4 · XXIII
Une heure après cette courte entrevue, M. de la Guerche et Renaud, suivis seulement de Magnus, de Carquefou et de Rudiger, avaient pris le chemin de Nuremberg. Ils ne tardèrent pas longtemps à paraître au camp impérial, où une trompette avait annoncé leur arrivée.
Le duc de Friedland avait établi sa résidence dans le plus vaste château qui fût aux environs de Nuremberg. Le même luxe, qui surprenait l’Allemagne dans son palais de Prague, l’entourait dans cette halte que le bruit du canon ne devait pas tarder à rompre. On comptait dans les antichambres et les cours la même foule chamarée de pages, d’écuyers, de chambellans ; des gardes, vêtus d’uniformes particuliers et aux couleurs de sa maison, veillaient aux portes ; un peuple de laquais s’agitait partout. Il avait table ouverte. Des centaines d’officiers, accourus de tous les points de l’Allemagne, s’enrôlaient sous ses drapeaux, attirés à la fois par l’éclat de son nom et par la magnificence de ses largesses. Son armée grossissait comme la boule de neige. On en voyait les tentes au loin dans la plaine ; tout soldat qui avait survécu aux désastres de Torquato Conti et du comte de Tilly le rejoignait. Les provinces, épuisées naguère, trouvaient pour lui des hommes et de l’argent.
Plus de fêtes alors, plus de loisirs. Il n’avait conservé de ses vieilles habitudes que le faste qui éblouit, et ce superbe orgueil qui le faisait l’égal des princes. La discipline était revenue et avec elle la confiance. Il ne précipitait rien, et ne voulait rien donner au hasard. Les meilleurs généraux l’avaient rallié, et parmi eux le comte de Pappenheim qui, tout sanglant comme un lion qui revient du carnage, réorganisait dans le camp de Wallenstein, devenu une fois encore l’arbitre des destinées de l’Autriche, ce qui lui restait des vieilles bandes wallones et de son indomptable cavalerie.
Il avait, en attendant l’heure souhaitée des combats, de longues conférences avec le chef suprême de l’armée ; Jean de Werth, de son côté, armait et enrégimentait les flots d’aventuriers que l’appât des guerres nouvelles et l’espoir du butin poussaient vers Nuremberg. Il en arrivait d’Espagne et de Hongrie, de Pologne et des pays italiens. Tous avaient le sentiment que de grandes choses allaient se passer. Le cœur de l’Allemagne catholique battait à Nuremberg.
L’Europe attentive suivait avec anxiété les manœuvres des deux adversaires fameux qui, avant de mesurer leurs forces, se préparaient à la lutte avec un surcroît de précautions. Quel prestige à conserver des deux parts ! et quelle incertitude dans le dénoûment de la lutte !
Au moment où M. de la Guerche entrait dans le camp impérial, un homme était en conférence avec le général et promenait son doigt sur une carte. Il suffisait de l’avoir entrevu une fois, soit dans la poudre d’un champ de bataille, soit dans la lumière d’une fête, pour reconnaître François-Albert de Lauenbourg.
« Ainsi, disait le duc de Friedland, vous affirmez que huit mille hommes, conduits par la reine, sont en marche pour rejoindre Gustave-Adolphe ?
— J’ai quitté la tente du roi au moment où un courrier expédié par la reine en apportait la nouvelle, répondit François-Albert.
— Ces hommes sont peut-être encore sur les bords de la mer Baltique ?
— Non, monseigneur. Quelques journées à peine les séparent de votre camp ; ce sont des Finlandais, des Upslandais, des Suédois enfin, les plus valeureuses troupes que vous ayez encore rencontrées sur aucun champ de bataille. De plus, les corps commandés par le général Banner et le duc Bernard de Saxe-Weimar ont quitté leurs cantonnements. Hâtez-vous, avant que ces renforts importants n’aient donné l’avantage du nombre à votre adversaire.
— Eh ! n’attends-je pas moi-même les Lorrains du duc Charles, les Espagnols qui tiennent garnison dans les forteresses du Rhin, les régiments bavarois de l’électeur Maximilien, les cosaques du roi Sigismond ? Pourquoi me hâter ? Si fort que soit le roi, je ne serai pas moins fort, et je prétends l’écraser d’un seul coup !
— Que Dieu vous vienne en aide dans cette noble résolution ! Nul n’en sera plus joyeux dans le monde catholique sauvé par votre bras. Mais la France peut entrer en lice. Déjà ses armées se rapprochent de l’Alsace ; peut-être regretterez-vous alors de n’avoir pas anéanti l’audacieux roi de Suède.
— La France est loin, et Gustave-Adolphe est près ! Si quelque menace arrivait du côté de l’Occident, la bataille qui me débarrassera de cet ennemi sera bientôt livrée. Vous, monsieur de Lauenbourg, retournez promptement auprès du roi, et ne manquez pas de m’avertir si quelque chose d’important survenait.
