Chapitre 1
Vers la fin du règne de Louis XV, à l’époque où le successeur de Louis le Grand en était à se défendre, et à se mal défendre, d’autoriser le pacte de famine en se faisant lui-même accapareur de grains, une grande misère désolait la France.
L’hiver vint l’augmenter encore, un hiver d’une violence rare dans nos climats, mais qui, malheureusement, devait se reproduire quelques années plus tard et amener les plus terribles désastres.
L’inquiétude, disons mieux, une sorte de terreur régnait partout. Paris lui-même, ce Paris d’ordinaire si animé, si vivant, ce centre de l’activité, du travail et des plaisirs sous toutes les formes les plus brillantes, Paris avait pris un aspect lamentable. La nuit venue, toutes les lumières s’éteignaient, il se faisait un silence lugubre. Paris semblait une ville morte. Dans une vieille maison de la rue de la Mortellerie, qui était alors une des plus sombres et des plus anciennes rues du vieux Paris, au sixième étage, sous les toits, vivait un ménage d’ouvrier, bien heureux d’avoir trouvé à se loger pour trente écus par an ; les loyers étaient déjà si chers !
Certes, l’installation n’était pas somptueuse ; une toute petite mansarde, des murs blanchis à la chaux, un plafond que l’on touchait facilement de la main, pas de cheminée et, comme fenêtre, une espèce de lucarne si étroite que, pour respirer un peu d’air frais, ou profiter d’un rayon de soleil, il fallait, si l’on était deux, se prendre par la taille et se serrer l’un contre l’autre.
Les deux jeunes époux qui habitaient cette mansarde ne voyaient aucun inconvénient à cela, pas plus qu’ils ne se plaignaient, en quittant la rue pour rentrer chez eux, d’avoir à parcourir, bras dessus, bras dessous, une allée basse, humide, et de grimper un sombre escalier tournant, à peine éclairé à chaque étage par un œil-de-bœuf qui donnait sur la cour, si l’on peut appeler ainsi une espèce de puits empoisonné par les eaux ménagères que l’on jetait du matin au soir.
Le mobilier était, en tous points, digne du logement. Un lit en bois blanc, pas trop large, avec une paillasse et un matelas, sur lesquels on devait se trouver à l’aise en se serrant un peu ; deux chaises, une table, une sorte d’armoire basse qui servait de buffet, de lingerie, et sur laquelle on avait placé une grande cuvette avec son pot de faïence, une carafe, deux verres, deux chandeliers et une paire de mouchettes.
Sur les murs, quatre ou cinq patères où l’on accrochait les vêtements, et enfin, près de la fenêtre, un fourneau avec une grande marmite pour faire la soupe.
Voilà tout ce que nos jeunes époux, en réunissant leurs économies, avaient pu se donner pour entrer en ménage. Il ne leur en fallait pas davantage pour se trouver heureux. Ils avaient la jeunesse, l’amour du travail, et ils s’adoraient !
Le mari, Michel Gérard, était né à Évreux, et ses parents avaient fait de lui un bon et honnête ouvrier.
Malheureusement, il comptait à peine vingt ans lorsqu’une épidémie violente, qui avait fait beaucoup de victimes dans le pays, lui enleva son père et sa mère. Il ne pouvait donc plus compter que sur lui-même et sur son travail.
Le pauvre garçon passa deux ou trois années dans une tristesse profonde, économisant le plus possible, afin de se faire un petit magot qui lui permît de réaliser le rêve qu’il caressait depuis longtemps : voir Paris.
Ses amis faisaient tout leur possible pour l’en dissuader. On lui représentait Paris comme un gouffre où la vie était hors de prix, où il y avait des milliers de malheureux condamnés à la misère, faute d’ouvrage. Mais Michel ne se laissait pas convaincre et, un matin, après avoir fait un paquet de ses hardes et de ses outils, il sauta gaiement sur l’impériale de la diligence, en disant adieu à ses camarades, qui l’avaient accompagné et qui lui criaient : « Bonne chance et au revoir ! »
Deux jours après – car il fallait deux jours, dans ce temps-là pour faire trente lieues – Michel Gérard voyait enfin Paris. C’était la seule joie qu’il eût ressentie depuis longtemps.
