Chapitre 13
On ne s’occupait plus, à l’hôtel de Linières, que du mariage du chevalier de Vaudrey, dont la nouvelle, répandue dès le lendemain de la réception de Trianon, avait fait grand bruit à la Cour. On n’avait pas tardé à apprendre, en effet, que l’épouse du chevalier de Vaudrey, aussitôt le mariage célébré, serait présentée, et que la reine l’attacherait à sa personne en qualité de dame d’honneur.
Henriette acceptait avec modestie cette perspective d’une vie si nouvelle. Elle eût préféré continuer à vivre dans la simplicité, entre le mari aimé et cette bonne et douce Louise. Du reste, il y avait, il faut le dire, un nuage à son bonheur.
Depuis que Louise avait recouvré la vue, l’orpheline paraissait subir une affection de langueur.
Elle s’efforçait de se montrer heureuse et presque gaie lorsqu’elle était en présence de la comtesse. Mais, dès qu’elle parvenait à s’isoler, elle ne tardait pas à s’abandonner à une profonde mélancolie.
Henriette n’avait pas été longtemps à s’en apercevoir, et elle résolut de saisir la première occasion qui se présentait d’amener sa sœur à une confession complète.
Un jour qu’elle se trouvait seule avec Louise, Henriette entama la conversation.
— Louise, commença-t-elle, n’es-tu pas, ainsi que moi, heureuse d’avoir vu se réaliser mes vœux les plus chers ?… Alors, dis-moi pourquoi je te surprends parfois devenant subitement triste.
— Mais je t’assure… essaya Louise.
Puis, rougissant à l’idée de faire un mensonge, elle baissa les yeux.
— Tu vois bien, méchante, que tu me caches quelque chose, fit Henriette. Eh bien ! si j’avais deviné, moi, le secret que tu refuses de me faire partager ? Si je te disais pourquoi, maintenant que tu vois, tu plonges tes regards dans la rue, comme si tu attendais quelqu’un !…
— Henriette !… Que me dis-tu là ?…
— Je te dis, Louise, que tu attends quelqu’un qui tarde à venir… Ne te semble-t-il pas, Louise, qu’il y a bien longtemps qu’il n’est passé de rémouleur devant l’hôtel ?… Au commencement de ton séjour ici, tous les soirs la même voix criait, sous les fenêtres : « À r’passer les couteaux, les ciseaux ! »
— Tu te souviens de cela, Henriette ?
— Et toi, ma sœur ?
Mais, sans répondre directement à la question, Louise prononça dans un murmure :
— C’est vrai, il ne vient plus !
— C’est de Pierre que tu veux parler, n’est-ce pas ? Pourquoi me le cacherais-tu ?… Crois-tu que je n’ai pas deviné, depuis bien longtemps, l’amitié… la sympathie, que tu as conservée au pauvre garçon !… C’est donc parce que tu n’entends plus le rémouleur que tu… t’abandonnes à la mélancolie ?
— J’ai peur, balbutia Louise, qu’il ne lui soit arrivé quelque malheur !
Henriette en savait assez. Elle évita, à partir de ce jour, de parler de nouveau du rémouleur.
Si Louise se préoccupait du sort de Pierre, celui-ci n’avait pas oublié sa compagne de misère.
Après les premiers aveux que lui avait arrachés M. Hébert, le jeune homme ne cessait de parler à son protecteur de celle qui occupait toute sa pensée.
Pierre avait largement profité de l’instruction que lui faisait donner le docteur.
C’était maintenant un jeune homme de fort bonnes manières, et dans lequel il eût été impossible de retrouver l’ancien rémouleur boiteux et ignorant.
Pierre était lui-même tellement étonné de sa métamorphose qu’il dit un jour à son protecteur :
— Vous m’aviez promis que je marcherais comme tout le monde, monsieur le docteur ; mais vous ne m’aviez pas dit de quels biens mille fois plus précieux me doterait l’instruction que vous m’avez fait donner.