— Ce que j’ai fait, je le ferai toujours, répondit François-Albert en s’inclinant.
Il souleva une lourde portière dont les plis tombaient dans l’un des angles de la chambre où se tenait Walenstein, et disparut. Un homme l’attendait à la porte du palais.
« Les chevaux sont-ils là ? demanda le duc.
— Les chevaux ? Deux hommes viennent d’arriver au camp ! répondit le capitaine Jacobus d’une voix sourde : M. de la Guerche et M. de Chaufontaine. Je ne pars plus. »
Le duc hésitait.
« Écoutez, reprit le capitaine, l’armistice suspend les hostilités, mais j’ai une vieille dette à payer. Or, je suis bon débiteur ! aujourd’hui les louveteaux, plus tard le loup.
— Restons alors ! » dit François-Albert.
Md’Igomer était à Nuremberg avec le duc de Friedland. Informée la première de l’arrivée d’Armand-Louis et de Renaud par un exprès de Jean de Werth, elle n’avait pas voulu qu’ils pussent entrer en conférence avec Wallenstein en son absence. Elle sentait que la lutte engagée à Saint-Wast, et marquée déjà par les terribles épisodes de Saint-Rupert, de Magdebourg et de Rabennest, allait entrer dans une phase nouvelle.
« Voilà les deux aventuriers dont je vous ai parlé, dit-elle négligemment à Wallenstein ; les chasseurs suivent la piste du gibier, mais il a plu à S. M. le roi de Suède de les revêtir du caractère solennel d’ambassadeurs. Faites-leur cet honneur de les recevoir en présence de tous vos officiers. »
La chose fut résolue ainsi que l’avait désiré M d’Igomer. Le lendemain, à midi, deux officiers conduisirent M. de la Guerche et M. de Chaufontaine au palais. Des chambellans, des écuyers, des pages encombraient les antichambres et le grand escalier. Les envoyés de Gustave-Adolphe marchaient entre deux haies de mousquetaires. Une porte à deux larges battants s’ouvrit, et ils entrèrent dans une salle toute remplie d’une foule de gentilshommes.
Tout au bout de la salle, Wallenstein était assis dans un fauteuil doré, comme un prince souverain qui donne audience à sa cour. Près de lui, et magnifiquement vêtue d’une robe de brocart d’or, se tenait M d’Igomer.
Renaud la vit, et leurs regards se croisèrent.
« Nous sommes perdus ! » dit-il à son ami.
Armand-Louis eut un léger frisson ; mais sans rien laisser voir de son émotion, il présenta ses lettres de créance à Wallenstein, qui en prit lecture.
« L’échange des prisonniers aura lieu, dit-il après. Homme pour homme, officier pour officier. Un de mes aides de camp vous remettra la liste nominative des Suédois que la fortune des armes a fait tomber dans nos mains. Vous êtes libre, monsieur, de rester à Nuremberg jusqu’à complète ratification de ces conventions. »
Wallenstein fit un léger salut de sa tête et allait se retirer.
« Ce n’est pas tout, » dit Armand-Louis vivement.
Md’Igomer échangea un regard avec Wallenstein, et sourit. Wallenstein resta.
« Deux femmes ont été enlevées par les troupes impériales à Magdebourg, poursuivit M. de la Guerche, M de Souvigny et M de Pardaillan. Je viens, s’il en est besoin, traiter de leur rançon.
— M. le comte de Tilly est mort et les choses ne sont plus telles qu’il les avait laissées, répondit Wallenstein avec hauteur ; nous avons plus d’or, grâce à Dieu, qu’il ne nous en faut pour nous et les besoins de notre armée.
— Si vous les retenez en qualité de prisonnières de guerre, accordez-nous du moins pour elles, monsieur le duc, la faculté d’échange.
— Avez-vous, ce que j’ignore, quelque fille de grande maison, quelque princesse allemande retenue en captivité dans le camp suédois ? Nommez-les et nous verrons.
— Ah ! s’écria Renaud dont le sang commençait à bouillonner, croit-on ici que nous fassions la guerre aux femmes ? »
Wallenstein fronça le sourcil, M d’Igomer s’avançant tout à coup :
« Ces messieurs ne savent peut-être pas, dit-elle, que, grâce aux efforts du digne moine franciscain que S. Ém. le légat du saint-siége a placé auprès d’elles, M de Pardaillan et M de Souvigny commencent à ouvrir leur cœur aux saintes vérités de notre foi ? Les remettre aux mains de personnes qui sont nourries dans le poison de l’hérésie, serait compromettre leur salut. La politique et les liens du sang doivent le céder à la religion.
— Catholique M de Souvigny ! s’écria M. de la Guerche.
— Catholique M de Pardaillan ! » ajouta M. de Chaufontaine.
Il allait répliquer que ce changement lui importait peu à lui, qui se faisait gloire d’appartenir au culte romain, lorsque deux officiers parurent dans la salle. Les groupes qui s’étaient éloignés s’ouvrirent devant eux.
