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Chapitre 3 Ceci n’est pas un conte

Lorsqu’on fait un conte, c’est à quelqu’un qui l’écoute ; et pour peu que le conte dure, il est rare que le conteur ne soit pas interrompu quelquefois par son auditeur. Voilà pourquoi j’ai introduit dans le récit qu’on va lire, et qui n’est pas un conte ou qui est un mauvais conte, si vous vous en doutez, un personnage qui fasse à peu près le rôle du lecteur ; et je commence.

Et vous concluez de là ? – Qu’un sujet aussi intéressant devait mettre toutes les têtes en l’air, défrayer pendant un mois tous les cercles de la ville ; y être tourné et retourné jusqu’à l’insipidité, fournir à mille disputes, à vingt brochures au moins et à quelques centaines de pièces de vers pour et contre ; et qu’en dépit de toute la finesse, de toutes les connaissances, de tout l’esprit de l’auteur, puisque son ouvrage n’a excité aucune fermentation violente, il est médiocre, et très médiocre. – Mais il me semble que nous lui devons pourtant une soirée assez agréable, et que cette lecture a amené… – Quoi ? Une litanie d’historiettes usées qu’on se décochait de part et d’autre et qui ne disaient qu’une chose connue de toute éternité, c’est que l’homme et la femme sont deux bêtes très malfaisantes. – Cependant l’épidémie vous a gagné, et vous avez payé votre écot tout comme un autre. – C’est que bon gré, malgré qu’on en ait, on se prête au ton donné ; qu’en entrant dans une société, on arrange à la porte d’un appartement jusqu’à sa physionomie sur celles qu’on voit ; qu’on contrefait le plaisant quand on est triste ; le triste quand on serait tenté d’être plaisant ; qu’on ne veut être étranger à quoi que ce soit ; que le littérateur politique ; que le politique métaphysique ; que le métaphysicien moralise ; que le moraliste parle finance ; le financier, belles-lettres ou géométrie ; que, plutôt que d’écouter ou se taire, chacun bavarde de ce qu’il ignore, et que tous s’ennuient par sotte vanité ou par politesse. – Vous avez de l’humeur. – À mon ordinaire. – Et je crois qu’il est à propos que je réserve mon historiette pour un moment plus favorable. – C’est-à-dire que vous attendrez que je n’y sois pas. – Ce n’est pas cela. – Ou que vous craignez que je n’aie moins d’indulgence pour vous tête à tête que je n’en aurais pour un indifférent en société. – Ce n’est pas cela. – Ayez donc pour agréable de me dire ce que c’est. – C’est que mon historiette ne prouve pas plus que celles qui vous ont excédé. – Eh ! dites toujours. – Non, non, vous en avez assez. – Savez-vous que de toutes les manières qu’ils ont de me faire enrager, la vôtre m’est la plus antipathique ? – Et quelle est la mienne ? – Celle d’être prié de la chose que vous mourez de faire. Eh bien ! mon ami, je vous prie, je vous supplie de vouloir bien vous satisfaire. – Me satisfaire ! – Commencez, pour Dieu, commencez. – Je tâcherai d’être court. – Cela n’en sera pas plus mal. – Ici, un peu par malice, je toussai, je crachai, je pris mon mouchoir, je me mouchai, j’ouvris ma tabatière, je pris une prise de tabac, et j’entendais mon homme qui disait entre ses dents : si l’histoire est courte, les préliminaires sont longs. Il me prit envie d’appeler un domestique sous prétexte de quelque commission ; mais je n’en fis rien, et je dis.

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