Puis, avec un soupir mélancolique, il ajouta :
— À présent que vous m’avez ainsi transformé, ne craignez-vous pas que je me trouve malheureux de… tant de bonheur !…
— Oh ! oh ! répondit M. Hébert, voilà que nous nous préoccupons de notre avenir, ce me semble. Eh bien ! soit, je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous sachiez le sort qui vous est réservé !…
Après un court moment de silence, le docteur reprit :
— Depuis que je vous ai fait entrer à l’hôpital pour pratiquer l’opération… vous avez consenti à vous laisser appeler d’un autre nom que le vôtre…
Le front de Pierre s’étant tout à coup rembruni, M. Hébert ajouta :
— Mais je comprends que vous ne puissiez être présenté dans le monde sous un pseudonyme. Vous pensez bien, mon ami, que le nom de Louis Raymond, que je vous ai trouvé, ne pouvait vous convenir qu’autant que vous seriez resté le rémouleur sans éducation, que voulait protéger le docteur Hébert. Mais, du moment que vous êtes devenu un jeune homme instruit, élégant, il vous faut un nom qui puisse donner à celui qui le porte l’accès des salons les plus aristocratiques.
Pierre écoutait avec un profond étonnement.
— Vous vous rappelez, mon ami, lui dit le docteur, que je vous parlais, un jour, du pouvoir qu’avait le roi de vous autoriser à changer de nom ? Je dois donc, avant de faire une démarche en ce sens auprès de Sa Majesté, m’assurer de votre consentement à cette substitution de nom.
L’ancien rémouleur baissa les yeux. Ces paroles lui remettaient en mémoire toute son existence d’autrefois. Et c’est en balbutiant qu’il répondit :
— Je ne puis que m’incliner humblement, acceptant d’avance tout ce qu’il vous plaira de faire et vous bénissant pour toutes vos bontés.
— Alors, mon ami, tout s’arrangera à merveille, et je puis, dès à présent, vous dire qu’il existe un homme qui sera heureux de vous adopter…
— M’adopter ?… moi ?… Et cette… personne… quelle est-elle ?
— Une sorte d’original, mon ami, qui a négligé de se marier, quand il en était temps encore, et qui… maintenant qu’il a passé l’âge où l’on se conjoint, se sent tout à coup envahi… par un impérieux besoin d’amour paternel !… Et, si vous voulez que je précise, eh bien ! cet original, c’est… le docteur Hébert !
— Vous ? s’exclama Pierre en sursautant… Vous ?… Je porterais votre nom ?…
— Pourquoi pas ?… Voyons, vous étiez quelque peu… détérioré et je vous ai raccommodé !… Voilà pour la partie matérielle de votre individu !… Quant au moral… Votre intelligence sommeillait, je l’ai brusquement éveillée. N’ai-je pas acquis quelque droit à cette paternité de convention qui se nomme l’adoption ?
M. Hébert avait à peine achevé que Pierre se jetait à ses pieds, en s’écriant :
— Oh ! mon bienfaiteur !… Oh ! mon… mon père !
— Allons, allons, prononça le docteur, en relevant le jeune homme, auquel il serra les mains avec force. Voilà qui est convenu, vous acceptez !… Je cours tout de suite à Versailles… C’est pressé, très pressé. Il se pourrait que vous soyez bientôt obligé de faire usage du nom que vous allez recevoir de moi !
Pierre avait sans doute compris à quoi le docteur voulait faire allusion, car ses yeux exprimèrent la joie qui, subitement, illuminait son âme.
M. Hébert avait tenu son protégé au courant de tout ce qui concernait Louise.
Pierre avait attendu, avec anxiété, que s’écoulât la période aiguë qui devait suivre l’opération de la cataracte.
Enfin, le jour arriva où le docteur, entrant joyeux, s’écria :
— Elle voit !… Décidément, j’ai joué deux fois de bonheur !
Puis, regardant Pierre, il ajouta avec un sourire :
— C’est beaucoup, mais ce ne serait pas assez si je ne réussissais pas… une troisième opération très délicate… Figurez-vous, mon ami, qu’il s’agit pour moi d’obtenir un succès sur trois personnes à la fois.