Dès le lendemain, il se présenta chez un maître ébéniste pour lequel son patron d’Évreux lui avait donné une lettre de recommandation, et qui l’admit aussitôt dans son atelier.
Deux ans plus tard, Michel devint amoureux d’une charmante et honnête fille qui, comme lui, était sans parents et vivait de son travail.
Le patron de la fabrique où il était employé eut beau lui représenter que c’était folie de se marier si jeune et qu’il ferait bien mieux d’attendre de s’être fait une position, Michel, cette fois encore, n’en fit qu’à sa tête. Il épousa Thérèse. Et ils s’aimaient si bien qu’avant la fin de la première année, en regardant la taille très arrondie de sa femme, Michel lui fit observer qu’un meuble nouveau et de haute nécessité allait bientôt devenir indispensable.
— Ah ! tu t’en aperçois, répondit-elle, tu y as mis le temps ; moi, j’y avais pensé dès le premier jour à ton meuble et, je t’en avertis, je veux tout ce qu’il y a de mieux, un superbe berceau-lit, pour les deux premiers âges, en beau bois de fantaisie, monté sur des pieds en acajou ; tu connais ça, toi, monsieur l’ébéniste.
— Pardine, j’en ai assez fait de ces beaux lits de petites duchesses ! Sois tranquille, notre enfant dormira dans un lit de prince.
Et tous les dimanches, nos deux époux restaient bravement à la besogne. Michel travaillait au berceau, un véritable objet d’art, tandis que, de son côté, Thérèse achevait de préparer les rideaux de cotonnade, ourlait des langes, des brassières, confectionnait de petits bonnets, des petits bas de laine, enfin tout ce dont pourrait avoir besoin le grand personnage dont la prochaine arrivée les comblait de joie.
— Pourvu que ce soit une fille ! disaient-ils tous deux en se regardant, le sourire aux lèvres.
Les pressentiments de Michel et de Thérèse ne les avaient pas trompés : c’était bien une fille que le Ciel devait leur donner. Une fille blanche et rose qui fut baptisée sous le nom d’Henriette.
Et, lorsque sa journée était achevée, Michel faisait, chaque soir, deux ou trois heures de travail en plus, sans se soucier de la fatigue.
C’était pour sa fille qu’il travaillait.
Tout marchait donc pour le mieux dans le jeune ménage. Mais, hélas, ce bonheur devait être de courte durée.
Les grondements sourds et persistants d’une crise sociale à la veille d’éclater avaient eu pour première conséquence de jeter un trouble considérable dans les affaires financières et industrielles. La gêne augmentant de jour en jour, les patrons, après avoir diminué les salaires, se virent bientôt dans la nécessité de suspendre les travaux et de congédier leurs ouvriers.
Puis l’hiver arrivait, les farines devenaient de plus en plus rares et, pour les familles nombreuses qui n’avaient pour moyen d’existence que le rude labeur de la semaine, c’était la misère et la faim.
Notre jeune ménage en était là. Les faibles économies du mari s’en étaient allées peu à peu, en attendant que l’ouvrage revînt ; mais l’ouvrage ne revenait pas et l’on s’était vu forcé de diminuer de moitié les repas de chaque jour, si insuffisants déjà.
— Tu ne peux cependant pas t’imposer de trop grandes privations, disait Michel à sa femme ; souviens-toi que tu es à la fois mère et nourrice… Songe à ce que deviendrait notre enfant si ton lait venait à lui manquer !
Ces mots furent pour Thérèse comme un coup de poignard.
