I
Il est de mon devoir de vous prévenir que, si je vous parle de Georges Eliot et de George Sand (comme je vous parlerai tout à l'heure de quelques autres), c'est sur des lectures forcément un peu lointaines et sur les images simplifiées qui, d'elles-mêmes, à la suite de ces lectures, se sont déposées en moi. Et, si l'on peut combattre ce que j'en vais dire, remarquez que ce sera encore sur des souvenirs formés de la même façon et pareillement distants. Car nous ne pouvons relire chaque matin une bibliothèque. Et il va sans dire aussi que je ne puis tenir compte des effets particuliers produits par Eliot et Sand sur des sensibilités particulières. Je considérerai seulement ce qui est au fond de ces deux romanciers, les idées maîtresses, les sentiments dirigeants, et comme le _substratum_ de leurs oeuvres respectives.
Je pense que les romans les plus connus de Georges Eliot, et les plus caractéristiques de sa manière, c'est _Silas Marner_, _Adam Bede_, _le Moulin sur la Floss_, et _Middlemarch_.
Silas le tisserand est un pauvre homme d'intelligence étroite et de coeur droit. Il appartenait à l'une des nombreuses petites églises indépendantes de là-bas. Accusé faussement de vol, il n'a su que dire: «Dieu me justifiera», et il a attendu. Dieu ne l'a pas justifié: on a cru Silas coupable et on l'a chassé de la communauté. Alors, c'est bien simple, il ne croit plus en ce Dieu qui l'a trahi; il ne vit plus que pour amasser. Un jour, on lui dérobe son bas de laine. De ce jour, Silas, insensiblement, redevient bon; il semble qu'en lui volant son argent on ait délivré son âme. Un devoir inattendu, une petite fille abandonnée qu'il recueille, achève son retour à la vie morale.--Adam Bede, ouvrier charpentier, aime une jeune paysanne coquette, pas méchante, mais qui, de faiblesse en faiblesse, en vient à se laisser séduire par un gentilhomme campagnard et, devenue mère, étouffe son nouveau-né. C'est donc la vieille histoire de Gretchen. Adam pardonne à la coupable et, déjà bon auparavant, il devient excellent par la douleur.--De même, _le Moulin sur la Floss_, c'est l'histoire de deux enfants, Tom et Maggie, l'un d'une honnêteté un peu dure, l'autre d'une sensibilité un peu désordonnée, que la ruine complète de leurs parents surprend au moment de l'adolescence, et que l'épreuve de la souffrance fortifie et rend meilleurs.--Et _Middlemarch_, c'est la vie, minutieusement contée,--oh! combien minutieusement!--d'une grande âme dans une condition médiocre, d'une âme que l'on sent d'autant plus grande qu'elle n'a pas eu tout son emploi.
Ce qui frappe dans ces romans, qui sont tous des histoires de conscience, c'est la constante préoccupation morale dont ils sont marqués à chaque page, et c'est la sympathie cordiale et attentive de l'auteur pour les formes les plus modestes et les plus ordinaires de la vie humaine.
Or, ce second caractère tout au moins, pour ne retenir maintenant que celui-là, se retrouve évidemment, et avec une plénitude qui ne laisse rien à désirer, dans une partie considérable de l'oeuvre de George Sand.
Je dis «évidemment». Si cela ne vous apparaît pas, à vous, avec la même évidence, qu'y puis-je? Oui, j'affirme et je juge, et je prends cela sur moi, et j'y suis bien obligé. Un jugement, c'est une impression contrôlée et éclairée, chez le même homme, par des impressions antécédentes. Et un jugement qui «fait autorité», c'est celui qui résume et contient les impressions concordantes d'un certain nombre d'individus. Il est bien vrai que l'impression d'un seul peut, par la confiance que sa personne inspire ou l'ascendant qu'elle exerce, commander et entraîner la masse des esprits qui ont avec le sien quelque ressemblance. Mais, il n'y a pas à dire, tout commence par l'impression qu'un individu reçoit d'une oeuvre;--et naturellement, je ne puis vous donner ici que la mienne.
Donc je poursuis avec une tranquillité modeste. Relisez _la Mare au Diable_, _la Petite Fadette_, _François le Champi_, _le Meunier d'Angibault_. Il y a sans doute autant de bonhomie robuste et charmante, autant de goût pour la vie simple et les détails familiers, autant de complaisance et d'art à nous faire sentir, quelle qu'en soit l'enveloppe et la condition sociale, combien c'est intéressant et digne d'attention, une âme humaine; il y a, je le veux bien, autant de tout cela chez le Georges d'outre-Manche que chez le George français; je dis qu'il n'y en a pas plus, parce que je crois que c'est impossible. Et ma grande raison, c'est que je le crois.
Mais, comme je vous l'indiquais, Eliot, sans être oubliée chez nous, n'est pourtant plus, depuis quelques années, un de nos grands soucis. Et au surplus, nous la retrouverons. Passons à Ibsen.
