‹ Les Coups d’épée de M. de la GuercheChapitre 55 sur 72 · 4 · XXII

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Le château de Drachenfeld, où de nouveaux hasards attendaient Adrienne et Diane, tenait tout à la fois de la citadelle et du couvent. On y voyait des galeries et des salles de bal comme dans un palais ; des casemates, des créneaux, des courtines, un donjon comme dans un château fort ; des chapelles, un cloître, des cellules comme dans un monastère. Pour que tout répondît à ce triple caractère dans cette singulière habitation, on pouvait en se promenant au hasard dans les appartements et les jardins rencontrer des gardes portant l’épée et le mousquet, des pages vêtus de velours et de satin, de belles personnes qui maniaient l’éventail ou touchaient du luth, des aumôniers et des gens d’église pieusement enfoncés dans quelque méditation.

Au bout d’un mois les deux cousines furent au courant de la vie qu’on menait à Drachenfeld. Le soir appartenait au bal et aux divertissements de toutes sortes, pour lesquels l’imagination de M d’Igomer se montrait singulièrement inventive : on donnait le matin à des exercices de religion ; s’il faisait beau l’après-midi, on prenait le délassement de la promenade sur de belles pièces d’eau, ou dans de profondes forêts percées de larges avenues ; on chassait aussi, mais si le temps était à la pluie, on se rendait dans quelque chapelle où un bon moine s’abandonnait à toute la chaleur d’une exhortation religieuse.

Certaines fois, et quand M d’Igomer avait mal dormi, la musique remplaçait le sermon.

Il ne paraissait pas que l’inconsolable Thécla regrettât beaucoup Wallenstein, ni qu’elle donnât une large part de son temps à la mélancolie, mais c’était peut-être le séjour de la campagne qui en était cause.

Un franciscain rond et gras, aux mains douillettes, au triple menton, au ventre rebondi, aux joues rubicondes, avait la charge d’extirper du cœur de M de Souvigny et de M de Pardaillan les racines que les doctrines abominables de l’hérésie y avaient fait pousser. Il les persécutait bénoîtement.

Le gouvernement du château était dévolu à un homme maigre, hâve, couleur de citron, sinistre, patibulaire. La première fois qu’elle l’aperçut, M de Souvigny frissonna. Elle gardait le souvenir de ce profil menaçant dans un coin de sa mémoire.

Quand elle entendit prononcer le nom de Mathéus Orlscopp, elle fut glacée de terreur.

« Ah ! l’homme de Bergheim ! » s’écria-t-elle.

C’était en effet Mathéus Orlscopp qui vaincu au château de Rabennest voulait prendre sa revanche au château de Drachenfeld. Les hommes lui avaient échappé, mais les femmes lui restaient. Il avait même une double offense à punir, et M d’Igomer pouvait compter sur son dévouement.

On se rappelle que grâce aux précautions prises par Carquefou, Mathéus Orlscopp était resté suspendu à ce crochet qui avait porté quelque temps le corps endolori de Renaud dans la chambre verte du château de Rabennest. Mathéus n’avait obtenu sa délivrance que plusieurs heures après le départ des fugitifs. Le gardien, chargé de porter sa maigre nourriture au captif, avait trouvé le maître de Rabennest blême, glacé, fou de rage et de douleur. Celui-ci ne perdit pas un temps inutile à poursuivre des cavaliers qui avaient sur lui l’avance d’une journée, et courut hardiment tout raconter à Jean de Werth.

L’expression de sa haine et de sa fureur fut telle que Jean de Werth comprit sur-le-champ que c’était un homme dont on pouvait tirer le meilleur parti. Bien loin de le punir, il lui donna une gratification et l’adressa à sa complice, M la baronne d’Igomer, avec une lettre qui ne contenait que ces mots :

« Voilà un coquin que je vous recommande. »

Il n’en fallait pas davantage pour engager la baronne à prendre Mathéus Orlscopp à son service. Quand il y trouvait son intérêt, le seigneur Mathéus était d’une franchise terrible. Il ne cacha rien à M d’Igomer des circonstances qui l’avaient fait entrer dans la vie de Renaud à Bergheim comme à Rabennest. Ce qu’il venait de faire, loin de révolter la baronne, lui donna une idée de ce qu’on pouvait attendre d’un tel homme dans l’occasion. Ces deux haines se comprirent de prime-saut. Aussitôt que le départ de Wallenstein pour l’armée impériale fut décidé, et en se déterminant à quitter la résidence de Prague pour celle de Drachenfeld, M d’Igomer prit immédiatement la résolution d’en confier le commandement à Mathéus Orlscopp.