Pierre était trop habitué à la façon de parler et d’agir de son protecteur pour ne pas saisir cette nouvelle allusion. Et il s’attendait presque à la surprise que lui ménageait le docteur, lorsqu’un jour celui-ci lui dit :
— Il y a réception, ce soir, à l’hôtel de Linières : on y célèbre à la fois et le retour du chevalier de Vaudrey et la complète guérison de Mlle Louise, et aussi les fiançailles du chevalier avec Mlle Henriette Gérard !… Le roi a lui-même présenté les deux fiancés l’un à l’autre. Aussi la joie est-elle grande à l’hôtel de Linières, comme vous pourrez en juger par vous-même, monsieur Pierre Hébert.
C’était la première fois que le docteur appelait de ce nom son protégé.
— À moins, toutefois, mon ami, que vous n’acceptiez pas que je vous présente à M. le comte de Linières et à la comtesse.
Pour annoncer ainsi à son protégé la bonne nouvelle qui devait combler celui-ci de joie, M. Hébert s’était auparavant assuré de l’accueil qui serait fait au jeune homme. Il avait poursuivi son but avec une habileté remarquable.
— Voyons, comtesse, avait-il dit à Mme de Linières, ne vous êtes-vous pas aperçue que notre chère « aveugle » est encore dans un état alarmant ?
— Louise ?…
— Mais oui : seulement, aujourd’hui, il faut aller chercher plus profondément la cause de la langueur.
— Vous supposez, docteur…
— Qu’il faudrait deux mariages le même jour à l’hôtel de Linières…
— Quoi ?… Marier cette chère enfant ?…
— Parbleu, répliqua finement M. Hébert, je sais bien d’avance ce que vous allez me dire : « Pour marier Louise, il faut avoir pour elle un fiancé tout prêt… et qui soit du goût de la jeune personne !… » À cela, je répondrai, comtesse, que Mlle Louise, ayant subi une longue cécité, n’a pu, comme tant d’autres jeunes filles, se créer un idéal. Par conséquent, elle sera plus facilement accessible à une sympathie qui, peu à peu, deviendrait de l’amour. Au surplus, voulez-vous tenter l’expérience ? J’ai tout prêt le « charmant jeune homme » qui sera « trop heureux » d’obtenir la main de Mlle Louise.
— Mais, docteur, je verrai, je consulterai…
— Qui ?… Louise ?… C’est inutile !… Il vaut mieux que l’entrevue ait lieu, sans que ma chère petite aveugle se doute qu’on songe à la marier. Nous serons là pour observer et juger de l’impression produite.
Il savait bien qu’il arriverait bientôt au couronnement de son œuvre.
La présentation eut lieu, et Pierre obtint un véritable succès auprès du comte de Linières, auquel le docteur raconta une histoire de son invention, laquelle représentait le jeune homme comme un orphelin qu’il avait fait élever et qu’il avait adopté afin de lui léguer un jour toute sa fortune.
— Comme vous voyez, monsieur le comte, fit plaisamment le docteur, mon fils d’adoption ne sera pas un parti à dédaigner, quand il voudra se créer une famille.
M. de Linières regarda fixement son interlocuteur ; puis serrant la main de M. Hébert :
— Causez de cela avec la comtesse, cher docteur !
Pierre fut reçu avec l’affabilité qu’on devait au protégé du médecin qui avait acquis des droits à la reconnaissance et à l’amitié de toute la famille.
La comtesse accepta ses salutations avec un bienveillant sourire, qui disait tout bas qu’elle était dans la confidence des projets de M. Hébert.
Quand Pierre dut enfin s’incliner devant Louise, il fut contraint de faire appel à toute sa force de volonté pour maîtriser l’émotion qui s’était emparée de lui. De son côté, la jeune fille éprouva une surprise, dont elle ne pouvait s’expliquer la cause.
Le trouble, l’agitation du jeune homme, le bonheur qu’il ressentait en la revoyant, la troublaient elle-même, et certaines intonations, qui lui rappelaient la voix si connue de Pierre, résonnaient comme un écho lointain jusqu’au fond du cœur de Louise.
Pendant toute la soirée, le hasard sembla avoir pris à tâche de favoriser entre eux l’échange de paroles qu’ils s’efforçaient, vainement, l’un et l’autre, de rendre banales.
Et quand, après le départ du docteur et de Pierre, la comtesse eut autorisé les jeunes filles à se retirer dans leur chambre, Louise s’empressa de prendre la parole.
