Au surplus, un poème d'une souveraine beauté, pittoresque, morale et lyrique,--fort inconnu; et que personne ne cite jamais,--_le Désert_, que vous trouverez à la suite des _Recueillements_, dans les _Épîtres et Poésies diverses_, et qui, daté de 1856, est donc la dernière grande pièce qui soit sortie de la main de Lamartine, nous offre un décisif commentaire de cette partie du _Livre primitif_.
Dans _le Désert_, le poète fait ainsi parler Dieu:
Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages, Vous prendrez-vous toujours au piège des images? Me croyez-vous semblable aux dieux de vos tribus? J'apparais à l'esprit, mais par mes attributs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ne mesurez jamais votre espace et le mien. _Si je n'étais pas tout, je ne serais plus rien._
Sur quoi, pris d'un vieux scrupule chrétien,--dans une période embrouillée, inachevée peut-être, et dont il n'est presque pas possible de saisir la construction grammaticale,--il s'efforce de distinguer entre «le Tout» des panthéistes, «ce second chaos... où Dieu s'évapore... où le bien n'est plus bien, où le mal n'est plus mal», et «le Tout» orthodoxe, «centre-Dieu de l'âme universelle»... Mais enfin, il reconnaît qu'il n'y voit goutte; et il s'en tire par ce que j'appellerai une loyale défaite. Il fait dire à Dieu:
Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre Pour m'y trouver un nom; je n'en ai qu'un: Mystère.
Et il répond:
Mystère, ô saint rapport du Créateur à moi! Plus tes gouffres sont noirs, moins ils me sont funèbres J'en relève mon front _ébloui de ténèbres_! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et je dis: «C'est bien toi, car je ne te vois pas!»
En d'autres termes, il renonce à comprendre; il se récuse,--avec un geste sublime...
Revenons au _Livre primitif_. Donc, l'homme est le fils de Dieu et l'interprète de la création; mais il y a, dans la création, des choses qui ne sont vraiment pas commodes à interpréter. Nous rencontrons ici le problème de l'existence du mal:
Le sage en sa pensée a dit un jour: «Pourquoi, Si je suis fils de Dieu, le mal est-il en moi? Si l'homme dut tomber, qui donc prévit sa chute? S'il dut être vaincu, qui donc permit la lutte? Est-il donc, ô douleur! deux axes dans les cieux, Deux âmes dans mon sein, dans Jéhovah deux dieux?»
Lamartine répond comme il peut, ni mieux ni plus mal que ceux qui ont répondu avant lui. Le Seigneur, dit-il, emporta l'âme du sage
Au point de l'infini d'où le regard divin Voit les commencements, les milieux et la fin, Et, complétant les temps qui ne sont pas encore, Du désordre apparent voit l'harmonie éclore: «Regarde!» lui dit-il.
Et il paraît que le sage comprit instantanément. Il comprit la partie par le tout:
La fin justifia la voie et le moyen; Ce qu'il appelait mal, fut le souverain bien; La matière, où la mort germe dans la souffrance, Ne fut plus à ses yeux qu'une vaine apparence, Épreuve de l'esprit, énigme de bonté, Où la nature lutte avec la volonté Et d'où la liberté, qui pressent le mystère, Prend, pour monter plus haut, son point d'appui sur terre. Et le sage comprit que le mal n'était pas, Et dans l'oeuvre de Dieu ne se voit que d'en bas.
Allons, tant mieux. Le malheur, c'est que c'est seulement d'en bas que nous pouvons, nous, voir l'oeuvre de Dieu. Et alors nous concevons sans doute l'utilité de certaines douleurs, et qu'elles sont la condition de l'effort, qui est la condition du mérite. Ainsi s'explique une partie du mal physique. Mais, cette opération faite, il reste tout de même un terrible déchet de douleurs inutiles, et qui n'expient rien et qui ne peuvent être productrices d'aucune bonté. C'est un étrange mystère que la souffrance des petits enfants, pour ne parler que de celle-là. Même, les chevaux de fiacre suffiraient à ruiner les raisonnements de l'optimisme.--Et enfin, que dirons-nous de l'énorme portion du mal moral que l'épreuve du mal physique ne suffit pas à transmuer en bien? Les méchants qui persistent, les méchants qui doivent demeurer impénitents pourquoi vivent-ils?...
