‹ Les deux amis de Bourbonne et autres contesChapitre 2 sur 6 · Chapitre 2 lettre

Chapitre 2 lettre

J’ignore, madame, ce que M. le subdélégué a pu vous conter d’Olivier et de Félix, ni quel intérêt vous pouvez prendre à deux brigands, dont tous les pas dans ce monde ont été trempés de sang. La Providence qui a châtié l’un, a laissé à l’autre quelque moment de répit, dont je crains bien qu’il ne profite pas. Mais que la volonté de Dieu soit faite ! Je sais qu’il y a des gens ici, et je ne serais point étonné que M. le subdélégué fût de ce nombre, qui parlent de ces deux hommes comme de modèles d’une amitié rare. Mais qu’est-ce aux yeux de Dieu que la plus sublime vertu dénuée des sentiments de la piété, du respect dû à l’Église et à ses ministres, et de la soumission à la loi du souverain ? Olivier est mort à la porte de sa maison, sans sacrements. Quand je fus appelé auprès de Félix, chez les deux veuves, je n’en pus jamais tirer autre chose que le nom d’Olivier ; aucun signe de religion, aucune marque de repentir. Je n’ai pas mémoire que celui-ci se soit présenté une fois au tribunal de la pénitence. La femme Olivier est une arrogante qui m’a manqué en plus d’une occasion. Sous prétexte qu’elle sait lire et écrire, elle se croit en état d’élever ses enfants ; et on ne les voit ni aux écoles de la paroisse, ni à mes instructions. Que madame juge, d’après cela, si des gens de cette espèce sont bien dignes de ses bontés ! L’évangile ne cesse de nous recommander la commisération pour les pauvres ; mais on double le mérite de sa charité par un bon choix des misérables, et personne ne connaît mieux les vrais indigents que le pasteur commun des indigents et des riches. Si madame daignait m’honorer de sa confiance, je placerais peut-être les marques de sa bienfaisance d’une manière plus utile pour les malheureux, et plus méritoire pour elle.

Je suis avec respect, etc.

Madame de øøø remercia M. le subdélégué Aubert de son attention, et envoya ses aumônes à M. Papin, avec le billet qui suit :

« Je vous suis très obligée, monsieur, de vos sages conseils. Je vous avoue que l’histoire de ces deux hommes m’avait touchée ; et vous conviendrez que l’exemple d’une amitié aussi rare était bien fait pour séduire une âme honnête et sensible. Mais vous m’avez éclairée, et j’ai conçu qu’il valait mieux porter ses secours à des vertus chrétiennes et malheureuses, qu’à des vertus naturelles et païennes. Je vous prie d’accepter la somme modique que je vous envoie, et de la distribuer d’après une charité mieux entendue que la mienne.

J’ai l’honneur d’être, etc. »

On pense bien que la veuve Olivier et Félix n’eurent aucune part aux aumônes de Mme de øøø. Félix mourut ; et la pauvre femme aurait péri de misère avec ses enfants, si elle ne s’était réfugiée dans la forêt, chez son fils aîné, où elle travaille, malgré son grand âge, et subsiste comme elle peut à côté de ses enfants et de ses petits-enfants.