Dans _les Revenants_, Mme Alving, dont la vie a été jusque-là une vie de foi et d'immolation chrétienne, bouleversée par l'atroce injustice de la destinée d'un fils condamné à la maladie et à la folie par les vices de son père, secoue subitement le joug de ses anciennes croyances et, du premier coup, va si loin dans cette indépendance retrouvée que, à un moment, elle n'hésite pas à pousser dans les bras du malade une servante qu'elle sait être sa soeur naturelle.
Dans _Maison de poupée_, Norah s'aperçoit que son mari ne la comprend pas et que, par conséquent, leur union repose sur un mensonge. Son mari est un honnête homme, mais d'une honnêteté littérale et timide. Norah lui en veut de n'avoir pas pris la responsabilité d'un faux commis par elle dans une intention charitable, et aussi de l'avoir toujours traitée comme une petite fille, comme une «poupée». Et c'est pourquoi elle abandonne son mari et ses enfants pour s'en aller, toute seule, chercher la vérité, refaire son éducation intellectuelle et morale.
Dans l'_Ennemi du peuple_, un médecin de petite ville découvre que la source d'eau minérale dont l'exploitation fait toute la richesse du pays est empoisonnée. Il le dit, car c'est son devoir. Mais aussitôt les autorités constituées et le peuple ameuté par elles le traitent en ennemi public, et il succombe sous ces pharisaïsmes et ces égoïsmes ligués ensemble.
Dans _Rosmersholm_, Rosmer, descendant d'une vieille famille très fermement religieuse, a recueilli chez lui une jeune fille libre penseuse et révolutionnaire, Rébecca, dont il subit l'influence jusqu'à renier ses anciennes croyances et embrasser, comme on dit, les «idées nouvelles». La liaison, d'ailleurs chaste, de Rosmer et de Rébecca a poussé à la folie, puis au suicide, la douce Mme Rosmer. Et, dès lors, le veuf et sa jeune amie sentent entre eux ce cadavre. Rosmer reste désemparé entre la foi qu'il n'a plus et celle que Rébecca a voulu lui communiquer. L'aventurière elle-même est prise de doute et de découragement... Et, enfin, tous deux se noient au même endroit de la rivière où leur victime a cherché la mort.
Dans _Hedda Gabler_, Hedda a épousé un brave homme banal, qu'elle méprise. Elle retrouve, momentanément corrigé de son ivrognerie et de sa crapule, une espèce de bohème de génie, Eilert, qui lui a jadis fait la cour. Elle veut le reprendre, car un de ses rêves est de «peser sur une destinée humaine». Mais, auparavant, elle veut s'assurer qu'Eilert est devenu digne d'elle. L'épreuve échoue pitoyablement. Sur quoi Hedda, ne pouvant décidément supporter la disproportion qu'il y a entre sa destinée et son âme, se tue d'un coup de revolver.
Dans _la Dame de la mer_, Ellida, mariée au docteur Wangel, pour qui elle a de l'amitié et de l'estime, mais qui est de vingt-cinq ou trente ans plus âgé qu'elle, aime un marin, un pilote, un personnage mystérieux et vague, qui vient de temps en temps la visiter. Elle s'en confesse à son vieux mari loyalement, Wangel lui dit: «Je te rends ta liberté; suis l'Étranger, si tu veux.» Mais, du moment qu'Ellida est libre, le charme est rompu. «Jamais, dit-elle à son mari je ne te quitterai après ce que tu as fait.» Wangel s'étonne: «Mais cet idéal, cet inconnu qui t'attirait?» Elle répond: «Il ne m'attire ni ne m'effraye plus. J'ai eu la possibilité de le contempler, la liberté d'y pénétrer. C'est pourquoi j'ai pu y renoncer.»
Toutefois, dans _le Canard sauvage_, Ibsen nous montre que ce qui est bon pour l'élite ne l'est pas pour tous. Un rêveur, un apôtre croit rendre service à une famille qui vivait tranquillement dans un déshonneur inconscient, en lui révélant son ignominie, en essayant d'éveiller en elle la conscience morale: et cela n'aboutit qu'aux plus tristes et aux plus inutiles catastrophes.--Et, de même, dans _Solness le constructeur_, il nous fait voir l'orgueil intellectuel induisant un homme de génie à manquer de bonté, à faire souffrir tout autour de lui, et le poussant finalement à une mort ridicule et tragique.
Ainsi,--sauf dans deux ou trois pièces où il semble se défier de ses rêves et les railler,--les drames d'Ibsen sont des crises de conscience, des histoires de révolte et d'affranchissement, ou d'essais d'affranchissement moral.