— Tais-toi ! s’écria-t-elle en portant la main à son cœur, tais-toi, au nom du ciel ; c’est bien assez de souffrir ce que je souffre depuis six semaines, sans que tu viennes raviver mes terreurs au sujet de ma fille.
— Pardonne-moi, femme, pardonne-moi, dit Michel ; je ne sais plus ce que je dis !… Je suis à moitié fou, oui, fou de douleur et de colère, quand je pense qu’un homme jeune et fort comme je le suis se trouve condamné à rester les bras croisés comme un fainéant.
— Oh ! ce n’est pas toi que l’on peut accuser de cela, Michel. Depuis que ton patron a été forcé de remercier tous ses ouvriers, tu t’es donné assez de mal pour trouver de l’ouvrage. Tout travail te paraissait bon : du bois à scier, des commissions à faire, de lourds fardeaux à porter… Et tu étais heureux quand tu rentrais à la maison avec quelques sous qui devaient rendre plus douce la vie de notre chère petite, qui dort là d’un sommeil paisible… Mais regarde-la donc.
Thérèse, à ces mots, s’appuyait souriante sur l’épaule de son mari.
En contemplant ce petit visage si calme et si rose, ils oubliaient tout : le froid, les privations, et de douces larmes coulaient de leurs yeux, des larmes de tendresse et presque de bonheur.
À ce moment, des pas se firent entendre sur le palier et l’on frappa à la porte.
Michel et sa femme n’étaient pas de bons bourgeois habitués à recevoir des visites. Ce fut donc avec une sorte d’inquiétude que Michel entendit les trois ou quatre coups secs qui venaient d’être frappés à la porte. Thérèse ne semblait pas non plus être très rassurée.
— Qui diable peut venir nous relancer jusqu’ici ? lui dit Michel à voix basse.
— Ça me fait peur ! répondit-elle… Va donc voir.
Michel se dirigeait vers la porte ; tout à coup, on frappa de nouveau et, cette fois, plus violemment.
Michel ouvrit et recula, effrayé, en voyant dans l’ombre du carré deux individus vêtus de noir : l’un grand, maigre et marchant le premier, l’autre, petit, gros, tenant un tas de paperasses à la main.
— M. Michel Gérard, demanda le grand maigre d’un ton peu aimable et en pénétrant dans la chambre sans ôter son chapeau.
— C’est moi, répondit Michel d’une voix tremblante ; et qui êtes-vous, messieurs ?
— Maître Vermillon, notaire !
— Maître Lombard, huissier, ajouta le gros homme en s’avançant.
À ce mot d’huissier, Michel et Thérèse se regardèrent avec épouvante, pendant que les deux hommes inspectaient la mansarde d’un air méprisant.
— Tout ça ne vaut pas grand-chose, murmura l’huissier à l’oreille du notaire.
— La femme est ce qu’il y a de mieux, répondit celui-ci en regardant Thérèse du coin de l’œil… Dites au mari ce qui nous amène.
L’huissier prit dans sa serviette un papier qu’il déplia ; puis, se tournant vers Michel, il lui dit avec gravité :
— Monsieur, vous devez deux termes au sieur Madelineau, votre propriétaire…
— Deux termes, c’est vrai ! répondit Michel en baissant la tête.
— Plus deux sommations et un jugement qui vous condamne à payer dans les vingt-quatre heures…
— C’est vrai, mes bons messieurs ! Mais vu la rigueur de la saison et le manque d’ouvrage, notre propriétaire, qui est un bien brave homme, nous a promis de patienter.
— C’est possible, continua l’huissier ; mais il y a de cela cinq semaines. Votre propriétaire, qui a la goutte, est parti à la recherche d’un climat plus doux, en chargeant Me Vermillon de toucher ses revenus. Vos voisins, à qui nous venons de rendre visite, se sont exécutés, faites comme eux, voici la quittance.
Michel était foudroyé. Thérèse, tremblante, s’appuyait sur le dossier d’une chaise.
