‹ Les contes de Jacques TournebrocheChapitre 3 sur 12 · Chapitre 2

Chapitre 2

Or, le saint jour de Pâques, maître Jacquet Coquetouille, notable bourgeois de la ville, regardait par le trou d’un volet, en sa maison, passer dans la rue montueuse les pèlerins innombrables. Ils allaient, contents l’avoir gagné leur pardon ; et leur vue accrut grandement sa vénération pour la Vierge noire. Car il estimait qu’une dame tant visitée devait être une puissante dame. Il était vieux et n’avait plus d’espoir qu’en Dieu. Encore doutait-il de son salut éternel, parce qu’il lui souvenait l’avoir souvent dépouillé sans pitié la veuve et l’orphelin. Il venait encore d’ôter à Florent Guillaume son écrivinerie à l’enseigne Notre-Dame. Il prêtait à intérêt sur bons gages. On n’en pouvait pas induire qu’il fût usurier, puisqu’il était chrétien et que les Juifs seuls faisaient l’usure, les Juifs, et, si l’on veut, les Lombards et les Cahorsins. Jacquet Coquedouille en usait tout autrement que les Juifs. Il ne disait pas, à la manière de Jacob, d’Ephraïm et de Manassé : « Je vous prête de l’argent. » Il disait : « Je mets de l’argent dans votre négoce et trafic », ce qui était bien différent. Car l’usure et le prêt à intérêt étaient interdits par l’Église ; mais le négoce était licite et permis. Et pourtant, à la pensée qu’il avait réduit un grand nombre de chrétiens à la misère et au désespoir, Jacquet Coquedouille éprouvait du remords, pensant à la justice divine suspendue sur sa tête ; et, en ce saint jour de Pâques, il lui vint l’idée de s’assurer, pour le Jugement dernier, la protection de Notre-Dame. Il pensait qu’elle plaiderait pour lui, au tribunal de son divin Fils, s’il lui donnait des épices. Il alla donc au grand coffre où son or était renfermé, et après s’être assuré que sa porte était close, il ouvrit le coffre plein d’angelots, de florins, d’esterlins, de nobles, de couronnes d’or, de saluts d’or, d’écus au soleil et de toutes monnaies chrétiennes et sarrasines. Il en tira en soupirant douze deniers d’or fin qu’il mit sur la table toute couverte de balances, de limes, de cisailles, de trébuchets et de livres de comptes. Ayant refermé son coffre à triple clé, il nombra les deniers, les renombra, les regarda longuement avec amitié, et leur adressa des paroles tant suaves, polies, accortes, humbles, gracieuses et courtoises, que c’était moins langage humain que musique céleste.

« Oh ! petits agnels, soupirait le bon vieillard, oh ! mes chers agnelets, oh ! mes beaux et précieux moutons d’or à la grande laine. »

Et prenant les pièces entre ses doigts avec autant de respect que si ç’eût été le corps de Notre-Seigneur, il les mit dans la balance et s’assura qu’elles pesaient le poids, ou à peu près, bien qu’un peu rognées déjà par les Lombards et les Juifs aux mains desquels elles avaient passé.

Après quoi il leur parla plus doucement encore que devant :

« Oh ! mes gentils moutons, mes agneaux gentils, çà ! que je vous tonde ! Vous n’en éprouverez nul mal. »

Et saisissant ses grands ciseaux, il rogna de-ci, de-là des pièces d’or, comme il avait coutume de rogner toute pièce de monnaie avant de s’en séparer. Et il recueillit soigneusement les rognures dans une sébile déjà à demi pleine de petits morceaux d’or. Il voulait bien donner douze agnelets à la Sainte Vierge. Mais il ne se croyait pas dispensé d’agir selon l’usage. Cela fait, il s’en fut quérir dans l’armoire aux gages une petite bourse bleue, brodée d’argent, qu’une dame loudière et meschinette lui avait laissée en sa détresse. Il savait que le bleu et le blanc sont les couleurs de Notre-Dame.

Ce jour-là et le suivant il n’en fit pas davantage. Mais dans la nuit du lundi au mardi il eut des crampes et rêva que des diables le tiraient par les pieds. Il tint ce songe pour un avertissement de Dieu et de Notre-Dame, le médita, en son logis, tout le long du jour, puis il s’en alla vers le soir porter son offrande à la belle Dame noire.

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