Ce qu'il prêche, ou ce qu'il rêve, c'est l'amour de la vérité et la haine du mensonge. C'est quelquefois la revanche de la conception païenne de la vie contre la conception chrétienne, de la «joie de vivre», comme il l'appelle, contre la tristesse religieuse. C'est encore et surtout ce qu'on a appelé l'individualisme; c'est la revendication des droits de la conscience individuelle contre les lois écrites, qui ne prévoient pas les cas particuliers, et contre les conventions sociales, souvent hypocrites et qui n'attachent de prix qu'aux apparences. Et c'est aussi, en quelques endroits, le rachat et la purification par la souffrance. C'est, dans nos relations avec autrui, la miséricorde indépendante, le pardon de certaines fautes que le pharisaïsme, lui, ne pardonne pas. C'est, dans le mariage, l'union parfaite des âmes, union qui ne saurait reposer que sur la liberté et l'absolue sincérité des deux époux et sur l'entière connaissance et intelligence qu'ils ont l'un de l'autre. C'est enfin la conformité de la vie à l'Idéal,--un idéal qu'Ibsen ne définit guère expressément, où l'on distingue un peu de naturalisme antique et beaucoup d'évangile, mais d'un évangile orgueilleux et raisonneur, des velléités de socialisme et, presque dans le même temps, la superbe d'un dilettantisme aristocratique et, sur le tout, une couche de pessimisme. Je ne puis mettre dans cette affaire plus de précision qu'Ibsen n'en met lui-même. Mais c'est sans doute dans un sentiment général de révolte que se résolvent les éléments contraires dont son «rêve» semble formé. Bref, Ibsen est un grand rebelle, un homme qui est mécontent du monde et inquiet avec génie.
Or, tout ce que je viens de dire (je ne parle que des idées, puisque c'est de ses idées plus encore que de sa forme que l'on fait honneur à Ibsen), n'est-ce pas précisément la substance des premiers romans de George Sand? Et, si je la nomme de nouveau, c'est qu'elle eut un merveilleux don de réceptivité et qu'elle refléta toutes les idées et toutes les chimères de son temps. Oui, on nous a déjà dit que le mariage est une institution oppressive, s'il n'est pas l'union de deux volontés libres et si la femme n'y est pas traitée comme un être moral. Déjà on nous a parlé des conflits de la morale religieuse ou civile avec l'autre, la grande, celle qui n'est pas inscrite sur des Tables; et déjà, chez nous, on a opposé les droits de l'individu à ceux de la société; et l'on a cherché le néo-christianisme, le vrai, le seul, la religion en esprit. Nous avons entendu ces choses entre 1830 et 1850, et je doute que, même alors, elles fussent toutes parfaitement neuves.
Je n'ai pas relu, je l'avoue, les quatre-vingts volumes de George Sand; mais je sais ce qu'ils renferment et j'en ai été longtemps imprégné. Je ne choisis pas; j'ouvre son premier roman, et je lis (page 152): «Indiana opposait aux intérêts de la civilisation érigés en principes les idées droites et les lois simples du bon sens et de l'humanité; ses objections avaient un caractère de franchise sauvage qui embarrassait quelquefois Raymon et qui le charmait toujours par son originalité enfantine...» Et sur Ralph: «Il avait une croyance, une seule, qui était plus forte que les mille croyances de Raymon. Ce n'était ni l'Église, ni la monarchie, ni la société, ni la réputation, ni les lois qui lui dictaient son sacrifice et son courage, c'était sa conscience. Dans l'isolement, il avait appris à se connaître lui-même, il s'était fait un ami de son propre coeur.»
Indiana, c'est déjà Norah. Elle s'enfuit de chez le colonel Delmare dans le même sentiment que Norah de chez Helmer. Ce que Norah va chercher, Indiana le rencontre; Indiana, épousant Ralph en présence de la nature et de Dieu, c'est Norah, après sa fuite, trouvant l'époux de son âme, le choisissant dans sa liberté.--Et Lélia, c'est déjà Hedda Gabler. Elle a un orgueil au moins égal, et le même sentiment pléthorique, si je puis dire, des droits de l'individu. Elle traite Stenio comme Hedda traite Eilert Lovborg. Ce significatif roman est plein des plus délirants cris d'orgueil intellectuel et moral qu'on ait jamais poussés.--Et _la Dame de la mer_, c'est _Jacques_, sauf le dénouement. Comme Jacques, Wangel donne à sa femme la permission de suivre un autre homme. L'une en profite, et l'autre non, voilà toute la différence.--Ibsénienne, Marcelle qui, dans _le Meunier d'Angibault_, renonce à tout, se fait sa religion, épouse un ouvrier après une année d'épreuve. Ibsénien, Trenmor dans _Lélia_. C'est au bagne, où il était pour un crime de passion, que, forcément seul avec lui-même, il a connu la vérité. «Le secret de la destinée humaine, sans cet enfer, je ne l'aurais jamais goûté... Cette surabondance d'énergie, qui s'allait cramponnant aux dangers et aux fatigues vulgaires de la vie sociale, s'assouvit enfin quand elle fut aux prises avec les angoisses de la vie expiatoire...»