Ici encore, Lamartine répond ce qu'il peut. Personne ne demeurera éternellement méchant. L'épreuve n'est limitée, pour chacun de nous, ni à une seule vie d'homme, ni à une seule planète. Le rêve que les anciens Indous ont rêvé pour excuser Dieu, le rêve que Platon a refait dans _le Phédon_ d'une série d'existences par où les âmes, plus ou moins vite, s'épurent et remontent à Dieu, ce rêve que Victor Hugo développera à son tour dans _Ce que dit la bouche d'ombre_, Lamartine l'indique ici en quelques vers. Il n'avait point à y insister davantage, puisque ce rêve moral est le fond même et comme la trame ininterrompue de la série d'épopées que devaient former _les Visions_, et puisque Jocelyn n'est que la dernière incarnation de Cédar, lentement purifié et sanctifié.
Comme les âmes individuelles, ainsi progressent, malgré les arrêts et les retours, par une force «mystérieuse» (il faut se résigner, en ces matières, à abuser de cette épithète), les collectivités et l'humanité elle-même. Cette force divine immanente au monde, c'est celle qu'adoraient les stoïciens (_Mens agitat molem... Spiritus intus alit_), et c'est aussi quelque chose d'analogue à la force que reconnaît, par un postulat nécessaire, la doctrine de l'évolution, à ce je ne sais quoi qui, dans les minéraux, _veut_ s'agréger ou se cristalliser; qui, dans le règne végétal ou animal, _veut_ vivre et croître, s'adapte aux milieux pour en tirer le plus de vie possible, assouplit et achève les types, et les transmet perfectionnés...
Nul poète, nul philosophe, nul historien n'a mieux senti que Lamartine, ni plus superbement exprimé la marche évolutive de l'histoire. Nul, non pas même Renan, n'a mieux dit les sourds instincts dont le travail, pareil à celui des germes, prépare les transformations des peuples, ni les désirs dont les masses humaines sont émues longtemps avant que ces désirs ne deviennent des pensées par où la réalité sera repétrie... Écoutez ces strophes d'_Utopie_:
. . . . . . . . Il est dans la nature Je ne sais quelle voix sourde, profonde, obscure Et qui révèle à tous ce que nul n'a conçu; Instinct mystérieux d'une âme collective, Qui pressent la lumière avant que l'aube arrive, Lit au livre infini sans que le doigt écrive, Et prophétise à son insu.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . C'est l'éternel soupir qu'on appelle chimère, _Cette aspiration qui prouve une atmosphère_... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . «Il se trompe», dis-tu? Quoi donc! se trompe-t-elle L'eau qui se précipite où sa pente l'appelle? Se trompe-t-il le sein qui bat pour respirer, L'air qui veut s'élever, le poids qui veut descendre, Le feu qui veut brûler tant que tout n'est pas cendre, Et l'esprit que Dieu fit sans bornes pour comprendre Et sans bornes pour espérer?
Élargissez, mortels, vos âmes rétrécies! _Ô siècles, vos besoins, ce sont vos prophéties!_ Votre cri de Dieu même est l'infaillible voix. Quel mouvement sans but agite la nature? Le possible est un mot qui grandit à mesure, Et le temps qui s'enfuit vers la race future A déjà fait ce que je vois!...
Suit une vision des derniers âges. Ce n'est, en somme, que la description lyrique de la société idéale dont la formation est racontée, étape par étape, dans les strophes des _Laboureurs_, et dont le code est formulé dans le _Livre primitif_: revenons donc à celui-ci.
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Déisme ou panthéisme, double projection de l'âme humaine agrandie, planante au-dessus du monde pour le gouverner, ou immanente au monde même pour en développer lentement les formes, ces deux conceptions de Dieu ne sont pas neuves; elles sont écloses d'elles-mêmes dans l'esprit des premiers hommes qui ont su penser; et les derniers venus, même quand ils s'appelaient Descartes, Spinoza et Kant, sont demeurés emprisonnés entre elles deux. Tout ce qu'on a pu faire, ç'a été, tantôt d'aller de l'une à l'autre, et tantôt de les concilier en apparence, grâce aux fuyantes équivoques et aux duperies des mots.