« Et le signe le plus éclatant de leur conversion, c’est que M de Pardaillan et M de Souvigny ont été fiancées à M. le comte de Pappenheim et à M. le baron Jean de Werth, » reprit le duc de Friedland.
Armand-Louis et Renaud devinrent livides. M. de Pappenheim et Jean de Werth étaient devant eux. Le nœud de ruban brodé par la main de M de Souvigny paraît la garde de l’épée de Jean de Werth.
« Quoi, vous ! s’écria M. de la Guerche en s’adressant à M. de Pappenheim.
— Je ne sache pas avoir rien promis à M. le comte de la Guerche qui concernât M de Pardaillan, répondit M. de Pappenheim. On a peut-être le droit de se rappeler à Prague ainsi qu’à Vienne qu’elle est, en qualité de comtesse de Mummelsberg, sujette de S. M. l’empereur d’Allemagne, et s’il plaît à l’empereur Ferdinand de m’accorder sa main, il me plaît à moi de l’accepter.
— Ah ! vous êtes bien toujours l’homme de la Grande-Fortelle ! » murmura M. de la Guerche.
Le visage du comte de Pappenheim changea de couleur ; on vit se dessiner en lignes pourpres les sabres qui croisaient leurs pointes sur son front, mais, relevant la tête :
« Je crois que cet homme, vous l’avez rencontré à Magdebourg, répondit-il avec hauteur.
— Ah ! traître ! » s’écria Renaud.
M. de Pappenheim le mesura des yeux, et, couvert d’une pâleur mortelle :
« Voilà un mot qui coûtera la vie à l’un de nous, dit-il.
— Eh bien ! que tardez-vous à m’en demander raison ? ne portez-vous pas une épée ? ne nous sommes-nous pas déjà rencontrés maintes fois ? Ah ! si vous me haïssez autant que je vous déteste, vous devez brûler ainsi que moi du désir de terminer cette querelle ! Venez donc !
— Je vous suis…. marchez ! »
Déjà M. de Pappenheim avait fait un pas.
« Et moi je vous défends de sortir ! s’écria Wallenstein. Qui commande ici, qui est le représentant et le délégué de l’empereur ?… S’il plaît à monsieur le marquis de Chaufontaine d’oublier son caractère, il me convient, à moi, de me rappeler que je suis le maître à Nuremberg. Donc, bas les armes ! Monsieur le grand maréchal de l’empire, vous avez un commandement qui nécessite votre présence à l’armée et ne vous permet pas, sans mon ordre, de jouer votre vie dans un combat singulier. Vous ferez ce que bon vous semble, si la fortune de la guerre vous fait rencontrer votre ennemi sur un champ de bataille jusque-là, obéissez ! »
M. de Pappenheim, tout frémissant, repoussa dans le fourreau son épée à demi tirée.
Armand-Louis saisit le bras de Renaud qui ne l’imitait pas.
« Je sais bien attendre, moi, dit-il ; attends aussi ! »
Le duc de Friedland promena son regard impérieux sur l’assemblée tout était silencieux ; seule M d’Igomer souriait.
« Je crois, messieurs, reprit-il, que la conférence est terminée.
— Est-ce bien là, monseigneur, tout ce que vous avez à nous répondre ? dit M. de la Guerche. Songez-y, je parle au nom de Gustave-Adolphe, et je demande justice.
— Monsieur, je n’ai plus rien à ajouter. »
M. de la Guerche salua Wallenstein et se retira, mais en passant auprès de M. de Pappenheim :
« Vous m’aviez promis sur l’honneur de veiller sur M de Souvigny…. Au revoir, monsieur le comte ! dit-il.
— Au revoir, messieurs ! répondit M. de Pappenheim. »
Md’Igomer souriait toujours en badinant avec son éventail ; Jean de Werth frisait ses moustaches : seul il n’avait rien dit.
« Allons, pensa-t-il, il faudra que je voie le capitaine Jacobus ; en attendant, je vais envoyer un messager à mon ami, le seigneur Mathéus. J’ai idée que mes deux gentilshommes entreront bientôt en campagne ; ils ne me prendront pas au dépourvu. »
Aucun mot ne saurait donner une idée exacte des sentiments qui agitaient l’âme de Renaud ; les regards que M. de la Guerche lui jetaient à la dérobée lui montraient que de ce côté-là sa fureur et sa haine avaient un écho et un reflet. Malheureusement leur colère ne trouvait point d’issue ; le caractère dont ils étaient revêtus l’un et l’autre, et la réponse hautaine de Wallenstein, ne leur permettaient pas de chercher immédiatement par les armes la réparation d’une injure qu’ils ressentaient également. Il fallait attendre et dévorer l’outrage jusqu’au jour où leur épée de soldat pourrait être librement tirée du fourreau.
« Ah ! ne me parle pas de ce comte de Pappenheim ! s’écria Renaud ; voyageur ou soldat, cet homme est toujours le même. »