Et enfin, la nouvelle religion, le christianisme naturel, celui qu'Ibsen prophétise sans l'expliquer clairement nulle part, ce qu'il appelle le «troisième état humain», qui sera fondé «sur la connaissance et sur la croix» (le second étant fondé seulement sur la croix et le premier seulement sur la connaissance), ai-je besoin de vous avertir que vous en rencontrerez du moins, dans George Sand et ses contemporains, de vastes et vagues esquisses? «Trenmor croit l'avènement d'une religion nouvelle, sortant des ruines de celle-ci, conservant ce qu'elle a fait d'immortel... Il croit que cette religion investira tous ses membres de l'autorité pontificale, c'est-à-dire du droit d'examen et de prédication...» Etc., etc. Et, là-dessus, lisez _Spiridion_, si vous en avez le courage.
Que si Henri Ibsen n'était déjà pas tout entier, quant aux idées, dans George Sand, c'est donc dans le théâtre de Dumas fils,--antérieur, ne l'oubliez pas, à celui de l'écrivain norvégien,--que nous achèverions de le retrouver.
La protestation du droit individuel contre la loi, et de la morale du coeur contre la morale du code ou des convenances mondaines, mais c'est l'âme même de la plupart des drames de M. Dumas! Seulement, tandis que les révoltés d'Ibsen se soulèvent contre la loi et la société en général, les insurrections de M. Dumas visent presque toujours un article déterminé du code civil ou des préjugés sociaux. Et je ne vois pas que cette précision soit nécessairement une infériorité.
_La Dame aux camélias_ nous montre l'amour libre s'absolvant à force de sincérité, de profondeur et de souffrance.--_Le Fils naturel_, _l'Affaire Clémenceau_ protestent contre la situation faite par le code aux enfants naturels.--_Les Idées de Madame Aubray_ et _Denise_, ces deux pièces d'esprit vraiment évangélique, nous veulent persuader que, dans de certaines conditions, un honnête homme peut et doit, en dépit de prétendues convenances, épouser une fille séduite, et séduite par un autre que lui.--Dans _la Femme de Claude_, un homme, après avoir prié Dieu, se met avec sérénité au-dessus des codes humains, et substitue son tonnerre à celui de Dieu même, dans la lutte engagée par la conscience contre les deux grandes puissances mauvaises qui perdent le monde moderne: la luxure et l'argent, ou, plus expressément, la spéculation financière.--L'_Ami des femmes_, _la Princesse Georges_, _l'Étrangère_, _Francillon_ reposent sur la même conception du mariage que _la Dame de la mer_ ou _Maison de poupée_.--Et si vous voulez des orgueilleuses, des insurgées démoniaques, Mme de Terremonde, et mistress Clarkson, et Césarine ne le cèdent point, ce me semble, à Hedda Gabler.--Bref, le théâtre de Dumas, comme celui d'Ibsen, est plein de consciences ou qui cherchent une règle, ou qui, ayant trouvé la règle intérieure, l'opposent à la règle écrite, ou enfin qui secouent toutes les règles, écrites ou non.
Que dis-je! Les traits même purement septentrionaux ne sont pas absents des drames de notre compatriote. Vous vous rappelez, car les gens frivoles s'en sont assez moqués, que, dans _Denise_ et ailleurs, M. Dumas exige que l'homme arrive au mariage aussi intact qu'il souhaite ordinairement sa fiancée. Et cette égalité des sexes au regard de ce devoir spécial est justement le sujet d'une des comédies de Bjoernson: _le Gant_. Seulement, chez l'écrivain polaire, c'est une jeune fille qui soutient publiquement cette thèse, devant sa famille, devant des hommes. Et tout de même c'est bizarre, et l'on peut estimer que l'âme de cette courageuse vierge manque un peu de duvet...
Venons aux romanciers russes à Dostoïewski, à Tolstoï. M. de Vogüé nous dit que deux traits les distinguent de nos réalistes à nous:
1º «L'âme flottante des Russes dérive à travers toutes les philosophies et toutes les erreurs; elle fait une station dans le nihilisme et le pessimisme: un lecteur superficiel pourrait parfois confondre Tolstoï et Flaubert. Mais ce nihilisme n'est jamais accepté sans révolte; cette âme n'est jamais impénitente; on l'entend gémir et chercher: elle se reprend finalement et se sauve par la charité; charité plus ou moins active chez Tourguenief et Tolstoï, affinée chez Dostoïewsky jusqu'à devenir une passion douloureuse.»
2º «Avec la sympathie, le trait distinctif de ces réalistes est l'intelligence des dessous, de l'entour de la vie. Ils serrent l'étude du réel de plus près qu'on ne l'a jamais fait; ils y paraissent confinés; et néanmoins ils méditent sur l'invisible; par delà les choses connues qu'ils décrivent exactement, ils accordent une secrète attention aux choses inconnues qu'ils soupçonnent. Leurs personnages sont inquiets du mystère universel, et, si fort engagés qu'on les croie dans le drame du moment, ils prêtent une oreille au murmure des idées abstraites: elles peuplent l'atmosphère profonde où respirent les créatures de Tourguenief, de Tolstoï, de Dostoïewsky.»