Et puis il y a trois sortes de contes… Il y en a bien davantage, me direz-vous… À la bonne heure… Mais je distingue le conte à la manière d’Homère, de Virgile, du Tasse, et je l’appelle le conte merveilleux. La nature y est exagérée ; la vérité y est hypothétique ; et si le conteur a bien gardé le module qu’il a choisi, si tout répond à ce module et dans les actions, et dans les discours, il a obtenu le degré de perfection que le genre de son ouvrage comportait, et vous n’avez rien de plus à lui demander. En entrant dans son poème, vous mettez le pied dans une terre inconnue, où rien ne se passe comme dans celle que vous habitez, mais où tout se fait en grand comme les choses se font autour de vous en petit… Il y a le conte plaisant à la façon de La Fontaine, de Vergier, de l’Arioste, d’Hamilton, où le conteur ne se propose ni l’imitation de la nature, ni la vérité, ni l’illusion ; il s’élance dans les espaces imaginaires. Dites à celui-ci : Soyez gai, ingénieux, varié, original, même extravagant, j’y consens ; mais séduisez-moi par les détails ; que le charme de la forme me dérobe toujours l’invraisemblance du fond ; et si ce conteur fait ce que vous en exigez ici, il a tout fait… Il y a enfin le conte historique, tel qu’il est écrit dans les nouvelles de Scarron, de Cervantès, etc… Au diable le conte et le conteur historiques ! C’est un menteur plat et froid… Oui, s’il ne sait pas son métier. Celui-ci se propose de vous tromper, il est assis au coin de votre âtre ; il a pour objet la vérité rigoureuse ; il veut être cru : il veut intéresser, toucher, entraîner, émouvoir, faire frissonner la peau et couler les larmes ; effets qu’on n’obtient point sans éloquence et sans poésie. Mais l’éloquence est une source de mensonge, et rien de plus contraire à l’illusion que la poésie ; l’une et l’autre exagèrent, surfont, amplifient, inspirent la méfiance. Comment s’y prendra donc ce conteur-ci pour vous tromper ? Le voici : il parsèmera son récit de petites circonstances si liées à la chose, de traits si simples, si naturels, et toutefois si difficiles à imaginer, que vous serez forcé de vous dire en vous-même : Ma foi, cela est vrai ; on n’invente pas ces choses-là. C’est ainsi qu’il sauvera l’exagération de l’éloquence et de la poésie ; que la vérité de la nature couvrira le prestige de l’art, et qu’il satisfera à deux conditions qui semblent contradictoires, d’être en même temps historien et poète, véridique et menteur. Un exemple emprunté d’un autre art rendra peut-être plus sensible ce que je veux vous dire. Un peintre exécute sur la toile une tête ; toutes les formes en sont fortes, grandes et régulières ; c’est l’ensemble le plus parfait et le plus rare. J’éprouve, en le considérant, du respect, de l’admiration, de l’effroi ; j’en cherche le modèle dans la nature, et ne l’y trouve pas ; en comparaison tout y est faible, petit et mesquin ; c’est une tête idéale, je le sens, je me le dis… Mais que l’artiste me fasse apercevoir au front de cette tête une cicatrice légère, une verrue à l’une de ses tempes, une coupure imperceptible à la lèvre inférieure, et d’idéale qu’elle était, à l’instant la tête devient un portrait ; une marque de petite vérole au coin de l’oeil ou à côté du nez, et ce visage de femme n’est plus celui de Vénus ; c’est le portrait de quelqu’une de mes voisines. Je dirai donc à nos conteurs historiques : Vos figures sont belles, si vous voulez ; mais il y manque la verrue à la tempe, la coupure à la lèvre, la marque de petite vérole à côté du nez qui les rendraient vraies ; et, comme disait mon ami Cailleau, un peu de poussière sur mes souliers, et je ne sors pas de ma loge, je reviens de la campagne.

Atqueita mentitur, sic veris falsa remiscet,

Primo ne medium, medio ne discrepet imum.

Hor. Art poet., v. 151.

Et puis un peu de morale après un peu de poétique, cela va si bien ! Félix était un gueux qui n’avait rien ; Olivier était un autre gueux qui n’avait rien : dites-en autant du charbonnier, de la charbonnière et des autres personnages de ce conte, et concluez qu’en général il ne peut guère y avoir d’amitiés entières et solides qu’entre des hommes qui n’ont rien : un homme alors est toute la fortune de son ami, et son ami est toute la sienne. De là la vérité de l’expérience que le malheur resserre les liens, et la matière d’un petit paragraphe de plus pour la première édition du livre de l’esprit.

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