Déjà, il y a deux mille quatre cents ans, Euripide faisait dire à l'un de ses personnages: «Prions Jupiter, _quel qu'il soit, nécessité de la nature, ou esprit des hommes_.» (_Les Troyennes_, vers 893.) Ces deux définitions de Dieu,--profondes dans leur simplicité, car elles vont à l'essentiel et dissipent les prestiges des systèmes philosophiques,--ces définitions que le délicieux poète grec laisse tomber avec un ironique détachement, Lamartine n'a fait que les embrasser,--tour à tour ou même à la fois,--de toute la force de sa pensée et de son imagination... Et que pouvait-il davantage?
Après le Dieu personnel, créateur et extérieur au monde; après le Dieu immanent, le Dieu évolutionniste, ressort de l'histoire et du progrès humain, reste «Dieu sensible au coeur», Dieu postulat de la morale, le Dieu solide et pratique. C'est ce Dieu-là dont Lamartine suppose la loi enfin obéie par tous les hommes dans l'idéale cité d'_Utopie_. Et c'est cette loi dont il énumère les préceptes dans la dernière partie du _Livre primitif_: code d'une majesté ingénue, où les devoirs éternels de l'homme semblent gravés sur des stèles immémoriales par quelque législateur de l'âge d'or, et que M. de Pomairols résume ainsi, fort exactement:
«Faites prier par les plus doux et par les poètes; ceux-ci achèveront l'image de Dieu... Tu ne mangeras pas de chair; tu ne boiras ni vin, ni suc de pavots; fuis l'ivresse. Respecte ton père... Allie-toi à une seule femme et qui ne soit pas de ta famille, afin que la tendresse humaine s'étende... Ne vous séparez pas en tribus, en nations... Possédez, aimez et cultivez la terre; elle est inépuisable à transformer par l'homme ses éléments en pensée... Chaque fois qu'un homme naîtra, vous lui donnerez une part de terre... Ne bâtissez point de villes, habitez les campagnes... N'amassez pas d'avance... Vivez en paix avec les animaux, n'imposez point de mors à leur bouche; ceux qui sont cruels s'adouciront... N'élevez pas au-dessus de vous de juge ni de roi, ils se feraient tyrans... N'ayez ni loi ni tribunal pour punir.»
Oui, c'est un rêve; mais c'est le grand rêve humain; je dirai presque le seul. Ce fut le rêve du Bouddha et de Jésus. Et c'est, présentement, le rêve de Léon Tolstoï, pour ne nommer que lui. Seulement, nous en sommes loin, très loin... Lamartine est de ceux qui ont le plus fortement cru et le plus répété que la civilisation industrielle est la grande erreur, le grand péché de l'humanité. Il a la haine des villes. Oh! dans ce _Désert_, la belle ivresse de solitude, de liberté et d'orgueil!
Des deux séjours humains, la tente ou la maison, L'un est un pan du ciel, l'autre un pan de prison; Aux pierres du foyer l'homme des murs s'enchaîne, Il prend dans les sillons racine comme un chêne: L'homme dont le désert est la vaste cité N'a d'ombre que la sienne en son immensité. La tyrannie en vain se fatigue à l'y suivre. Être seul, c'est régner; être libre, c'est vivre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Au désert l'esprit plane indépendant du lieu; Ici l'homme est plus homme et Dieu même plus Dieu.
Au désert, l'homme soulève en marchant «les serviles anneaux de l'imitation».
Il sème, en s'échappant de cette Égypte humaine, Avec chaque habitude un débris de sa chaîne... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La liberté d'esprit, c'est ma terre promise. Marcher seul, affranchit; _penser seul, divinise_.
Pareillement Ibsen: «Il n'est de grand que celui qui est seul.» Ainsi il semblerait que par moments, en haine de tout ce qui offusque dans le présent sa vision de charité universelle, Lamartine fût près de se réfugier dans le culte du moi (en sorte que nul sentiment d'un caractère religieux ne lui demeurât étranger),--s'il n'était, avant tout, invinciblement, celui qui aime et qui se répand. Et c'est pourquoi, aux cris de solitaire orgueil du _Désert_ répondent les strophes d'_Utopie_, ardemment aimantes:
... Servons l'humanité, le siècle, la patrie: Vivre en tout, c'est vivre cent fois!