Voyons d'abord la pitié, la bonté russes. Deux épisodes, très connus, souvent cités, nous en fournissent, je crois, les deux expressions culminantes.
C'est, dans _Crime et Châtiment_, la rencontre de Sonia, la fille publique, et de Raskolnikof, l'assassin. Sonia fait son métier pour nourrir ses parents. Elle porte son ignominie et comme une croix et comme un saint-sacrement, car cette ignominie même est son mystérieux rachat. Raskolnikof est le seul homme qui ne l'ait pas traitée avec mépris: elle le voit torturé par un secret; elle essaie de le lui arracher... L'aveu s'échappe: la pauvre fille, un moment atterrée, se remet vite; elle sait le remède: «Il faut souffrir, souffrir ensemble... prier, expier... Allons au bagne!» Et, un peu après, Raskolnikof tombe aux pieds de Sonia et lui dit: «Ce n'est pas devant toi que je m'incline: je me prosterne devant toute la souffrance de l'humanité.»
L'autre épisode souverainement caractéristique, c'est, dans la _Guerre et la Paix_, la rencontre de Pierre Bézouchof et du paysan Platon Karatief, tous deux prisonniers des Français. «Bézouchof, dit M. de Vogüé, est un raffiné, Karatief une âme obscure, à peine pensante. Cet homme endure tous les maux avec l'humble résignation de la bête de somme; il regarde le comte Pierre avec un bon sourire innocent; il lui adresse des paroles naïves, des proverbes populaires au sens vague, empreints de résignation, de fraternité, de fatalisme surtout. Un soir qu'il ne peut plus avancer, les serre-file le fusillent sous un pin, dans la neige, et l'homme reçoit la mort avec indifférence, comme un chien malade; disons le mot, comme une brute. De cette rencontre date une révolution morale dans l'âme de Pierre Bézouchof: le noble, le civilisé, le savant, se met à l'école de cette créature primitive; il a trouvé enfin son idéal de vie, son explication rationnelle du monde dans ce simple d'esprit. Il garde le souvenir et le nom de Karatief comme un talisman; depuis lors il lui suffit de penser à l'humble moujick pour se sentir apaisé, heureux, disposé à tout comprendre et à tout aimer dans la création. L'évolution intellectuelle de notre philosophe est achevée; il est parvenu à l'avatar suprême, l'indifférence mystique.»
Rien ne m'étonne plus que l'étonnement de ceux qui ont cru découvrir, dans ces pages, la charité, la pitié, le respect de la bonté et de la beauté morales offusquées par d'humbles et sordides apparences. Ai-je besoin de faire remarquer que Victor Hugo et les romantiques n'avaient point attendu Dostoïewsky ni Tolstoï pour nous montrer des prostituées qui sont des saintes, ou des mendiants et des misérables qui possèdent le secret de la sagesse et de la charité parfaite? Tout le caractère de Sonia consiste dans une antithèse romantique. À vrai dire, il est extraordinairement difficile de concevoir sa sainteté si l'on se représente avec quelque précision le métier qu'elle fait. Il faut d'abord admettre que, dans le cours de ses immolations quotidiennes, Sonia n'éprouve jamais le plus petit plaisir. Car, si la victime s'amuse, nous nous méfions. Son infamie cesse tout à fait d'être sublime si elle cesse un instant d'être douloureuse. Il y a plus: le haut sentiment religieux dont elle paraît animée rend à peu près incompréhensible le genre de sacrifice auquel elle a consenti. Étant donné sa foi en Dieu et l'idée qu'elle se fait de cette vie transitoire, elle ne devait, elle ne pouvait que se laisser mourir avec ses parents. Au moins la Fantine des _Misérables_ n'est qu'une pauvre bonne catin qui n'a jamais réfléchi ni sur Dieu ni sur le mystère de la rédemption par la souffrance. Le personnage de Sonia ne serait-il que la fantaisie d'une imagination déclamatoire? Et quant à Platon Karatief, si son grand mérite est d'être bon et résigné tout en restant très simple d'esprit, nous avons encore mieux que ce moujick, puisque nous avons l'âme du _Crapaud_ de la _Légende des siècles_:
Bonté de l'idiot! Diamant du charbon!