— Dépêchons ! s’écria Me Vermillon. J’ai un rendez-vous. Payez-vous ?… oui ou non ?…
— Non !… balbutia Michel en essuyant son front baigné de sueur.
— À votre aise, sieur Michel ! Et vous, maître Lombard, remettez la quittance dans votre poche. Ces gens-là sont tous les mêmes ; ils ne cèdent jamais qu’à la violence. Le commissaire-priseur est-il en bas ?
— Oui, monsieur le notaire, par précaution, je lui ai recommandé de nous attendre avec ses commis.
— Faites-les monter ; qu’ils enlèvent toutes ces défroques et qu’elles soient immédiatement vendues à la porte.
Lombard alla sur le carré donner un coup de sifflet.
— Ah ! monsieur, qu’est-ce que vous venez de dire ? vendre nos meubles ?
— À la criée, oui, mon brave ! Espérons pour vous qu’on en trouvera plus que vous ne devez.
Thérèse intervint en s’adressant au notaire :
— Mais, monsieur, et nous ? qu’est-ce que nous allons devenir ? où coucherons-nous ce soir ?
— Ça ne me regarde pas.
— Et l’enfant, monsieur, l’enfant que vous voyez là…
Henriette, que le bruit venait de réveiller, se mit à crier, et Thérèse ne fit qu’un bond vers le berceau… Elle prit sa fille dans ses bras et, la présentant au notaire :
— Quand vous nous aurez tous chassés de cette pauvre chambre, dit-elle, le froid et la faim la tueront.
— Voici nos gens, dit l’huissier en montrant le commissaire-priseur et ses hommes qui venaient de paraître.
— Eh bien ! ne perdons pas de temps, on gèle dans cette mansarde. Enlevez ! dit le notaire.
— Enlevez, répéta l’huissier de sa voix la plus sonore.
Un accès de rage furieuse s’empara de Michel en voyant les commis qui entraient dans la chambre.
– Arrêtez !… cria-t-il en leur montrant le poing ; le premier qui me tombe sous la main… je l’étrangle !
— Tais-toi !… lui dit Thérèse, effrayée, en courant se placer devant lui avec sa petite dans ses bras. Tais-toi, dit-elle, et paie !
— Que je paie ! dit Michel abasourdi, que je paie ! et avec quoi ?
— Ouvre ce bahut, dit Thérèse et prends l’argent qui s’y trouve.
— L’argent ? quel argent ? répondit Michel.
— Celui que j’ai économisé sou à sou depuis notre mariage sur la dépense de chaque jour. Il y a vingt écus.
— Vingt écus !…
— Ils sont là, sous les langes de notre Henriette… Hélas ! je les gardais précieusement en prévision du malheur dont tu me parlais tout à l’heure : « Si ton lait venait à manquer à notre enfant », disais-tu !… Allons, paie, le ciel décidera du reste !
— Combien vous dois-je, monsieur ? dit brusquement Michel.
— Quatorze écus, quatre sous, six deniers, répondit Lombard sur le même ton.
— Voilà votre affaire.
Et les hommes de loi s’éloignèrent.
Quelques jours après la scène que nous venons de raconter, il y avait près de vingt-quatre heures que Thérèse et Michel s’étaient partagé leur dernière croûte de pain. Un homme vigoureux pouvait encore attendre ; mais pour une femme, pour une mère nourrice, déjà si éprouvée par le chagrin et les privations, c’était impossible !
Et le froid sévissait plus âpre, plus violent que jamais. Et les ateliers ne devaient pas rouvrir de sitôt leurs portes aux ouvriers qui n’avaient que leur travail pour vivre.
Les deux époux en étaient venus à regretter de s’être dépouillés du peu qu’ils possédaient. Il est vrai que, si leurs meubles avaient été saisis et vendus, ils auraient été, le soir même, jetés tous les trois dans la rue.
