Naissance de l’idée religieuse
Des monceaux de livres ont été écrits sur l’origine des cultes et si l’on réunissait tous ceux qui ont pour objet la recherche des conditions et circonstances qui ont jeté sur notre planète l’idée de l’existence d’une ou plusieurs divinités, on pourrait en former aisément une des plus vastes bibliothèques connues.
Sur ce point : « Où, quand, comment l’idée de Dieu s’est-elle présentée à l’esprit humain ? » les opinions sont multiples et contradictoires.
En l’absence de documents précis, il n’y a, il ne peut y avoir que des hypothèses.
Voici celle qui me paraît être la plus vraisemblable, et si je me hâte de déclarer qu’il ne s’agit ici que d’une hypothèse et d’une série de conjectures, il me sera permis néanmoins d’ajouter que la probabilité de ces conjectures et de cette hypothèse me frappe et, je l’espère, saisira votre raison.
Le besoin de savoir, c’est-à-dire de comprendre, d’expliquer les phénomènes au sein desquels l’individu se meut ; le besoin de savoir, non pour le seul plaisir de science, mais dans le but d’utiliser les forces qui l’entourent et de neutraliser celles qui menacent sa vie, ce besoin de savoir, on le trouve en vous, en moi, en nous tous. Il existe à des degrés divers, mais peu ou prou, on le rencontre chez tous.
Le développement incessant des connaissances humaines est une preuve suffisante que ce besoin n’est pas particulier à nos civilisations contemporaines. Les vestiges déjà fort anciens des premiers efforts réalisés par nos ancêtres, en vue de connaître, prouvent que ce besoin remonte aux âges les plus reculés. Il est donc permis d’inférer de ces constatations que le besoin de savoir est inhérent à l’individu arrivé à un certain degré de développement.
Ce besoin engendrant l’idée de Dieu, voilà l’hypothèse. Voici maintenant les conjectures expliquant fort plausiblement la genèse de cette idée.
Àl’origine, les phénomènes, petits ou grands, gardaient à l’égard des aïeux des allures de mystère. La nature impénétrée, n’ayant encore livré aucun de ses secrets, l’homme fut pendant des siècles comme un esquif ballotté par la tempête et impuissant à se guider. Cependant, vint une époque où la nécessité de chercher à se rendre compte se fit impérieusement sentir. L’être humain pouvait-il rester éternellement désarmé en face des forces naturelles, des éléments, des fléaux ligués contre lui, des ennemis de toute nature coalisés contre son existence ?
Il s’ingénia à trouver des explications nécessaires. Sa complète ignorance ne lui permettant pas de donner aux phénomènes observés une explication positive et vérifiable, il fut fatalement conduit à faire intervenir une pléiade d’acteurs surhumains auxquels il attribua prodigalement toutes les puissances.
Peuplée de bruit, de couleur, de formes, d’images et d’impressions variables à l’infini, son imagination devint le graduel réceptacle de mille et mille idées chaotiques, bouleversées, contradictoires, dont tout son être fut la proie forcément docile. Dans le vent qui mugissait, dans la tempête qui grondait, dans la foudre qui éclatait, dans le soleil qui éclairait sa marche, dans la nuit qui l’enveloppait de ténèbres, dans la pluie qui tombait, notre ancêtre vit tantôt des Êtres amis ou ennemis, tantôt la manifestation de malveillance ou de bonté d’autres Êtres habitant des régions supérieures.
Dieu fut donc, tout d’abord, la personnification des éléments et des phénomènes naturels, ou encore la matérialisation des causes renfermant ces phénomènes ou déchaînant ces éléments.
La succession des jours et des nuits, le cours des saisons inspirèrent aux hommes l’idée de temps. Hier, aujourd’hui, demain leur apparurent comme les trois termes du temps : le passé, le présent et l’avenir. Et comme, tandis que mouraient fatalement les individus, tandis que se succédaient les générations, le vent continuait à mugir, la tempête à gronder, la foudre à éclater, le soleil à luire, la pluie à tomber, ils conçurent des êtres vivant un temps considérable et peut-être toujours, conséquemment doués d’immortalité.
Dans leurs courses vagabondes au travers des steppes incommensurables, ils se firent une idée de l’espace sans borne et eurent l’impression de l’illimité dans l’espace comme dans le temps.
L’idée de Dieu, sous ce double rapport, devint le prolongement jusqu’à l’absolu des contingences observées, des relativités connues.
Dans le soleil qui faisait mûrir les fruits, activait la végétation et emplissait de clarté sa grotte ou sa cahute, l’aïeul vit l’ami, le bienfaiteur, le Bien. Dans le froid qui arrêtait la pousse des plantes et engourdissait ses membres, dans la nuit qui peuplait sa caverne de fantômes ou de carnassiers avides de sa chair, bref, dans tout ce qui menaçait ou supprimait son existence, il incarna l’ennemi, le Mal.
Et c’est ainsi qu’il inventa l’Esprit du Bien et du Mal, les Divinités amies et ennemies, les Dieux de lumière et de ténèbres.
Encore une fois, rien ne prouve irréfutablement que les choses se soient passées ainsi ; mais il est permis de l’admettre, parce que, si nul document décisif ne vient à l’appui de cette série d’hypothèses, rien non plus ne vient en démontrer l’inexactitude ou confirmer une autre série de suppositions.
Au besoin, je pourrais invoquer les deux considérations que voici en faveur de mon hypothèse :
Vous n’ignorez pas qu’il existe sur certains territoires de la planète des êtres qui, par leur type, leur conformation, leurs habitudes, la situation géographique des régions qu’ils habitent, leur langage, leurs tendances, font revivre à nos yeux les époques depuis longtemps disparues. Or, le récit des voyageurs qui ont visité ces contrées dénommées sauvages et vécu plus ou moins longtemps au sein de ces civilisations primitives est conforme en tous points à l’opinion que je viens d’émettre touchant l’apparition de l’idée de Dieu, et les premières formes qu’elle a revêtues.
Seconde considération : vous savez aussi que l’enfant reproduit, avec une surprenante rapidité, il est vrai, mais assez exactement, tous les anneaux de la chaîne ancestrale. Eh bien ! voyez l’enfant : il est ignorant, et pourtant tourmenté de curiosité : il est crédule, épris du merveilleux et tout enclin, soit à forger de toutes pièces, aussitôt que travaille sa turbulente imagination, des êtres surhumains, soit à voir dans les éléments qui l’entourent ces êtres eux-mêmes.
Dès lors, est-il déraisonnable de penser qu’au cours de ses premiers siècles, à l’époque de son enfance, l’humanité ait procédé de même ?
Ils se trompent donc ou plutôt ils vous trompent impudemment les imposteurs de toutes les religions qui prétendent que Dieu créa l’homme à son image. Nous voyons clairement à présent que, tout au contraire, c’est l’ignorance humaine qui donna naissance aux Dieux et les créa à l’image de l’individu lui-même.
Oui, l’homme créa Dieu à son image, dotant les Dieux de tous les attributs dont l’idée lui était venue par la constatation de ses propres forces et de ses propres faiblesses, de ses qualités et de ses défauts, accordant aux uns la bonté, attribuant aux autres la méchanceté, auréolant ceux-ci de lumière, condamnant ceux-là à se mouvoir dans l’obscurité, les plaçant tous dans des conditions données de temps et de lieu, mais envisageant toutes ses Divinités à travers le verre grossissant de son imagination ignorante et, par suite, poussant jusqu’au delà de l’observé, du vécu, les attributs de toute nature gratuitement concédés à ces fils de son cerveau.