Maîtresse de M de Souvigny et de M de Pardaillan, elle était à Drachenfeld comme le chasseur qui tient en cage une jolie chanterelle et attend que les perdrix viennent se faire tuer. Les perdrix cette fois s’appelaient Armand-Louis et Renaud. Elle était sûre que personne ne veillerait mieux sur la cage que Mathéus Orlscopp.

Un sourire hideux rendit plus effrayante encore la physionomie de Mathéus quand il prit le gouvernement du château.

« Les imbéciles ! murmura-t-il : ils m’avaient entre leurs mains, ils pouvaient m’étrangler et ils m’ont laissé vivre ! »

Puis tout à coup frappant du pied avec violence :

« Mais cette bêtise, ne l’ai-je pas commise aussi, reprit-il…. Ah ! cette fois du moins l’expérience me servira. »

Dès les premiers jours de son installation au château de Drachenfeld, Mathéus Orlscopp prit à part M d’Igomer.

« Mon devoir est de vous parler avec franchise, dit-il ; permettez-moi donc, madame la baronne, d’aller au fond des choses. Certes vous n’aimez pas celle que vous appelez M la comtesse de Mummelsberg.

— Oh ! non, murmura Thécla.

— Mais il est une autre personne pour laquelle vos sentiments ont encore plus de vivacité. J’ai nommé Renaud de Chaufontaine…. Est-ce vrai ?

— C’est vrai.

— Pourquoi alors vous obstinez-vous à tenir M de Pardaillan secrètement enfermée ici comme la lumière sous le boisseau ? que ne publiez-vous au contraire, et à son de trompe, s’il le faut, qu’elle est à Drachenfeld, et qu’elle y est votre prisonnière ?

— Il accourra !

— Et n’est-ce pas là précisément ce qu’il nous faut désirer ! qu’il vienne seulement… il ne viendra pas seul…. et du même coup, M la baronne d’Igomer, Jean de Werth et Mathéus Orlscopp, leur indigne serviteur, seront vengés. Il suffira pour opérer ce miracle que M. de la Guerche et M. de Chaufontaine se montrent à une portée de fusil de ce château. »

Le regard que Mathéus jeta à M d’Igomer la fit frissonner.

« Ah ! vous êtes un terrible homme, dit-elle.

— Non, madame, je suis un homme logique et tiens surtout à mériter la bonne opinion que M Jean de Werth a de mon humble personne.

— Faites à votre guise…. vous avez carte blanche, dit Thécla.

— Alors je réponds de tout. »

Ce jour-là même on permit aux deux cousines d’écrire à M. de Pardaillan.

Il arrivait quelquefois à M d’Igomer de s’absenter pendant plusieurs jours. Elle se rendait alors au camp impérial en grand mystère ; nul ne le savait que Mathéus qui restait maître absolu du château et y exerçait une autorité souveraine. Il avait des espions qui battaient le pays tout alentour, éclairaient les routes à dix lieues à la ronde, et lui rendaient compte de tout ce qui se passait. Ils avaient ordre de répandre habilement dans les auberges les noms des deux prisonnières pour que ce ne fût bientôt plus un secret pour personne. Quelque chose en arriverait peut-être aux oreilles de M. de la Guerche et de Renaud, et les attirerait à l’ombre des tourelles de Drachenfeld. C’était là que Mathéus les attendait.

Le départ de la baronne suspendait les fêtes : plus de danses, presque plus de musique, mais des sermons en abondance, des oraisons et des conférences pieuses durant lesquelles le franciscain s’efforçait de convertir ses ouailles. Après de longues journées passées en controverses, s’il n’obtenait rien, le digne moine plaçait dévotement ses bras en croix sur son abdomen rebondi.

« Le diable tient bon, disait-il ; mais je ferai tant que je finirai bien par l’exorciser. »

Et toujours roulant sur ses courtes jambes, toujours souriant, toujours bénissant, il continuait ses prédications.

De nouvelles de M. de la Guerche et de M. de Chaufontaine, on n’en avait point.

