TOI QUI ME BERCERAS…
Toi qui me berceras lorsque je serai mort,
Qui seul rassasieras mon corps insatiable
Et qui feras peser sur ce lugubre corps
Le seul baiser durable ;
Toi qui, m’ayant un soir saisi dans tes bras sourds,
Appuieras sur mes flancs ton souffle que j’ignore
Et qui préserveras nos ténèbres d’amour
D’importunes aurores ;
Toi qui, nouant à moi tes muscles ténébreux,
T’avoueras si jaloux d’une si belle proie
Et qui feras chanter dans ton gazon pierreux
Ta maîtrise et ta joie ;
Toi qui, si mes amis entourent mon tombeau,
Engloutiras leurs pleurs, astres de mon silence,
Pour que rien ne me trouble, ô mon ami nouveau,
Dans mon appartenance ;
Je te salue, ô sol infaillible des morts
Que ne peuvent cacher ni les fleurs ni les branches,
Athlète dont le doux et fatal corps à corps
N’admet point de revanche ;
Je te salue en ton visage de printemps,
À cette heure limpide où tu veux me séduire
Par les bois lumineux et les airs transparents
Qui couvrent ton empire ;
Par les vents incertains, merveille de midi,
Dont ce front printanier aime les mille bouches ;
Par le sommeil léger des jardins engourdis
Dans leurs sentiers farouches ;
Par l’haleine des buis et des fleurs de pêchers
Par le voile neigeux de chansons indécises
Que tissent doucement douze bouvreuils nichés
Aux branches encor grises ;
Par l’orient secret de ce tranquille jour
Où la tendre lumière est sœur de l’espérance,
Où le monde léger sous les cieux suit son cours
Et fleurit en silence,
Par ta robe de vie, ô sol qui sais mentir,
T’embellis de rameaux, de lumières et d’ailes,
Afin de me montrer douces à pressentir
Nos amours immortelles.