« Peut-être hélas ! serons-nous prochainement réduits à cette extrémité ; mais tâchons, du moins, de l’éloigner le plus possible », se disait Michel en lui-même. « Quand on n’a plus rien à se mettre sur la table, ce n’est pas la peine d’en avoir une. »
Là-dessus, il boutonna sa veste jusqu’au menton, et, tandis que sa femme était occupée à arranger la couverture d’Henriette, il sortit sur la pointe des pieds en emportant la table et sans dire un mot de l’idée qui lui était venue. Mais Thérèse avait tout vu, tout compris, et, dès que Michel eut disparu, elle s’agenouilla devant une petite croix en ébène, accrochée au-dessus du berceau, et fit sa prière habituelle.
Arrivée à ces paroles : « Donnez-nous notre pain de chaque jour », sa voix devint tremblante, et ce fut en pleurant qu’elle acheva son oraison.
Le faible soulagement que devait procurer la vente de la table ne fut pas de longue durée. Il fallut se résigner à recourir à de nombreux expédients. En sorte que bientôt il ne resta plus dans la mansarde que le berceau d’Henriette et la paillasse sur laquelle le père et la mère avaient déjà passé plusieurs nuits.
Thérèse, épuisée par tant de douleurs physiques et morales, n’était plus que l’ombre d’elle-même.
Elle se sentait minée par une fièvre lente et surtout par l’affreux pressentiment du malheur prochain, inévitable, dont elle était menacée, et qui pouvait être en peu d’heures la perte et la mort de son enfant.
Michel devinait tout ce qu’il y avait d’angoisse et de torture dans l’âme de sa femme ; mais, ainsi qu’elle, il n’osait pas en parler. Leurs cœurs se comprenaient, leurs lèvres demeuraient muettes !
Ce fut Thérèse qui, la première, se décida à rompre ce pénible silence.
— Vois-tu, dit-elle en montrant Henriette à son père, vois-tu comme elle change !
— Oh ! oui, je le vois, hélas, soupira Michel.
— Elle n’a plus ses couleurs roses, ses belles joues fraîches !…
Elle maigrit à vue d’œil !
— Depuis deux jours surtout, c’est effrayant !
— Elle souffre ! Elle a faim… comme nous.
— Je vois bien que mon lait n’est plus ce qu’il était. Et puis, je n’en ai plus autant qu’autrefois ! Si ça continue, notre chère enfant finira par nous être enlevée. Comprends-tu ça, toi ?
— Je ne le comprends que trop… hélas ! soupira-t-il.
— Alors, répliqua Thérèse, se laissant aller à un accès de colère dont elle ne se rendait pas compte, trouve donc quelque chose à faire, au lieu de rester là à pleurer toute la journée ! Cherche, invente n’importe quoi pour nous tirer de cette affreuse misère, pour que ton enfant vive ! C’est ton affaire à toi, le mari, le père !
— Tu as raison, femme ; seulement, ce n’est pas ma faute, si nous avons tant à souffrir. Moi, je donnerais ma vie pour vous deux, tu le sais bien, Thérèse !
— C’est vrai, dit-elle en lui prenant la main, j’ai eu tort de parler comme je viens de le faire ; oublie ce que je t’ai dit dans… mon emportement… J’ai la fièvre… vois-tu, Michel, et je me sens si faible !
Gérard la prit dans ses bras.
— Laisse-moi, dit-elle en se dégageant, la voilà qui s’éveille ; il ne faut pas attendre qu’elle pleure !
Elle se pencha sur le berceau pour prendre l’enfant et lui donner le sein ; mais, au bout de quelques secondes, la pauvre petite fille renversa la tête en criant. Thérèse porta la main à sa gorge, qu’elle pressa rudement, sans se soucier du mal qu’elle pouvait se faire. Michel la regardait, anxieux, sans oser l’interroger.