S'il est vrai que la littérature septentrionale de ces derniers temps reproduise à la fois l'idéalisme sentimental et inquiet de nos romantiques et le réalisme minutieux et impassible, d'intention ou d'apparence, qui date de l'année 1855, tout ce qu'on peut dire, c'est donc que ces écrivains du Nord nous offrent intimement mêlé ce qui fut, chez nous, successif et séparé (ou à peu près) et qu'ainsi ils abordent la peinture des hommes et des choses avec une âme et un esprit entiers, non mutilés, non resserrés dans un point de vue ou restreints à une attitude. Mais, au surplus, est-il certain que nos réalistes et nos naturalistes manquent de sympathie autant qu'on l'a prétendu? qu'ils se tiennent si orgueilleusement au-dessus de ce qu'ils racontent où décrivent? qu'ils le dédaignent et le jugent toujours ridicule ou vil? En quoi l'objectivité des peintures, à laquelle ils tendent loyalement et non sans effort, implique-t-elle l'insensibilité, le dédain ou l'ironie du peintre?
Je laisse M. Zola, et son furieux et brutal pessimisme, si éloigné de l'indifférence; et la petite Lalie de l'_Assommoir_, l'enfant-martyre, plus souffrante, et aussi douce, et aussi illettrée que Platon Karatief; moins religieuse, je le sais; mais pourquoi serait-elle en cela moins émouvante ou moins sublime, si sa bonté n'en est que plus surprenante encore et plus mystérieuse? Je laisse M. Alphonse Daudet, si pénétré de tendresse. Je laisse les maladifs Goncourt, chez qui la sensation littéraire semble déjà, elle-même, une souffrance, et qui, ne fussent-ils pas torturés comme hommes, le seraient déjà comme artistes; je n'alléguerai pas le calvaire de leur Germinie, à la fois héroïque et infâme, qui, parmi les hontes et la folie de son corps, garde un si grand coeur et, dans ses «ténèbres», pour parler comme Tolstoï, la pure flamme d'un absolu dévouement. Et je ne rappellerai pas que cette formule: «la religion de la souffrance humaine», est probablement de leur invention.
Mais je prends celui de nos romanciers qui a la réputation la mieux établie d'impassibilité et de dédain: Gustave Flaubert. J'ai toujours admiré qu'on refusât à Flaubert le don de sympathie, parce qu'il n'exprime point effrontément la sienne, et qu'on fît de ce don, une des caractéristiques, par exemple, de l'Anglaise Georges Eliot. Jamais la haute équité de Flaubert ne se fût permis les lourdes railleries dont Eliot accable, avec une insupportable abondance, les petites gens du _Moulin sur la Floss_. Et les humbles qu'elle aime, je sens trop qu'elle «condescend» à les aimer; qu'elle est à leur égard dans la disposition d'âme artificiellement chrétienne d'une protestante philosophe et éclairée, en visite chez des inférieurs. Au moins, chez Flaubert, il n'y a pas trace de cette affreuse condescendance.
Qu'il méprise les petits bourgeois d'Yonville, cela est possible, mais cela ne ressort pas nécessairement de ses peintures, et nous n'en avons jamais le témoignage direct. Il n'a point de bienveillance philanthropique et confessionnelle, mais n'a point de haine non plus pour sa bande d'imbéciles. Après l'avoir lu, on a l'impression qu'on dînerait volontiers, à quelque grasse table normande, avec le père Rouault, Charles Bovary, la mère Lefrançois, l'abbé Bournisieu, qui ferait au dessert des calembours opaques, même avec le pharmacien Homais. Plus sûrement que chez Eliot (car ici nul étalage de cordialité ne me met en défiance), je devine chez Flaubert une espèce d'affection spéculative pour ces êtres qui représentent tout le monde, qui sont à peine responsables, qui, avec beaucoup d'égoïsme, ont quelque bonté, qui travaillent et qui peinent comme nous...
Les soixante dernières pages de _Madame Bovary_ sont si étrangement douloureuses que j'ose à peine les relire. Est-ce que vous ne sentez pas que Flaubert aime la pauvre Emma? Vicieuse et sotte, mais si naïve au fond, et si malheureuse! Oh! les retours dans la diligence! Oh! la chanson grivoise de l'aveugle qui couvre les prières des morts! Qui donc a dit que ce livre était sans entrailles? Lisez la lettre du père Rouault. Lisez la peinture de la vieille domestique récompensée au Comice agricole. Page si belle; vision si profonde de misère et de bonté, si révélatrice du lien qui unit la bonté et la souffrance, et encore de cette vérité troublante et contradictoire, que la société est fondée sur l'injustice et que l'injustice est la condition de la vertu qui permet au monde de durer,--que M. Brunetière, au temps où il goûtait peu Flaubert, n'a pu se tenir de citer comme un chef-d'oeuvre cette page extraordinaire. L'âme de Flaubert n'est-elle point, à l'égard de la bouvière Élisabeth Leroux, sensiblement dans la même position morale que l'âme de Tolstoï vis-à-vis du moujick Platon Karatief? Non, non, l'ironie, ou la crainte pudique des émotions dont on s'honore trop facilement n'excluent point la compassion. Une immense compassion, celle qui vient de la science de la vie, se dégage silencieusement du roman de Flaubert, et la résignation au monde comme il est. Charles Bovary, après la mort d'Emma et ses tristes découvertes, dit exactement ce que dirait à sa place le moujick de Tolstoï: «C'est la faute de la fatalité.» Le moujick mêlerait peut-être à cela l'idée et le nom de Dieu. Mais nous reviendrons là-dessus.