En l’absence de M d’Igomer, la police intérieure, en quelque sorte intime et domestique du château, appartenait à une dame cérémonieuse et formaliste qui avait la taille d’un mousquetaire, des cheveux jaunes, des yeux pâles, la tête carrée, les jambes d’une autruche, et dont l’existence se passait à embarrasser la vie d’autrui de mille petites difficultés. Avec elle chaque heure avait son emploi, et nulle puissance humaine ou nul événement ne l’auraient déterminée à en changer la destination. M de Liffenbach n’avait qu’un dogme, la règle, et qu’une foi, l’étiquette. Elle ne parlait jamais qu’à voix basse et avec la douceur mélancolique du vent qui soupire ; mais sous cette douceur apparente il y avait l’entêtement du mulet. Rien ne lui échappait. Ses longues jambes la promenaient partout, et ses yeux, d’un bleu indécis et comme effacé, avaient des regards de lynx.

Mde Souvigny et M de Pardaillan étaient placées sous sa surveillance spéciale. M de Liffenbach ne leur permettait pas une minute de repos. Ce n’était que la nuit qu’elles avaient permission de causer librement, et encore n’était-ce point aisé, leurs chambres étant séparées par une galerie. Aussi longtemps que durait le jour, la bonne dame, vêtue d’une robe à l’ancienne mode, les instruisait des différents degrés de respect qu’il faut accorder aux personnes de cour, suivant le rang qu’elles occupent dans la noblesse ; elle variait ces petits discours par des traités sur l’étiquette qui était en usage dans la capitale de l’électeur de Bavière, et des oraisons sur les perfections de la grâce et les mérites de la pénitence. Par des détours habiles, elle prenait texte de ces conférences pour insinuer aux deux cousines que M. le comte de Pappenheim et M. le baron Jean de Werth feraient leur bonheur dans ce monde et assureraient leur salut dans l’autre.

« C’est toujours le même air, murmurait Diane qui n’écoutait pas.

— Et les mêmes paroles, » ajouta Adrienne.

Une des prétentions de M de Liffenbach était de faire croire à M de Souvigny et à M de Pardaillan qu’elles n’étaient point prisonnières. Captives ? Allons donc ! Qui pouvait répandre de tels bruits calomnieux ? N’avaient-elles pas l’une et l’autre toute faculté de se promener dans les jardins du château, d’y cueillir des fleurs et d’y manger des fruits ? Ne les voyait-on pas dans les salles d’apparat les jours de concert, et en toilette de bal les soirs où l’on dansait ? Si on tenait à ce qu’elles fussent accompagnées de personnes graves et silencieuses, c’est qu’il n’était pas séant à des demoiselles de qualité de se promener seules ; et, si on ne leur permettait pas de sortir de l’enceinte de Drachenfeld, c’est que toutes sortes de gens grossiers allaient et venaient dans la campagne. Tout ce qu’on faisait était à cette seule fin de garantir leur repos dans ce pur asile de la vertu.

Quand M d’Igomer revenait à Drachenfeld, les choses prenaient un autre tour. Les jeunes gentilshommes voyaient s’ouvrir pour eux les portes revêches du château, et plus d’un s’appuyait galamment au fauteuil de la charmante Thécla, tandis que la viole, le théorbe et le luth remplissaient les appartements de sons mélodieux ; mais Adrienne et Diane n’y perdaient ni un sermon du franciscain, ni une visite de M de Liffenbach.

Àmesure cependant que le temps s’écoulait, le coloris de la santé s’effaçait de plus en plus des joues de Diane, aussi bien que de celles d’Adrienne. Les jours succédaient aux jours, les semaines aux semaines. On avait vu le printemps, on voyait l’été. De cruelles insomnies les dévoraient. On ne les entendait plus chanter ou rire. Quand elles causaient, elles n’osaient pas se faire part de leurs inquiétudes ; et lorsqu’elles s’embrassaient le matin, après de longues heures passées dans les larmes, elles parlaient l’une et l’autre du sommeil qui les avait caressées et du repos qu’elles avaient goûté.

Elles n’osaient pas s’arrêter à cette pensée, que M. de la Guerche et Renaud tenteraient de les délivrer. Diane savait à présent, par Adrienne, quel homme c’était que Mathéus, et dans la crainte que cette permission, qu’on leur avait donnée d’écrire à M. de Pardaillan, ne cachât un piége, elles n’avaient pas tout dit.