— Rien ! plus rien ! dit-elle d’une voix sourde. Plus de lait, pas une goutte ! Prends ta fille, je n’ai plus la force de la tenir… Mais prends-la donc, te dis-je… Et que Dieu me fasse au moins la grâce de mourir avant elle !
La malheureuse se laissa tomber sur la paillasse. Elle avait perdu connaissance. Et Michel restait immobile, les yeux hagards, avec son enfant sur les bras, tandis que sa femme évanouie gisait devant lui sur le grabat.
Mais le sentiment du devoir tira bien vite Michel de la stupeur dans laquelle il était plongé.
— Non ! je ne te laisserai pas mourir ! s’écria-t-il en replaçant sa fille sur son lit. Mais songeons à la mère d’abord. Si j’avais seulement un peu de vinaigre. Ah ! je me souviens… la petite bouteille !… la voilà.
Il se hâta de verser quelques gouttes sur son mouchoir ; puis, se jetant à genoux à côté de Thérèse, il se mit à lui frotter le front, les joues et les lèvres. Thérèse fit un mouvement.
— Thérèse, ma chérie, reviens à toi ! murmurait-il.
— La petite, où est la petite ?… dit la mère en rouvrant les yeux.
— Dans son lit, ne t’inquiète pas, elle dort.
— Je voudrais bien dormir aussi !… Je tombe de sommeil… Ça me ferait peut-être du bien…
— Dors, ma Thérèse, dors, je suis là… je veillerai sur vous deux !…
Dès qu’il fut certain qu’elle sommeillait, il se releva brusquement. La douleur qu’il s’était efforcé de refouler pour ne pas en donner le spectacle à sa malheureuse femme, éclata avec violence. À la vue du petit être qui souffrait, et que la faim faisait crier lamentablement, il lui vint une de ces idées que seul le désespoir peut faire naître dans les cerveaux affolés.
— Non, murmura-t-il au milieu de ses sanglots, non, tu ne mourras pas !…
Ses regards voilés de larmes allaient alternativement du visage pâli de Thérèse à celui de l’enfant qui s’agitait fiévreusement dans son berceau… Il y avait, chez cet homme troublé, un combat terrible où son amour paternel était mis à une douloureuse épreuve. Que fallait-il faire ? Où était son devoir ?
Tout à coup, il s’élança vers le berceau, comme s’il était poussé par une force irrésistible. Et là, penché sur l’enfant qui vagissait, il essaya de la calmer, en lui prodiguant des caresses, en la couvrant de baisers…
Et le malheureux sentait bien que l’attendrissement le gagnait, que, s’il hésitait encore, il ne pourrait plus accomplir le sacrifice qu’il imposait à son cœur. Chaque seconde qui s’écoulait le laissait plus irrésolu.
— Mon Dieu ! s’écria-t-il en levant les yeux au ciel, si cette idée m’est venue, n’est-ce pas vous qui me l’avez inspirée !
Puis, s’animant à la pensée que l’enfant ne souffrirait plus, que Thérèse serait sauvée, Michel se leva pour aller vers le fourneau, qui, maintenant qu’on n’y faisait plus de feu, servait de table et sur lequel traînaient quelques chiffons. Au moment de quitter cette mansarde, où la malheureuse mère devait, à son réveil, éprouver la plus horrible douleur, Gérard voulut du moins laisser à Thérèse quelques lignes qui lui expliquaient par quel acte désespéré il allait tenter de sauver leur enfant de la faim et de la mort ! Agenouillé devant le fourneau, et ses larmes tombant sur le feuillet de papier qu’il avait trouvé parmi les chiffons, il écrivit rapidement… Puis, le dernier mot tracé, Michel se leva et, saisissant sa fille dans ses bras :
— Viens, pauvre enfant, dit-il, puisqu’il n’y a plus ici un morceau de pain pour ta mère épuisée par la souffrance et la faim, plus une goutte de lait pour toi, cher ange… il ne sera pas dit que je n’aurai pas tout essayé… tout !… pour t’arracher à la mort !… Et, si Dieu permet qu’il en soit ainsi… lorsque tu auras l’âge où l’on comprend, tu ne maudiras pas le pauvre père qui t’aura abandonnée à la charité publique !…
Lorsqu’il parlait de cette sorte, les sanglots étouffaient sa voix. Il déposa un dernier baiser sur le visage glacé d’Henriette et, fou de douleur, il sortit, détournant les regards pour ne pas voir cette mère qu’il allait séparer à tout jamais de son enfant…
Une fois dans la rue, il s’arrêta, effrayé par la neige et le verglas qui couvraient le pavé. S’il allait glisser, faire une chute avec le cher fardeau sur les bras. Bravement, il ôta ses souliers et se mit à marcher à pieds nus.
