‹ Les DésirsChapitre 49 sur 101 · I

I

Quand j’entr’ouvris mes yeux aux brumes de l’aurore,
Les fantômes flottaient encore entre mes bras,
Je parcourus sans bruit, le regard lourd encore,
La chambre gris de lin où tremble chaque pas.
Et lentement je me glissai vers l’aube douce.
Sous le soleil naissant commençait à briller,
En ses eaux sans remous près du perron rouillé,
La Nied, verte, sans voix, entre ses lentes mousses,
Ses nénuphars jaunis et ses calmes roseaux,
Berçant, sur les reflets immobiles des eaux,

Leur longue feuille aiguë et leur couronne rousse ;
Plus loin, sur l’autre bord, c’est vous, étrange pré,
De rosée éclatant et d’arbres entouré,
Qui vous élargissez en un cercle tranquille,
Où meurent doucement les vapeurs de la nuit ;
Où debout à l’orée en un geste immobile ;
Un marbre blanc semble sortir du bois jauni ;
Oui, c’est vous, large pré pâle et mélancolique
Que l’automne légère a fleuri de colchiques,
C’est vous que, longuement, à l’heure du départ,
Je viens revoir avec les gerbes de vos rêves ;
De vous, le temps fatal, le temps déjà m’enlève :
Mais vos pures couleurs restent dans mon regard ;
Elles seront longtemps chères à mes fantômes ;
Ils aimeront longtemps errer sur votre chaume
Et, parlant à mi-voix comme ils parlent au soir,
Glisser dans l’air de la fleur mauve au lent flot noir.

⁂

Page 1