Elle s’étonna que cette présentation eût été ménagée à son insu et comme si on eût voulu lui faire une surprise et se rendre compte de l’impression qu’elle en ressentirait.
Henriette eut un sourire pour répondre :
— Il paraît, ma chère Louise, que c’est ainsi que cela se passe dans le grand monde quand on veut arranger… un mariage !
— Que dis-tu là, Henriette ?… On songerait à…
— Te marier ?… Mais pourquoi pas ?… Si la comtesse a voulu s’occuper de ton avenir, est-ce que tu te refuserais de te rendre à ses désirs ?…
Louise ne répondit pas, mais des larmes brillèrent au bout de ses longs cils.
— Comment ! tu pleures ? fit Henriette, en attirant son amie dans ses bras.
— Ma sœur, dit-elle, lorsque la perspective d’un mariage provoque d’autres larmes que des larmes de joie, c’est qu’on a disposé soi-même de… de son cœur ! Et je ne suppose pas, ma Louise…
— Oh ! non… s’empressa de répondre la jeune fille.
— Alors, ne trouves-tu pas, comme moi, que le protégé de M. Hébert est tout à fait charmant ?
— Il m’a paru… fort bien !
— Pourquoi ta voix a-t-elle tremblé en prononçant ces mots ?
— Pourquoi me questionnes-tu ainsi, Henriette ?
— Pour m’assurer que je ne m’étais pas trompée en croyant m’apercevoir que la présence du protégé de M. Hébert ne t’avait pas été…
— Désagréable ?… Mais non !…
— Pas indifférente… ce qui est mieux !
Cette nuit-là, on ne dormit pas beaucoup dans la petite chambre des jeunes filles. Henriette confessa habilement son amie, et elle put, dès le lendemain, donner à Roger l’assurance que Louise avait, au fond du cœur, un chagrin qu’entretenait un souvenir. Et la fiancée du chevalier en concluait que, trop docile et trop reconnaissante pour refuser un mariage approuvé par la comtesse, la jeune fille aurait à combattre un souvenir profondément gravé dans son cœur.
Le docteur menait rondement son projet, et il ne restait qu’à consulter Louise. Ce fut Henriette qui fut chargée de lui faire part de la recherche dont elle était l’objet.
— Je m’attendais à cette proposition, interrompit la jeune fille, dès les premiers mots prononcés par son amie. Et je suis prête à répondre. Certes, celui que l’on me destine pour mari doit réunir toutes les qualités désirables, puisque Mme la comtesse l’a agréé. Je devrais donc m’estimer heureuse et accepter avec joie de devenir l’épouse du fils de M. Hébert. Je ne cacherai même pas la sympathie qui s’est manifestée en moi dès ma première entrevue avec celui qui aspire à ma main… Je ne saurais même faire aucune objection sérieuse à ce que le mariage se réalisât…
— Eh bien ! qu’est-ce qui empêcherait qu’il se célébrât en même temps que celui du chevalier et de Mlle Henriette ? interrompit le docteur Hébert, en ouvrant la porte de la chambre.
Louise demeura interdite pendant quelques secondes. Mais, devant le bon sourire paternel qu’on lui adressait, elle reprit contenance. Et c’est avec une émotion qu’elle ne cherchait plus à dissimuler qu’elle répliqua :
— Pourquoi cacherais-je plus longtemps ce que j’éprouve ? Et, puisque vous voici réunies ici, les deux seules personnes qui puissent comprendre ce qui se passe en moi, je vais vous ouvrir mon cœur, comme ce serait mon devoir de le faire à une sœur bien-aimée, à un père affectionné…
Alors, avec simplicité, la jeune fille ajouta, s’adressant d’abord à Henriette :
— Quand le malheur s’abattit sur nous, le jour où nous fûmes séparées et que la malheureuse aveugle se trouva seule au milieu de cette ville immense, un pauvre être me prit en pitié, et c’est grâce à lui, à ses consolations, à ses soins, à ses prévenances, que je dois de n’avoir pas succombé au désespoir. J’ai voué à cet ami, qui se sacrifiait pour moi, une reconnaissance éternelle !
— C’est de Pierre Frochard que tu parles ? interrompit Henriette.