Il avançait à grands pas, car la nuit n’allait pas tarder à venir et les cloches de Notre-Dame sonnaient pour l’office du soir. Après avoir traversé le pont qui conduit à la Cité, il s’engagea dans une ruelle sombre qui abrégeait le chemin et dans laquelle il était à peu près sûr de ne rencontrer personne. Il lui semblait qu’il allait commettre un crime et il avait peur d’être vu. Au tournant de la ruelle, Michel arriva devant l’église dont les marches étaient envahies par la neige, qu’une bise glaciale poussait jusque sous le porche.
Et c’était là qu’il allait déposer sa fille !
Le courage commençait à lui manquer et ses yeux s’emplissaient de larmes au moment d’accomplir ce cruel sacrifice. Enfin, il fit un effort sur lui-même et se dirigea en chancelant vers l’une des portes basses. Comme il se baissait pour déposer sa pauvre petite Henriette, un cri plaintif se fit entendre à quelques pas de lui.
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Le sommeil des malheureux est rarement de longue durée ; mais il a cela de bon qu’en leur rendant un peu de calme il leur rend aussi un peu de force.
C’est ce qui était arrivé pour Thérèse. En rouvrant les yeux, elle se sentit un peu moins faible ; la nuit était si noire qu’elle ne distinguait rien autour d’elle et, loin de s’en effrayer, l’obscurité, le silence qui régnaient dans la chambre lui semblaient de bon augure. Les êtres qu’elle adorait reposaient là, et puis, le rêve qu’elle avait fait pourrait bien se réaliser.
Elle avait entendu dire que, souvent, un peu de repos suffisait pour rendre à une mère le lait dont elle s’était vue privée par une émotion trop vive. Et elle avait rêvé que le sien lui était revenu. Quel bonheur, si cela était vrai ! Il lui était bien facile de s’en assurer, et pourtant elle hésitait : une déception serait si cruelle ! Mais cet état d’incertitude lui devenait insupportable, elle porta la main à sa poitrine et la retira presque aussitôt en poussant une exclamation de joie.
— Michel, éveille-toi !… Apporte notre fille… Notre Henriette est sauvée ! sauvée !…
Elle s’était levée et elle fit un pas dans la direction du berceau en disant :
— Mais réponds-moi donc, Michel… Es-tu si profondément endormi ?…
Rien !… Pas un mot, pas un souffle !
Thérèse sentit un frisson lui glisser jusqu’au cœur.
Pendant une seconde, elle crut à une véritable catastrophe. Ce silence n’était-il pas la preuve qu’Henriette était morte et que, devant le cadavre de l’enfant, l’infortuné père s’était livré à quelque acte de désespoir !
Mais cette idée s’évanouit aussitôt.
— Il est sorti, murmura Thérèse. Il aura voulu, le pauvre cher homme, tenter un dernier effort pour nous sauver ! Mais, alors, pourquoi l’enfant ne bouge-t-il pas ?… Les enfants ne dorment pas lorsqu’ils ont faim !