Est-ce que vous ne comprenez pas que Flaubert aime la servante Félicité d'_Un coeur simple_? Est-ce que vous ne comprenez pas qu'il aime l'admirable Dussardier de l'_Éducation sentimentale_, et était-il nécessaire qu'il vous en informât? Si «l'indifférence mystique» où l'on nous dit que Bézouchof et Tolstoï lui-même (pour un temps) finissent par se réfugier, présuppose la douleur et la compassion, l'ataraxie philosophique où aspire Flaubert les implique tout justement au même titre. Quoi de plus triste dans leur sérénité que les maximes d'un Marc-Aurèle affirmant sa soumission aux lois inéluctables de la nature? Ah! la grande pitié qu'il peut y avoir, par tout ce qu'il sous-entend, dans le renoncement à l'expression des pitiés particulières!
Quant à l'autre caractère distinctif des romans russes: «l'intelligence des dessous, de l'entour de la vie... l'inquiétude du mystère universel», pensez-vous que cela suffise davantage à les différencier des nôtres?
«Les dessous de la vie», qu'est-ce que cela? S'agit-il des puissances obscures et fatales de la chair et du sang, instincts, complexion physiologique, hérédité, qui nous gouvernent à notre insu? Mais cela, c'est presque la moitié de Balzac, et c'est presque le tout de M. Émile Zola.--Et «l'entour de la vie»? S'agit-il de l'influence des milieux? Qui l'a mieux connue et exprimée que l'auteur de _la Comédie humaine_ ou que l'auteur de _Madame Bovary_ et de _l'Éducation sentimentale_? Ici encore relisez _Madame Bovary_: vous verrez que tous les actes, toutes les démarches, toutes les rêveries même d'Emma sont expliqués, d'abord par sa nature, puis par quelque excitation du dehors, une rencontre, un objet qu'elle voit, un mot qu'elle entend. Souvent, le dernier petit poids qui emporte la balance n'a l'air de rien: ce rien est tout, venant après le reste...
Ou bien, quand on accorde à ces étrangers le privilège de savoir rendre seuls «l'entour de la vie», veut-on dire que, tandis que le romancier français «choisit, sépare un personnage, un fait, du chaos des êtres et des choses, afin d'étudier isolément l'objet de son choix, le Russe, dominé par le sentiment de la dépendance universelle, ne se décide pas à trancher les mille liens qui rattachent un homme, une action, une pensée, au train total du monde, et n'oublie jamais que tout est conditionné partout?» Oui, je connais et j'admire la richesse surabondante, et presque égale à celle de la vie même, de cet embroussaillé roman: _la Guerre et la Paix_. Mais n'avons-nous donc point chez nous de ces romans conformes à la complexité des choses, où l'entre-croisement des faits moraux ou matériels correspond à celui de la réalité et qui contiennent en quelque façon toute la vie? Ce sera, si vous y faites attention, _les Misérables_, et ce sera, peut-être plus encore, _l'Éducation sentimentale_. Je le dis après réflexion et avec sécurité.
Ni les personnages distincts et fortement caractérisés n'y sont moins nombreux ou d'âmes et de conditions moins variées que dans _la Guerre et la Paix_, ni leur grouillement moins animé; ni les incidents, tour à tour rares et communs, n'y sont moins divers et moins épars. Frédéric et Deslauriers ne sont pas des individus moins largement représentatifs que Volkonsky et Bézouchof, et ils ne sont pas moins complètement «au milieu des choses». Et c'est bien, ici et là, un moment historique qui nous est peint dans sa totalité: ici, la société russe durant les grandes guerres napoléoniennes, de 1805 à 1815; là, la société française de 1845 à 1851. Et je doute même que, en dépit de leur grandeur extérieure, les événements publics,--mêlés aux comédies et aux drames privés,--que nous raconte Tolstoï, dépassent en intérêt et en importance ceux dont Flaubert nous offre le vaste et minutieux tableau. Car, non seulement _l'Éducation sentimentale_ est l'histoire de deux jeunes gens, très particuliers comme individus et très généraux comme types, puisqu'ils représentent, l'un, le jeune homme romantique, et l'autre, le jeune homme positiviste, et cela juste à l'heure où la période du positivisme va succéder chez nous à celle du romantisme; et non seulement cette histoire se combine avec une étude des idées et des moeurs dans les dernières années du règne de Louis-Philippe: _l'Éducation sentimentale_ est quelque chose de plus: l'histoire pittoresque et morale, sociale et politique, de la Révolution de 1848; elle nous dit, et avec profondeur, les barricades et les clubs, la rue et les salons, et elle nous montre cette chose extraordinaire: la confrontation effarée des bourgeois avec la Révolution, cette Révolution que leurs pères ont faite soixante ans auparavant, mais qu'ils croient terminée, puisqu'elle les a enrichis, qu'ils s'indignent de voir recommencer ou plutôt qu'ils ne reconnaissent plus quand c'est eux à leur tour qu'elle menace, et qu'ils renient alors avec épouvante et colère. Voilà peut-être une aventure aussi considérable que la campagne de Russie. Mais, au surplus, je n'ai voulu que vous suggérer cette idée, que _la Guerre et la Paix_ et _l'Éducation sentimentale_ étaient, au fond, deux oeuvres de même espèce et de composition analogue.