C'est vivre en Dieu, c'est vivre avec l'immense vie Qu'avec l'être et les temps sa vertu multiplie, Rayonnement lointain de sa divinité; C'est tout porter en soi comme l'âme suprême, Qui sent dans ce qui vit et vit dans ce qu'elle aime; Et d'un seul point du temps c'est se fondre soi-même Dans l'universelle unité.
Tant qu'enfin la superbe intellectuelle du _Désert_ et la charité d'_Utopie_ se réconcilient dans cette image:
Ainsi quand le navire aux épaisses murailles, Qui porte un peuple entier bercé dans ses entrailles, Sillonne au point du jour l'océan sans chemin, L'astronome chargé d'orienter la voile Monte au sommet des mâts où palpite la toile, Et, promenant ses yeux de la vague à l'étoile, Se dit: «Nous serons là demain!»
Puis, quand il a tracé sa route sur la dune Et de ses compagnons présagé la fortune, Voyant dans sa pensée un rivage surgir, Il descend sur le pont où l'équipage roule, Met la main au cordage et lutte avec la houle. _Il faut se séparer, pour penser, de la foule, Et s'y confondre pour agir._
Commencez-vous à sentir la profondeur et l'étendue de cette âme? Peut-être est-ce dans les _Recueillements_ (et j'y comprends les _Poésies diverses_) qu'elle apparaît le plus en plein.--J'estime, d'ailleurs, que ce recueil n'est pas mis à son vrai rang. Je ne dis point que les _Harmonies_ ne forment pas un ensemble plus lié, et plus harmonieux en effet. Mais rien, dans les _Harmonies_ même, ne dépasse le _Cantique sur la mort de la duchesse de Broglie_, _Utopie_, la _Cloche du village_, la _Femme_, la _Marseillaise de la paix_, la _Réponse à Némésis_, le _Désert_, la _Vigne et la Maison_, les vers _À M. de Virieu après la mort d'un ami commun_. Dans cet assemblage de poèmes, qui ne fut ni prémédité ni «composé», le génie du plus spontané des poètes éclate plus spontanément que jamais. Au milieu de ses travaux d'historien, des plus grandes affaires publiques et des soucis privés, tout à coup, et parfois sous un choc très léger, remontait de son coeur la source de poésie. Ce sont éminemment «pièces de circonstances», comme Goethe voulait que fussent toujours les poèmes lyriques. Pièces d'humbles circonstances, souvent. Il est curieux, il est touchant de voir que quelques-uns des plus somptueux morceaux des _Recueillements_ sont adressés à des êtres excellents, j'imagine, mais assez obscurs: M. Wap, M. Guillemardet, M. Bouchard, ou Mlle Antoinette Carré, jeune ouvrière de Dijon...--Mais, bien que les pièces de ce volume aient été, entre toutes, écrites sans labeur, uniquement pour soulager l'âme du poète, et que la disposition d'esprit propre à l'homme de lettres professionnel et la préoccupation du métier en soient plus absentes encore que de _Jocelyn_ ou de _la Chute_, jamais, je crois, la forme de Lamartine n'a été plus drue, plus chaude, plus colorée, ni,--certains passages un peu nonchalants mis à part,--plus savante que dans les _Recueillements_ (la rime même s'est enrichie, et l'ancienne fluidité des images, fréquemment, s'est concrétée); soit qu'il subît en quelque mesure, sciemment ou non, l'influence de Victor Hugo; soit plutôt qu'il fût dans l'âge de la maturité pleine et des sensations d'autant plus fortes qu'on sait que la puissance de sentir décroîtra demain.--Et d'autre part, bien que nul dessein préconçu ne relie entre eux ces morceaux, tous ensemble se trouvent principalement exprimer les deux sentiments contrastés de l'arrière-saison des grandes âmes: la tristesse de leur vie individuelle, chaque jour plus isolée, et, dans le même moment, leur foi dans la Vie; bref, l'éternelle mélancolie et l'éternel espoir. Les vraies «Feuilles d'automne», ce sont les _Recueillements_: le soleil de l'avenir humain y brille, pour le poète, à travers les feuillages jaunis de son automne, au bout des sentiers jonchés de ses illusions et de ses deuils...