Sur ces entrefaites, une de ces suspensions d’armes comme on en rencontre tant dans l’histoire des guerres anciennes, arrêta pour quelques jours les hostilités entre les deux armées belligérantes, qui n’avaient pas cessé de combattre depuis Leipzig. Combien de braves officiers qui ne répondaient plus à l’appel du clairon ! Combien de soldats ensevelis à la hâte sous une poignée de terre ! Personne ne savait quand et comment finirait cette guerre commencée depuis déjà tant d’années, et où les passions religieuses se mêlaient aux intérêts de la politique. M. de la Guerche et M. de Chaufontaine avaient eu leur part de la gloire et des dangers communs ; mais ils mettaient au nombre des jours perdus ceux qu’ils n’employaient pas à délivrer M de Souvigny et M de Pardaillan. Toutes leurs tentatives jusqu’alors avaient été inutiles, ou, ce qui revenait au même, interrompues par les impérieuses nécessités de la guerre. Les intervalles étaient trop courts entre les siéges et les combats pour qu’ils pussent entreprendre une expédition au cœur même des provinces occupées par l’ennemi.

Ils ne négligeaient rien cependant, mais ils ne savaient rien ; et dans les périlleuses pointes que tour à tour, ensemble ou séparés, un jour à droite, un jour à gauche, ils entreprenaient, rien ne leur avait appris encore quelle ville ou quelle forteresse cachait derrière ses murailles celles pour qui Armand-Louis et Renaud eussent versé leur sang goutte à goutte.

Àla première nouvelle qui circula dans le camp, de l’armistice conclu avec le général en chef des troupes impériales, l’espoir renaquit dans le cœur des deux frères d’armes. Ils se présentèrent immédiatement chez Gustave-Adolphe et lui demandèrent la faveur d’être envoyés auprès de Wallenstein pour négocier l’échange des prisonniers.

Nous savons depuis peu de temps, dit M. de la Guerche, et cela par une lettre adressée à votre vieux compagnon d’armes, M. de Pardaillan, que les deux captives ont été à Prague auprès du duc de Friedland : c’est peut-être pour nous l’unique occasion de voir M de Souvigny et sa cousine ; peut-être saurons-nous du moins à quel prix nous devons les conquérir. »

Sans répondre, le roi écrivit et signa une dépêche qui donnait à M. de la Guerche la qualité de ministre plénipotentiaire ; puis l’embrassant :

« Partez, dit-il, et partez sur-le-champ ; ma conscience me reprocherait chaque minute que je vous ferais perdre. »

Armand-Louis cependant et M. de Chaufontaine ne voulurent pas s’éloigner avant d’avoir vu M. de Pardaillan.

« Vous nous aviez permis de nous dévouer au salut de vos deux enfants, dit Armand-Louis ; Dieu nous les avait données, Dieu nous les a reprises. À présent nous n’aurons plus ni trève ni repos que nous ne vous les ayons rendues. »

M. de Pardaillan leur ouvrit ses bras à tous deux.

« Ah ! si je ne vous avais pas, leur dit-il, que l’espérance serait loin de mon cœur. »

Armand-Louis et Renaud lui firent part de la résolution qu’ils avaient prise.

« Le duc de Friedland est à Nuremberg, dit M. de la Guerche, nous irons à Nuremberg.

— Et si ma fille, si Adrienne n’y sont pas ? s’il ne consent pas à vous les rendre ?

— La diplomatie morte, nous crierons vive l’épée ! » s’écria Renaud.

Quelques larmes parurent sur les joues ridées du vieux gentilhomme.

« Ah ! dit-il, l’épée m’a trahi, hélas ! comme elle vous a trahis tous deux !

Dieu est là-haut, Dieu nous voit et nous juge ! Ayez bon espoir, reprit Renaud ; j’en fais le serment, aussi longtemps qu’un cœur battra dans ma poitrine, aussi longtemps que ma main pourra tenir ce fer, j’emploierai ce fer et ce cœur à la délivrance de M de Pardaillan. »

L’exaltation de M. de Chaufontaine toucha le vieillard.

« Revenez avec ma fille, reprit-il, et c’est un père qui vous recevra. »

Àces mots du vieux capitaine, une joie immense inonda le cœur de Renaud ; il lui sembla que le feu extraordinaire qui avait rempli d’une force invincible l’âme des anciens preux, les Roland, les Galaor, les Cid et les Tancrède, coulait dans ses veines. Rien ne lui parut plus impossible, et, baisant la main que M. de Pardaillan lui tendait :

« Si votre fille ne vous est pas rendue, s’écria-t-il, dites que je suis mort ! »

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