— C’est de lui, en effet, qu’il s’agit. Après avoir attendu vainement l’occasion de le revoir, je dois vous révéler le secret que je gardais enfermé dans mon cœur, comme il le gardait lui-même au fond du sien. Pierre m’aimait !
— Que dis-tu ?
— Il m’aimait de l’amour le plus pur, le plus dévoué, le plus saint. Et il s’était dit, l’infortuné : « Une aveugle ! Je ne serai pas pour elle, moi, pauvre déshérité, pauvre infirme, je ne serai point un objet de répulsion, de dégoût. Elle ne connaîtra de moi que mon dévouement sans bornes, ma tendresse sans limite. » Et il se prenait à espérer ! Il m’aimait enfin, il m’aimait !… Et moi, pour qui il a tant souffert, moi pour qui il donnait sa vie dans cette lutte mortelle contre son misérable frère, je ne veux pas engager mon avenir sans l’avoir revu, sans lui dire : « C’est à vous, Pierre, que je dois d’exister encore, c’est à vous que je dois d’avoir revu la lumière du ciel et retrouvé une famille bien-aimée, et je ne me reconnais pas le droit de disposer de moi-même sans que vous m’ayez dit : « Allez où vous appelle votre cœur, Louise, soyez heureuse ! » Vous m’avez promis, monsieur le docteur, de nous mettre, Pierre et moi, en présence l’un de l’autre, et je fais appel à cette bonne promesse.
— Soyez satisfaite, dit le docteur, je remplirai l’engagement que j’ai pris ; vous reverrez bientôt cet ami ; et, puisqu’il faut son assentiment au mariage que j’ai rêvé pour vous, je crois, ajouta-t-il en souriant, qu’il vous le donnera… sans hésiter.
— Et quand le reverrai-je ? Quand le verrai-je, veux-je dire, car, hélas ! mes yeux n’ont jamais contemplé son visage, et je ne connais de lui que son dévouement.
— Eh bien ! dit M. Hébert, demain, si vous le voulez. Il suffira, pour cela, que vous veniez chez moi.
Et, comme Henriette et Louise étonnées regardaient le docteur, celui-ci reprit :
— Rien de plus facile que d’obtenir de la comtesse qu’elle vous accorde la permission de venir me rendre visite. Picard vous accompagnera, ainsi qu’il avait l’habitude de le faire quand vous veniez en consultation.
Le docteur Hébert avait bien combiné son plan en ce qui concernait le mariage de Louise. Mais c’est aussi à la fiancée de Roger que l’excellent homme ménageait une surprise, de concert, il est vrai, pour cela, avec le chevalier de Vaudrey.
Roger avait fait le voyage d’Amérique en France sur le navire qui ramenait le lieutenant d’Ouvelles et Marianne.
Celle qui s’était dévouée pour sauver Henriette Gérard avait racheté tout son passé depuis longtemps.
Déjà, à bord du Glorieux,le navire qui la conduisait en Louisiane, elle avait eu l’occasion de donner la preuve de son énergie et d’un rare dévouement.
Plus tard, Marianne avait su s’attirer la bienveillance de la femme du gouverneur de la Louisiane, en même temps qu’elle était, de la part du lieutenant d’Ouvelles, l’objet d’un irrésistible amour : il arriva même que Marianne put, au péril de ses jours, sauver la vie à l’ancien commandant du Glorieux.
Régénérée et réhabilitée par l’amour si pur qu’elle avait au cœur, Marianne avait fait la confidence de sa vie et de ses malheurs au lieutenant. D’Ouvelles voulut, par un mariage, consacrer sa vie à celle qui s’était dévouée pour sauver la sienne.
Ce fut après ce mariage, qui mettait le comble au bonheur de Marianne, que le lieutenant d’Ouvelles avait rejoint en Virginie les troupes françaises commandées par La Fayette. Il y avait rencontré le chevalier, dont il partagea les dangers et les exploits.
Et, lorsque la victoire décisive eut donné aux généraux la certitude que les armées américaines auraient à jouir d’un assez long repos, plusieurs volontaires se décidèrent à retourner en France. De ce nombre était le lieutenant d’Ouvelles.
Le mari de Marianne, poursuivant un but de réparation, voulait retrouver l’enfant de Madeleine Bachelin.