L'éternelle mélancolie et l'éternel espoir... Mais pourquoi un critique impérieux et inventif, dialecticien de la même façon que d'autres sont poètes, et qui produit des théories comme un rosier porte des roses, a-t-il dit,--et même démontré,--que la poésie romantique et la poésie personnelle, c'est tout un; que ce qui distingue, en gros, les romantiques des parnassiens, c'est que les premiers, monstres de vanité, se jugeaient si intéressants et si particuliers qu'ils ne nous parlaient que d'eux-mêmes et de leurs petites affaires, au lieu que les seconds se sont appliqués à peindre ce qui leur était extérieur, et qu'ainsi «l'évolution de la poésie lyrique» en ce siècle, c'est, en somme, le passage de la poésie subjective à la poésie objective?--Je crois pourtant n'avoir presque jamais rencontré, ni dans Chateaubriand, ni dans Lamartine, Hugo ou Vigny, ni même dans Musset, rien de personnel qui ne soit en même temps général; et je le pourrais prouver très facilement, si c'était ici le lieu. Je vois en eux des âmes grandes ou ardentes, mais simples. Aucun d'eux ne me paraît, proprement, un raffiné. Mais c'est chez Baudelaire, chez Sully-Prudhomme, chez le Coppée des premiers recueils, même chez Leconte de Lisle, que je trouverais le «moi» jaloux et amoureux de ses particularités, l'attitude cherchée et entretenue, la croyance et la complaisance de l'artiste en la rareté de ses sentiments et de ses souffrances; bref, l'égotisme de la poésie et,--se trahissant parfois, comme chez Leconte de Lisle, par la superstition même de l'objectivité,--la poésie subjective. Et cela encore, si c'était le lieu, se prouverait avec aisance.--Pour Lamartine, en tout cas, le reproche de subjectivisme est étrange; ou bien, alors, je ne sais pas quel poète y échapperait. Je ne vois rien qui soit plus vraiment de tout le monde et à tout le monde,--sauf le degré et sauf la forme,--que les sentiments exprimés par Lamartine dans tous ses livres, depuis _le Lac_ et _l'Isolement_, qui sont ses premiers chefs-d'oeuvre, jusqu'à _la Vigne et la Maison_, qui est à peu près son dernier. Son Lac est bien notre lac à tous, et sa Vigne et sa Maison sont les nôtres; et nôtres, encore plus, toutes ses prières (les _Harmonies_) et nôtre, l'expiation de Jocelyn et de Cédar. Si jamais poète fut pareil aux divins Oiseaux d'Aristophane, qui «ne roulaient que des pensées éternelles», c'est bien lui.
Il fut suave et puissant. Puissant surtout, peut-être. Ne vous en tenez pas, sur son compte, à l'image de doux archange plaintif qu'ont suggérée jadis à ses contemporains certaines langueurs de ses premières poésies. Chanter comme on respire, cela est exquis; mais soutenir cet exercice comme il le fit, cela est fort. L'idée même qu'il avait de la poésie, ou plus exactement, de la place que la production de la poésie écrite peut tenir et doit accepter dans une existence normale, est d'un homme qui sentait bouillonner en lui toutes les énergies et qui prétendait vivre tout entier. Je ne vois, pour ma part, nulle affectation vaniteuse, mais l'expression d'une pensée réfléchie et virile et le franc aveu d'une nature robuste et superbement équilibrée, dans ce passage, souvent raillé, de la _Lettre_ qui sert de préface aux _Recueillements_: «Quand donc l'année politique a fini..., ma vie de poète recommence pour quelques jours. Vous savez mieux que personne qu'elle n'a jamais été qu'un douzième tout au plus de ma vie réelle. Le public croit que j'ai passé trente années de ma vie à aligner des rimes et à contempler les étoiles; je n'y ai pas employé trente mois, et la poésie a été pour moi ce qu'est la prière, _le plus beau et le plus intense des actes de la pensée_, mais le plus court et celui qui dérobe le moins de temps au travail du jour... Je n'ai fait des vers que comme vous chantez en marchant, _quand vous êtes seul et débordant de force_, dans les routes solitaires de vos bois...»