Et, enfin, qu'est-ce que cette «inquiétude du mystère universel», dont on veut faire exclusivement honneur aux romanciers slaves? Ce «mystère», ce n'est sans doute, ce ne peut être que celui de notre destinée, de notre âme, de Dieu, de l'origine et du but de l'univers. Mais qui ne sait que presque tous nos écrivains, de 1825 à 1850, ont fait spécialement profession d'en être inquiets? De cette inquiétude, Hugo est plein, il en déborde. (Et si j'allègue tour à tour nos romantiques et nos réalistes, c'est que leur influence se fait sentir concurremment,--si toutefois c'est elle,--chez les derniers écrivains septentrionaux.)
Dira-t-on qu'il s'agit moins d'une inquiétude philosophique que du sentiment de l'inconnu formidable qui nous entoure, sentiment qui peut être lui-même provoqué par une sensation accidentelle?... Oui, j'entends bien, il y a des moments où ce seul fait, que l'on est au monde, et que le monde existe, apparaît comme tout à fait incompréhensible, nous emplit d'une indicible stupeur. Mais, d'abord, cet étonnement de vivre, cette sorte d' «horreur sacrée» ne comporte, par sa nature même, qu'une expression assez courte, ou qui ne s'allonge qu'en se répétant. Et, d'autre part, nous avions assurément éprouvé cet obscur frisson avant d'avoir ouvert un livre russe ou norvégien. «Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie», est une phrase qui ne date pas d'hier.--Un des passages de Tolstoï où l'inquiétude du mystère est le mieux traduite, c'est apparemment quand le prince André Volkonsky, blessé à Austerlitz, est étendu sur le champ de bataille et regarde le ciel, «ce ciel lointain, élevé, éternel». Il songe: «Si je pouvais dire maintenant:--Seigneur, ayez pitié de moi! Mais à qui le dirais-je? Ou une force indéfinie, inaccessible, à qui je ne puis m'adresser, que je ne puis même exprimer par des mots, le grand tout ou le grand rien,--ou bien Dieu qui est cousu là, dans cette amulette que m'a donnée Marie?... Rien, il n'y a rien de certain, excepté le néant de tout ce que je conçois et la majesté de quelque chose d'auguste que je ne conçois pas...» Oui, cela est beau, mais d'une beauté qui nous était déjà, si je ne m'abuse, on ne peut plus connue et familière.
«L'inquiétude du mystère», mais elle est jusque dans la petite âme sensuelle et triste d'Emma Bovary. «L'inquiétude du mystère», elle est dans l'âme simple et lourde de Charles Bovary quand il dit: «C'est la faute de la fatalité».--Et, si ce n'est l'inquiétude du mystère, c'est donc la résignation à ne pas le comprendre,--en somme, un sentiment consécutif à cette inquiétude, et non moins humain, et non moins navrant,--qui pénètre la dernière conversation, à petites phrases brèves et mornes, de Frédéric et de Deslauriers, quand ils se rappellent leur vie, et comment ils l'ont manquée, et que cela leur est presque indifférent parce qu'ils la mesurent, sans le dire, à quelque chose qu'ils ne sauraient nommer; et quand, s'étant remémoré une anecdote honteuse et naïve de leur enfance, ils disent tranquillement et désespérément: «C'est peut-être ce que nous avons eu de meilleur»; de meilleur, puisqu'ils n'ont eu que le rêve, et que ce rêve était le premier. Souvenir si mélancolique, qu'il cesse d'être impur; jugement si gros, dans sa bassesse voulue, de considérants inexprimés, qu'on n'en sent plus le cynisme, mais seulement l'affreuse tristesse...
L'inquiétude du mystère, enfin, cela paraît immense, et cela est peu de chose, ou plutôt cela est toujours la même chose. Elle se dégage,--soit directement, soit sous la forme du nihilisme, où si facilement elle se résout,--de toute oeuvre qui nous présente, de la réalité, une image un peu poussée et qui ne s'en tient point aux superficies. L'inquiétude du mystère, il n'est pas un écrivain digne de ce nom qui ne l'ait connue. Que dis-je? Croyez-vous que les imbéciles même l'ignorent? Bouvard et Pécuchet, ces deux bonshommes que Flaubert chérissait quoique ridicules, et dont il a prétendu faire des sortes de don Quichottes de la demi-science, mais ils ne font que ça, être inquiets du mystère universel!