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Chapitre 2

— Femme ! s’écria Gérard, nous n’avions qu’une fille, et il faut croire que ce n’était pas assez pour que le Ciel eût pitié de nous !… Mais nous voilà, maintenant, bien plus dignes de sa compassion : nous avons… deux enfants au lieu d’un !…

— Que dis-tu ? Michel, s’exclama Thérèse, folle de joie d’avoir retrouvé sa fille.

La pauvre femme avait enlevé Henriette des mains de son père. Et, se souvenant qu’elle avait eu l’espoir, après un sommeil réparateur, de voir revenir son lait, elle présenta le sein à la petite affamée…

— Te voilà deux fois mère, répondit Michel, car nous ne pouvons pas abandonner cette petite inconnue que Dieu a placée sur mon chemin, au moment même où…

— Tu allais abandonner ta propre fille ! interrompit Thérèse.

— Et sans doute pour m’empêcher d’accomplir…

— Un crime, Michel !

— Oh ! ne me condamne pas, femme ; ne m’accable pas !… J’étais fou !… J’avais perdu tout espoir… Et je m’étais dit que, s’il n’y avait qu’une chance entre mille de sauver notre enfant, je ne devais pas hésiter…

Et s’animant :

— Oui !… Je voulais abandonner notre cher ange sur le parvis de Notre-Dame… Mais comme je me baissais cherchant la place sous la neige où je déposerais mon enfant, j’entendis des vagissements qui semblaient venir d’un point noir que je voyais à deux pas de moi… Je m’approchai. Une petite créature était là, depuis quelque temps sans doute, car je vis son petit visage bleui par le froid…

— Un enfant ! m’écriai-je, un enfant abandonné comme va l’être le mien ! Il est déjà tout glacé. Il va mourir ici, et le même sort serait réservé à ma pauvre fille !

» En ce moment, continua Gérard, un bruit frappa mon oreille. J’écoutai. On fermait la porte de l’église. Je m’étais donc trompé ! Le bruit des cloches que j’avais entendu, c’était la fin de l’office et non le commencement ! Et pas une figure humaine sur la place ! Tous ceux qui avaient prié dans la maison du Seigneur étaient partis ! Je sentis alors que ma tête se perdait ! J’implorai Dieu ! Je le suppliai d’envoyer quelqu’un qui pût recueillir ces deux petits êtres unis dans le même sort ; car je savais, hélas ! que s’ils passaient la nuit sur ces marches, dans cette neige, c’était la mort pour tous deux ! »

Thérèse poussa un gémissement et serra sa fille contre sa poitrine. Michel, ému au souvenir de son désespoir, poursuivit :

— Non !… pensai-je, je n’abandonnerai pas là mon enfant ; je ne les abandonnerai ni l’un ni l’autre.

— Ah ! c’est bien, mon homme, ce que tu as fait là ! s’écria Thérèse.

— Je repris le chemin de notre mansarde… Et moi, qui étais venu là, en portant ma petite Henriette comme un fardeau trop lourd… je m’en revins d’un pas ferme avec ces deux enfants dans les bras !…

Thérèse avait écouté, les larmes aux yeux. Se levant dans un élan, elle alla présenter son front aux baisers de son mari.

— C’est Dieu qui t’a inspiré cette bonne action, mon ami, dit-elle d’une voix calme et forte… Et c’est lui qui, déjà, t’en récompense… Regarde !

Elle lui montrait Henriette qui venait de prendre avidement le sein que sa mère lui donnait.

— Mais c’est un miracle ! disait Michel.

— L’autre en aura sa part, répondit la mère.

— La pauvre petite n’a fait qu’un cri tout le long du chemin.

— Mets-la sur mes genoux et, vite, enlève les épingles.

Michel se hâta d’obéir, et, dès qu’il eut détaché les langes, il s’en échappa quelque chose qui roula sur le carreau de la chambre.

— Qu’est-ce donc qui tombe là ? demanda Thérèse.

— C’est un rouleau… deux rouleaux, s’écria Michel qui s’était penché pour regarder, des rouleaux d’or.

— De l’or ! dans les langes d’un enfant qu’on abandonne ! Ce n’est pas possible, tu te trompes.

— Regarde toi-même, répondit Michel, qui avait ramassé les rouleaux et qui était en train de les ouvrir. Des louis, des vrais louis d’or !

— Et ce papier, qu’est-ce que c’est que ce papier que tu tiens à la main ?

— C’était par terre avec les rouleaux.

— Il y a écrit dessus : « À la personne charitable qui m’aura recueillie. »

— Eh bien !… c’est toi la personne charitable.

— Il n’y a pas autre chose ?

— Si fait… seulement on dirait qu’on a pleuré dessus… il y a : « Je m’appelle Louise, aimez-moi. »

— Si nous l’aimerons, Michel, le cher petit ange qui nous apporte la fin de nos souffrances ! Car nous voilà riches… Il y a là au moins…

— Il y a cent louis !… s’écria Michel, qui venait d’en faire le compte, deux mille quatre cents livres que nous apporte ce cher petit ange !

— Elle sera notre seconde fille, la sœur d’Henriette.

— Maintenant, femme, je vais courir aux provisions.

— Oui, va, répondit Thérèse, en souriant. Cours et fais bien les choses.

— Fie-toi à moi… Et demain…

Thérèse l’interrompit :

— Demain, mon bon Michel, nous quitterons Paris, où règnent la misère, la désolation.

— Oui, nous irons dans ma ville natale, nous partirons pour Évreux… tous les quatre !

Tandis que Michel Gérard descendait, tout joyeux, l’escalier, pour aller acheter de quoi restaurer sa femme et les deux enfants, Thérèse avait mis côte à côte les petites filles dans le berceau.

— Il y a place pour deux, mes mignonnes, murmura-t-elle en souriant… Et vous aurez ainsi bien plus chaud.

Puis, contemplant leur petit visage d’un même regard maternel :

— Je serai votre mère à toutes les deux, dit-elle.

Et la pauvre femme se pencha sur le berceau, pour embrasser, chacune son tour, les deux enfants.

Mais aussitôt ses yeux se remplirent de larmes. Elle se disait, en regardant Louise, que, sans doute, ce petit être avait été enlevé à sa mère… qu’en ce moment, peut-être, la malheureuse, affolée, courait les rues à la recherche de l’abandonnée… comme elle eût fait elle-même si Michel ne lui eût pas ramené son Henriette !

En rentrant, Gérard la trouva ainsi penchée sur le berceau. Il revenait, joyeux, Michel Gérard, et il étalait déjà les provisions achetées. Mais il s’arrêta bientôt devant le regard attristé de Thérèse.

— Qu’as-tu donc ? femme, demanda-t-il avec anxiété. Est-ce que nos cruelles épreuves ne sont pas finies ?

— Hélas, soupira Thérèse, je pensais à la mère de cette petite… Je me disais qu’il y a sans doute, dans l’abandon de cette mignonne, quelque drame terrible !… C’est que, vois-tu, Michel, on n’abandonne d’ordinaire son enfant que lorsque la misère vous y a poussé, et…

— Et quand c’est pour la sauver de la mort, d’une mort certaine ! ajouta Gérard en baissant la voix.

— Mais, reprit Thérèse, lorsque l’on met des rouleaux d’or dans les langes de l’abandonné, c’est que l’on est riche. Aussi, je te le répète, il y a là quelque terrible mystère.

— Nous chercherons à le découvrir… plus tard, conclut Gérard. Mais, pour le moment, contentons-nous de remercier le ciel qui nous a sauvés !…

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