Aussi, en arrivant à Paris, la première visite des époux d’Ouvelles fut-elle pour la couturière chez laquelle Marianne avait fait son apprentissage.
Ce ne fut pas sans la plus violente émotion que l’ancienne ouvrière se retrouva devant cette maison qu’elle avait quittée comme une voleuse.
Le lieutenant dut comprendre ce qu’il y avait d’angoisse dans l’âme de la repentie, car il pria Marianne de l’attendre, pendant qu’il monterait chez la couturière.
Mme Poidevin le reçut avec politesse. Mais, aux premiers mots échangés, elle passa par toutes les phases de la surprise en apprenant l’histoire de Marianne :
Elle s’empressa d’aller prévenir toutes les ouvrières de ce qui arrivait.
En entendant dire qu’on allait leur enlever l’enfant de l’atelier, toutes les anciennes camarades de Marianne manifestèrent le chagrin qu’elles en éprouvaient. Mais elles durent se rendre aux observations de Mme Poidevin.
— Il va retrouver un père d’abord, puis une famille, dit l’excellente femme.
Et, profitant de l’émotion qui s’était emparée de ses ouvrières, Mme Poidevin leur raconta, en quelques mots, ce qu’était devenue leur ancienne camarade d’atelier, et comment elle avait, par une vie toute de dévouement, de sacrifice et de courage, racheté ses fautes passées. Puis, entrebâillant la porte derrière laquelle attendait le lieutenant.
— Je vous serais obligée, monsieur, dit-elle, de nous présenter Mme d’Ouvelles.
En se trouvant en face de Mme Poidevin entourée des ouvrières, Marianne faillit s’évanouir. Elle courba le front et, se précipitant sur la main que lui tendait Mme Poidevin, elle la porta à ses lèvres, en murmurant :
— Oh !… merci !… merci, madame !…
Quant Marianne eut embrassé chacune de ses anciennes camarades, on causa de l’enfant de Madeleine Bachelin. Le petit garçon avait été placé chez une brave femme des environs de Paris, devenue récemment veuve.
— Vous allez la rendre bien malheureuse en lui reprenant cet enfant, qui, maintenant, est sa seule compagnie, insinua Mme Poidevin.
Marianne échangea un regard avec son mari.
— Nous le lui laisserons, dit Marianne : car, si elle y consent, nous la prierons de venir vivre avec nous.
— Dieu fait bien ce qu’il fait, s’exclama-t-elle avec joie… Vous en avez une preuve aujourd’hui, mesdemoiselles.
Lorsque Marianne se fut arrêtée à la décision de recueillir celle qui avait pris soin de l’enfant de l’atelier, elle ne voulut pas quitter Paris avant d’avoir tenu deux promesses formelles qu’elle s’était faites à elle-même. En premier lieu, elle voulait aller se jeter aux genoux de sœur Geneviève et solliciter sa bénédiction. Mais, à la Salpêtrière, elle apprit que la supérieure était morte, il y avait quelques semaines à peine.
Marianne avait quitté la Salpêtrière le cœur douloureusement impressionné.
— Celle que j’allais voir n’est plus ! dit-elle à son mari, qui l’avait attendue à la grille. Pourvu que je retrouve le docteur !
C’était, en effet, la seconde personne que Marianne désirait voir avant de quitter Paris, peut-être pour toujours. Et ce n’est pas sans anxiété qu’elle se dirigea vers l’hôtel du médecin.
M. Hébert savait par Roger l’histoire de la prisonnière déportée en Louisiane.
Il reçut les époux d’Ouvelles avec les plus grands égards.
Le médecin raconta à la jeune femme les derniers moments de sœur Geneviève. Marianne pleura au récit de cette agonie d’une sainte.
— Mais je ne vous tiens pas quitte avec cette première visite, fit M. Hébert, après avoir réfléchi pendant quelques instants. Revenez me voir… Je compte sur vous après-demain, à trois heures.
Cette première visite précédait d’un jour la conversation que le docteur avait eue avec Louise et Henriette, à l’hôtel de Linières, et à la suite de laquelle M. Hébert avait donné, on s’en souvient, rendez-vous aux deux jeunes filles chez lui pour le lendemain.
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