Cette impression de puissance, Lamartine la donnait à tous ceux qui l'ont approché. Dans sa vie rustique, il avait l'allure et le geste d'un chef de clan, d'un conducteur de tribu, bon et fort. Dans ses amours, très nombreuses, il n'avait rien du tout de languissant. Le formidable travail de sa vieillesse n'était point d'un anémié. Les imaginations féminines s'obstinèrent assez longtemps à voir en lui une colombe gémissante. Or, il ressemblait physiquement, vers la fin, à un vieil aigle, et c'était la véritable figure de son âme.
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Il fut un des plus fiers exemplaires de notre race; un demi-dieu. Arrivé au bout de cette longue et aventureuse étude, c'est tout ce que je trouve à dire de lui. Car, de ramasser dans une seule formule les traits que j'ai notés chemin faisant, c'est à quoi je renonce; soit que l'effort m'en paraisse trop grand; soit crainte d'altérer ces traits par l'assemblage même que j'en essayerais; soit peur de répéter encore des choses déjà dites plusieurs fois.--Et, quant à le «situer» dans notre histoire littéraire, à dire d'où il sort et ce qui procède de lui, la difficulté que j'y pressens m'avertit que je ferais là une besogne purement spécieuse et que, si peut-être tous les grands poètes sont «à part», Lamartine est lui-même à part d'eux tous. Il ne semble point que son oeuvre marque un moment nécessaire (ou qui soit démontré tel après coup) dans le développement de notre lyrisme. Elle n'est point un anneau dans une chaîne. Car, si je vois bien qu'il y eut d'abord en lui quelque chose de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand, et qu'un peu de _la Chute d'un ange_ a pu passer dans la _Légende des siècles_ et dans les _Poèmes barbares_, je suis plus sûr encore que, si Lamartine procède de quelqu'un, c'est, comme je l'ai dit à satiété, des anciens poètes hindous, et qu'après Lamartine il n'y eut pas de lamartiniens, sinon négligeables ou ridicules. Donc, il domine notre histoire poétique; il ne s'y accroche ou ne s'y emboîte qu'imparfaitement. Il a donné à toute la poésie lyrique de ce siècle la secousse initiale, mais de haut. Il se rattache à une tradition beaucoup plus lointaine que Victor Hugo. Celui-ci, homme de lettres accompli, est comme la perfection et l'aboutissement du génie latin. Plus que gréco-latin, l'oriental Lamartine, nullement scribe de cabinet, est proprement un poète arya. Sa poésie est, pour ainsi parler, contemporaine de trente siècles d'humanité indo-européenne; et les solitaires de l'antique Gange,
fleuve ivre de pavots, Où les songes sacrés roulent avec les flots,
l'eussent encore mieux comprise que ne firent les salons de la Restauration. Il est, dans son fonds et dans son tréfonds, le poète religieux; autrement dit le Poète, puisque la poésie, reliant le visible à l'invisible et la fantasmagorie du monde au rêve de Dieu, est religion dans son essence. Il se connaissait bien. «J'ai usé, dit-il dans _le Tailleur de Saint-Point_, mes yeux et ma langue à lire, à écrire et _à parler de Dieu dans toutes les fois et dans toutes les langues_.» Et c'est pourquoi,--attendu qu'en outre il fut, avec une évidence fulgurante, un homme de génie,--je ne dis pas qu'il soit, (car on n'est jamais sûr de ces choses-là), mais que je le sens (à l'heure qu'il est) le plus grand des poètes.
DE L'INFLUENCE RÉCENTE
DES LITTÉRATURES DU NORD
Encore une fois les Saxons et les Germains, et les Gètes et les Thraces, et les peuples de la neigeuse Thulé ont fait la conquête de la Gaule. Événement considérable, mais non point surprenant.
