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LES
DÉLICES LIBERTINES
e quel émoi bat mon cœur ! Étais-je pourtant jusque-là si innocente que le spectacle, surpris par moi, d’un égarement de Clorinde ait semblé m’éveiller tout d’un coup à la vie sensuelle ? Car, petite Alice, tu les connaissais déjà les douceurs du péché solitaire, les sollicitations des rêves impurs, des attouchements défendus et des regards obscènes sous les jupes mal closes !
Quelles recherches de lascivités exquises encore que confuses ne poursuis-tu pas dans ces jeux innocents où s’excite avec tes amies le libertinage de ton imagination précoce ! Et des troublantes images qui, depuis longtemps, occupaient la solitude émouvante et le silence de tes nuits et parfois, dans les draps, agitaient ton corps d’étrange manière, n’as-tu pas glissé jusqu’au péché de volupté ? Ta main, certain jour du mois dernier, ne t’avait-elle pas révélé cette sensation si agréablement chatouilleuse, qui, de proche en proche, gagne tous les membres comme une espèce de fourmillement ?
Le hasard est le grand maître de l’éducation des filles, autant que la curiosité, qui est l’essence de leur jeune âme. Ainsi que chaque année, je suis venue passer le mois d’août au château de ma cousine Clorinde. Grande, la taille souple, le visage doux et rose, le pied mignon, une main divine, elle est en tous points adorable. Veuve après quelques mois de mariage avec un vieux beau dont elle fut le dernier caprice et qui lui a laissé une fortune considérable, sa coquetterie, sa grâce enchanteresse lui font en effet une cour d’adorateurs.
De cinq ans plus jeune qu’elle, qui en a vingt-deux, je ne puis me soustraire à la séduction de la langueur voluptueuse qui émane de ses gestes, et à l’ivresse du parfum dont elle vous enveloppe. Je m’en grise dans le sillage de sa robe, dans la chaleur de ses seins au creux de l’aisselle, et sur la trace dont sa chair soignée a marqué dans les draps son exquise indolence.
Or, cet après-midi, comme je venais de pénétrer chez elle pour solliciter l’émoi d’imprécises voluptés attachées à tout ce qui m’évoque sa personne, j’entendis dans le couloir le pas de Clorinde et n’eus que le temps, pour dissimuler mon indiscrétion, de me cacher derrière une tapisserie. Je demeurai sans oser souffler. Ma cousine, après avoir tourné le verrou, se laissa mollement choir dans sa bergère.
Je vis sa jolie tête, dans le flamboiement mordoré de sa chevelure, s’abandonner sur son épaule, et ses yeux se fermer ; un doux alanguissement l’immobilisa, les jambes étendues, à demi couchée sur son siège. Mais bientôt ses mains s’éveillèrent à je ne sais quel appel, sous le léger tissu qui l’habillait.
D’un mouvement lent, elles soulevèrent la robe jusqu’aux genoux. Nonchalamment la droite s’incurva dans l’échancrure du pantalon qui bâillait sur un trait crêpelé d’or fauve. Dans le nid où elle s’était glissée, elle se mut d’un tremblement que je ne percevais que par le scintillement des pierres que Clorinde portait à ses doigts. Ses jambes, croisées à la cheville, se délièrent et s’ouvrirent, pendant qu’un cri étouffé s’échappait de ses lèvres et montait comme une plainte douloureuse. Le visage rose s’aviva de pourpre, les hanches s’agitèrent, la main perdue sous les dentelles précipita son action.
Au mouvement de giration autour d’un point dont elle était animée jusque-là, succéda un mouvement plongeant d’avant en arrière. Sur ses jambes étirées, Clorinde eut une brusque saccade de son ventre ; dans une tension suprême, son corps glissa sur le bord du fauteuil ; sous le coup d’une ivresse subite sa tête fléchit, un soupir rauque et prolongé s’étrangla dans sa gorge oppressée, mêlé à d’incohérentes syllabes ; puis, sa main se dégageant, s’abattit inanimée dans l’écartement des cuisses. Ma cousine demeura ainsi quelques minutes, en un anéantissement n’ayant plus de la vie que le rythme précipité qui soulevait sa poitrine. Quand il se fut calmé, elle rouvrit les yeux, fit retomber ses jupes et se leva. Devant la glace elle se donna un coup de peigne, passa un doigt de khol sur le cerne de ses paupières, étendit un voile de poudre sur ses joues et descendit au jardin.
Toute la nuit ce tableau lascif a flotté devant mes yeux avec une crudité de détails qui m’en donnait une vision aussi vivante que la réalité. Cette main dont je recherchais à tout instant les attouchements furtifs dans le pressentiment du plaisir dont elle était dispensatrice, je la revoyais noyée dans le frisson des voiles secrets, faire naître sous la vibration de ses doigts fuselés la pâmoison qui avait anéanti le corps tout entier. Je revivais tous les temps successifs de son jeu libertin. J’avais si vivement ressenti le charme impudique de son action et partagé le ravissement qui me semblait en elle, que je trouvai, à me délecter de son image, un plaisir suffisant. Tellement que sous ma courtepointe, je pus repousser des sollicitations dont il me semblait, dans le charme où me tenait le souvenir de cet après-midi, qu’elles ne pouvaient m’être agréables que de la main de Clorinde… Ô Clorinde ! te devrai-je jamais ce bonheur !