Chapitre 14
A partir du moment, où le docteur eut promis à Louise qu’il la mettrait en présence de son ami le rémouleur, la jeune fille attendit avec impatience l’heure de se rendre à l’hôtel du médecin.
Elle se demandait, en effet, si ce pauvre diable ne se trouverait pas mal à l’aise devant elle ; s’il ne rougirait pas d’être vu,lui que sa difformité et sa mine chétive avaient fait surnommer « l’avorton ».
Certes, elle se promettait bien de ne pas paraître s’apercevoir de sa difformité. Elle lui témoignerait la même sympathie qu’autrefois et lui ferait comprendre par de douces paroles, combien elle avait pensé à lui, combien elle se trouvait heureuse de le revoir !
C’est dans ces dispositions d’esprit qu’elle arriva chez le docteur.
— Mon enfant, dit M. Hébert, je suis heureux de l’empressement que vous témoignez !… Je vous ai tenu parole. Vous pourrez bientôt vous entretenir avec celui que vous désirez voir.
Puis, se tournant vers Henriette :
— Et vous aussi, mon enfant, dit-il, vous allez revoir une personne qui attend impatiemment l’instant où elle pourra se rencontrer avec vous.
— Marianne ! s’écria Henriette, voyant entrer la jeune femme.
— Marianne ! dit Louise.
Et Henriette, ouvrant les bras, attira la jeune femme sur son cœur.
Pendant quelques instants, toutes deux se tinrent embrassées, muettes de saisissement et de joie, tandis que des larmes, de douces larmes, inondaient leur visage.
Après ce premier moment de surprise et de joie, les amies se racontèrent leur histoire depuis le jour où elles s’étaient quittées à la Salpêtrière. Ce fut M. Hébert qui dut interrompre cet entretien qui menaçait de durer encore longtemps.
— Dites-vous adieu, mes enfants, dit-il, car nous attendons une autre visite, et celle-là ne sera pas non plus exempte de surprise… et d’émotion.
À peine M. Hébert venait-il de prononcer ces dernières paroles qu’un cri lointain se fit entendre. Le cri du rémouleur : « À repasser les couteaux, ciseaux, canifs !… À repasser les couteaux !… » C’était bien la voix d’autrefois, cette voix éraillée, plaintive, lamentable, que Louise avait si souvent entendue.
Elle écoutait, anxieuse et agitée d’un tremblement nerveux. Et la voix, qui se rapprochait, devenait peu à peu moins douloureuse et moins triste.
Et lorsque la voix se fit entendre, se rapprochant de nouveau, elle éclata comme un chant de bonheur et de joie triomphante !
Louise écoutait avec ravissement ; elle s’élança vers la fenêtre ; puis, se ravisant tout à coup, elle prit Henriette et Madeleine par la main :
— Vous le connaissez toutes les deux, dit-elle ; toi, Henriette, tu l’as vu, mon pauvre Pierre, le jour où tu es venue m’arracher des mains de la Frochard ; et vous, Marianne…
— Oui, oui, dit celle-ci, rougissant au souvenir de Jacques ; je le connais aussi, ce pauvre Pierre !…
Et, toutes les trois, elles s’approchèrent de la fenêtre. De l’autre côté de la rue se trouvait le rémouleur, portant sur son dos courbé sa meule et tous les accessoires de son métier. Il marchait en boitant et portait les misérables vêtements d’autrefois : son visage était caché sous les larges bords de son chapeau.
— Oui, oui, je le reconnais, c’est lui, dit Henriette.
— C’est bien lui, ajouta Marianne.
Sans tourner les yeux de leur côté, le rémouleur se débarrassait de sa boutique et la déposait à terre.
— Pierre ! Pierre ! s’écria Louise d’une voix tremblante.
À ce cri, le rémouleur se retourna vivement, fit quelques pas, la jambe bien tendue, enleva son chapeau et releva vers la jeune fille son visage rayonnant.
— Vous !… vous ! s’écria Louise.
Elle avait reconnu le fils d’adoption du docteur et comprenait que Pierre et son fiancé ne formaient qu’un seul et même personnage.
— C’est lui, docteur, disait-elle, ivre de joie… lui que vous avez ainsi métamorphosé !
— Je l’ai, en effet, quelque peu redressé physiquement, dit joyeusement M. Hébert : je savais que je vous rendrais la vue, il fallait bien rendre présentable ce brave garçon qui vous adorait.
Pierre, pendant ce temps, avait franchi les marches de l’escalier. Il était venu se jeter aux genoux de Louise.
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Quinze jours plus tard, l’église Saint-Sulpice regorgeait de monde. Toute l’aristocratie avait voulu répondre aux invitations du lieutenant-général de police. On célébrait le mariage du chevalier de Vaudrey avec Henriette Gérard. À la même heure, dans une chapelle latérale, le prêtre donnait également la bénédiction nuptiale à Louise et à Pierre.
Le comte de Linières avait tout combiné pour que les invités assistassent aux deux mariages à la fois.
Picard, pendant tout le temps qu’avait duré la double cérémonie, se tenait sur le parvis. Et du haut des marches, gesticulant comme un fou, il criait aux serviteurs du comte, réunis devant l’église :
— Mariés, mes amis, nous sommes mariés !… Nous sommes heureux, bien heureux tous les quatre ! Tous les cinq, je veux dire… car je suis un peu de la famille, moi.
Et le brave homme riait et pleurait à la fois.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.