Un des plus pardonnables de nos défauts, c'est, comme on sait, une certaine coquetterie généreuse d'hospitalité intellectuelle. Dès qu'un Français a pu se donner une culture, non plus seulement classique et nationale, mais européenne, c'est merveille comme il se détache, du même coup, de tout chauvinisme littéraire. Les plus sérieux se rencontrent ainsi, en quelque façon, avec les plus frivoles, avec les affranchis du chauvinisme du linge ou des bottes, avec ceux qui, suivant une expression désormais symbolique, «se font blanchir à Londres». Il est clair que Renan, par exemple, qui d'ailleurs connaissait peu la littérature française contemporaine, demeurait possédé par la science et le génie allemands et mettait un Goethe, ou même un Herder, au-dessus de ce qu'il y a de mieux chez nous. Et Taine estimait que nous n'avons rien de comparable, à Shakspeare d'abord, cela va de soi, mais aussi aux poètes et aux romanciers anglais contemporains.
Car, tandis qu'au XVIe et au XVIIe siècle, c'était le Midi, l'Espagne, l'Italie, c'est, depuis bientôt deux siècles, le Nord surtout qui nous attire. Cette attirance a eu, bien entendu, ses sursauts et ses répits. Mais notre dernier accès de septentriomanie a été particulièrement violent et prolongé. Il dure encore.
Il a commencé, je pense, voilà une douzaine d'années, en haine des brutalités et des prétentions «naturalistes», par le culte, aujourd'hui peut-être un peu oublié, de Georges Eliot. À cette époque, MM. Edmond Schérer et Émile Montégut nous démontrèrent à l'envi, dans d'éloquentes et profondes études, que Georges Eliot l'emportait de beaucoup sur tous nos conteurs réalistes. Puis, M. de Vogüé nous révéla magnifiquement Tolstoï et Dostoïewski, et, devant ceux-là encore, nos pauvres romanciers ne pesèrent pas lourd. On adora l'évangile russe, et tout le monde se mit à tolstoïser. En même temps, le Théâtre-Libre joua la _Puissance des Ténèbres_, et je ne sais plus quelle troupe nous donna _l'Orage_ d'Ostrowski. Enfin Ibsen eut son tour d'apothéose. Toutes ses dernières pièces (depuis 1886) ont été traduites. Nous avons vu, au Théâtre-Libre, _les Revenants_ et _le Canard sauvage_; au Vaudeville, _Hedda Gabler_ et _Maison de Poupée_; au théâtre de l'Oeuvre, _Rosmersholm_, _Un ennemi du peuple_, _Solness le constructeur_, _Brand_, et le _Petit Eyolf_; au théâtre des Escholiers, _la Dame de la mer_. Ce n'est pas tout: le Théâtre-Libre nous a révélé _Une faillite_ du Norvégien Bjoernson, _les Tisserands_ et _l'Assomption d'Hannele Mattern_, de l'Allemand Gérard Hauptmann, et _Mademoiselle Julie_, de l'Allemand Auguste Strindberg; le Théâtre Idéaliste, _l'Intruse_, _les Aveugles_, _Pelléas et Mélissande_, du Belge Mæterlinck; l'Oeuvre, les _Âmes solitaires_, de Hauptmann, les _Créanciers_, de Strindberg, _Au-dessus des forces humaines_, de Bjoernson. Et certainement j'en oublie. Vous ne pouvez vous imaginer la fureur et l'intolérance de l'admiration des jeunes gens et de certaines femmes pour ces produits du Nord. Oui, on le dirait, ces âmes polaires parlent vraiment à nos âmes; elles y entrent très avant, elles les remuent, par moments, jusqu'au tréfonds.
Et je relis avec mélancolie cette page de M. de Vogüé, dans la préface de son _Roman russe_:
«Il se crée de nos jours, au-dessus des préférences de coteries et de nationalité, un esprit européen, un fond de culture, un fond d'idées et d'inclinations communs à toutes les sociétés intelligentes; comme l'habit partout uniforme, on retrouve cet esprit assez semblable et docile aux mêmes influences, à Londres, à Pétersbourg, à Rome ou à Berlin... Cet esprit nous échappe; la philosophie et la littérature de nos rivaux font lentement sa conquête; nous ne le communiquons pas, nous le suivons à la remorque; avec succès parfois, mais suivre n'est pas guider... Les idées générales qui transforment l'Europe ne sortent plus de l'âme française.»
C'est peut-être qu'elles en sont sorties il y a cinquante ans.