Tourmentée par cette idée, Thérèse, marchant dans l’obscurité, arriva tout près du berceau, qu’elle tâta avec précaution pour ne pas réveiller le petit être qu’elle croyait endormi. Mais soudain elle poussa un cri terrible. Le berceau était vide !
— Non, je me serai trompée, dit-elle ; et, surmontant son trouble, Thérèse s’est dirigée vers le fourneau. En tâtonnant, elle a fini par trouver le briquet, et ce ne fut pas sans peine qu’elle parvint à allumer un bout de chandelle planté dans le goulot d’une bouteille fêlée.
Elle retourna au berceau. Cette fois, il n’y avait plus à en douter : le berceau était réellement vide ! Michel avait emporté sa fille !
Alors Thérèse éprouva une réaction réconfortante.
— Pauvre ami, fit-elle, il aura abjuré tout sentiment d’amour-propre ; il sera allé supplier, implorer les passants ! En voyant la petite, peut-être auront-ils eu pitié d’elle ! Tendre la main ! lui si fier… Pauvre Michel !
Puis, l’impatience s’emparant d’elle, la malheureuse femme entrouvrit sa porte et, s’avançant jusqu’à l’escalier, elle écouta longuement… Rien !… Aucun bruit de pas qui fit craquer le bois vermoulu des marches. Michel ne revenait pas !
Chaque minute qui s’écoule augmente son impatience, qui fait bientôt place à l’angoisse… Elle s’agite et marche fiévreusement d’un bout à l’autre de la chambre.
Tout à coup, la malheureuse aperçoit, à la lueur de la chandelle fumeuse, le bout de papier que Michel a placé sur le fourneau. Ce papier fixe son attention. Elle le saisit. C’est l’écriture de Michel…
En parcourant les premières lignes, Thérèse a poussé un cri sourd et son cœur s’est serré comme si elle allait mourir.
Dans cette lettre, le père désespéré lui annonce en ces termes la foudroyante nouvelle :
« Pauvre amie !… Lorsqu’en te réveillant tu trouveras le berceau vide, je t’en supplie, Thérèse, pardonne-moi de t’avoir séparée de ta fille bien-aimée.
» Je ne veux pas voir mourir, à la fois, ma femme et mon enfant. Je vais confier la pauvre petite créature à la charité publique. Je la déposerai à la porte de l’église et, lorsque je l’aurai vu recueillir par quelque âme charitable, je reviendrai auprès de toi, ma Thérèse, et, si Dieu reste toujours sans pitié pour notre souffrance, nous mourrons ensemble, en pensant que, du moins, notre fille est sauvée. »
C’était comme un coup de foudre qui venait de frapper Thérèse. Folle de douleur et de désespoir, elle poussait des cris sourds, appelant :
— Henriette !… Henriette !… ma fille !…
Et comme si Michel eût pu l’entendre :
— Rends-moi ma fille, malheureux ! s’écria-t-elle.
Elle se cramponnait au mur pour ne pas tomber !… Ses jambes refusaient de la soutenir. Puis la colère survint violente, terrible !…
Sans se rendre compte du désespoir qui avait poussé l’infortuné Michel à abandonner l’enfant qu’il chérissait, elle ne voyait qu’une chose, c’est qu’on lui avait enlevé sa fille et qu’elle ne la reverrait plus… plus jamais…
Et, dans sa rage impuissante, elle murmurait, entre ses dents, serrées par la colère :
— Michel ! C’est lâche !… Malheureux ! Malheureux !
Les yeux hagards, elle s’élança vers la porte en criant :
— Michel !… Rends-moi mon Henriette !… Rends-moi mon enfant !…
Elle se tordait les bras et, chancelante, elle s’affaissait contre le mur, en répétant, au milieu des sanglots :
— Henriette !… Henriette !…
Soudain, la voix expira sur ses lèvres…
Michel venait d’apparaître au bout de l’escalier…
Oui, c’est lui, bien lui. Il était là, devant elle, tenant deux enfants dans ses bras ! ! !…
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