II
SELON «SA NOBLESSE OZILIE»
Un petit silence toutefois. Quelque froideur. Mais la jeune personne est comme moi, pleine de curiosité.
--Quel temps fait-il à Paris? demande-t-elle.
--Temps d’octobre: pluies, accalmies, vent et ces soirées si brusques, vous savez, où les femmes sont tout d’un coup si nombreuses sur les trottoirs des villes et semblent se hâter pour essayer des jambes faites pour la course...
--Il y a longtemps que vous avez quitté Paris?
--Un peu après vous.
--Vous aimez Paris?
--Comme tous les étrangers, je l’adore, Votre Noblesse, mais je ne le proclame pas sur tous les toits.
--Oui. On vous arrêterait. De quel pays êtes-vous donc?
--De la Suisse, parbleu.
--Es ist nicht möglich, dit-elle.
--Pourquoi n’est-ce pas possible?
--Parce que vous n’avez pas l’air d’un Suisse, mais d’un Français. Parlez-moi de Paris.
Et nous revenons sur Paris. Au fond, Ozilie n’est pas contrariée ni surprise de me voir à Neu-Thorenberg. Ma présence, même, lui paraît tout à fait normale.
--Vous aimeriez mieux trotter dans Paris, me dit-elle.
--Vous aussi, Votre Noblesse, car enfin, que faites-vous ici?
--Si on vous le demande, vous direz...
--C’est une façon de m’exprimer, Votre Noblesse. Je ne demande rien, je ne sais rien en dehors de ce que l’on me dit.
--Vous devez savoir peu de choses, en effet... Parce que vous ne possédez pas d’aimant pour attirer les confidences...
Je songe de mon côté: «Ce sont les démarches de Jacques Wisel et les miennes qui ont obligé cette dame à revenir à la cour d’Evgueny. Si je l’avais surveillée lorsqu’elle a quitté les Tuileries, elle m’aurait indiqué le chemin que j’ai péniblement cherché à tâtons. Mais maintenant, il faudra bien qu’elle me fasse connaître ce qu’elle sait.»
Derrière nous, des voix, un râclement de souliers. Je commence tout de suite mon enquête:
--Qui est-ce?
--C’est Esteban.
--Ah! oui, Esteban.
«Sa Noblesse» me refait:
--«Ah! oui, Esteban.» Vous ne connaissez pas Esteban, celui qui...
--Oui, parfaitement... Et où va-t-il, Esteban?
--Il va faire sa prison. C’est l’heure.
--Ah?
--Vous avez prononcé un «ah» qui, cette fois, me prouve que vous ne savez rien.
Ozilie n’a pas tort. J’ai su depuis, mais j’aurais quand même mieux fait de le savoir à ce moment-là, qu’Esteban puni de «cinq jours de solitude» (cinq jours d’arrêt) travaillait à Genève l’après-midi, comme interprète dans un grand hôtel et venait chaque soir, se placer volontairement en cellule, à Neu-Thorenberg: «le capitaine de lanciers Esteban ayant été réprimandé par S. A. Evgueny, pour manquement au service.»
--Je vois, reprend Ozilie impitoyable. Je vois. Vous êtes vraiment de la secrète police du Prince. J’en suis désormais assurée.
--Pourquoi?
--Parce que vous êtes mal renseigné...
Elle se met à rire. Puis, méfiante, elle corrige:
--Ou bien parce que vous jouez à l’imbécile pour rester discret. Vous m’interrogez et vous ne parlez pas. Que faites-vous donc en réalité?
--Pour vous prouver que je n’ai pas peur de vos indiscrétions et que j’ai confiance en vous, je vais vous avouer que je suis ici en surveillance.
--Je m’en serais doutée, répond-elle.
--Pour le compte du Prince. Vous voyez: je ne dissimule rien.
--... Rien de ce que l’on devine. C’est en effet la deuxième fois que vous me dites les mêmes choses sur deux tons différents.
A part moi, je remarque sans y insister davantage, qu’Ozilie parle souvent, très souvent, un français naturellement correct. Puis, brusquement, elle accumule des fautes grossières. Je reprends.
--Je fais une enquête incognito, c’est-à-dire que je ne connais personne, personne ne me connaît, personne ne peut se permettre de me reconnaître.
--Alors, mettons que moi non plus je ne vous ai pas reconnu tout à l’heure. Parlons d’autre chose.
--Si vous voulez... Parlons des villas qui sont échelonnées sur la route de Chamarges.
--Ah!
Son regard à cette minute et la colère qui monte dans toute sa personne!
--Pourquoi? reprend Ozilie avec brusquerie, pourquoi ferais-je le silence sur Chamarges? Vous êtes maintenant un excellent appareil pour porter au Prince ce que je veux qu’il sache.
--Merci.
--Ne me remerciez pas encore. Écoutez. J’ai quitté Chamarges pour remettre moi-même au Prince les lettres qu’il désirait. Et du même coup, mesurer ma force.
--Je ne comprends pas.
--Je vais vous renseigner. J’ai cru, un moment, que j’aimais le Prince. Mais oui, Monsieur! Et on vous l’a dit sûrement. Comme je ne voulais pas être plus tard une gêne pour lui, je suis partie...
--Pour Chamarges.
--Exact. Ayant quitté la Cour et le Prince, je me suis aperçue que je n’éprouvais pour ce dernier que de la sympathie. Pas de trouble. Pas de gêne. Au contraire, un sentiment de sécurité et de calme... Donc, je m’étais trompée.
--Sans doute... dis-je, et je pense: «C’est peut-être vrai, après tout, ce qu’elle me raconte là...»
--Vous qui savez tout, poursuit Ozilie, ne découvrez-vous pas dans ces signes apaisants les premiers symptômes de l’agonie du troublant amour?
--Vous ne gardez rien au cœur? Aucune contrainte?
--Absolument pas de fièvre.
J’ai l’air de prendre au sérieux cette consultation:
--Alors, c’est excellent. Lorsque l’on a un bon estomac on n’y pense ni quand on mange, ni quand on a fini de manger. Et vous êtes revenue à la Cour?
--Le Prince m’ayant fait l’honneur de me réclamer, comme vous savez, des lettres, «ses lettres», je suis revenue à la Grande Marche. Et comme j’ai su que le Prince était en danger, je suis restée pour montrer que je ne l’abandonnais pas.
--Auprès du Prince, vous n’avez éprouvé aucun embarras.
--Rien, répond Ozilie, en riant cette fois.
--Excellent encore. Mais pourquoi me dites-vous tout cela?
--Pour que vous le répétiez à Son Altesse.
--Impossible, Votre Noblesse.
--Pourquoi impossible?
--Je ne raconte au Prince que ce qui est exact et que j’ai contrôlé moi-même.
Je crois une seconde que «Sa Noblesse» Ozilie va se fâcher. Mais elle se contient, hausse les épaules:
--Vous devez être souvent silencieux!
«Allons, ajoute-t-elle, avouez que vous êtes là pour protéger le Prince. Ne faites pas l’innocent. Je sais.
--Oh! si vous savez, que voulez-vous que je vous apprenne?
--Depuis que les émeutes ont éclaté en Kabardie, on ne laisse plus le Prince seul et personne ne peut pénétrer au Palais.
--Ce n’est pas difficile de deviner tout cela.
--Possible, Monsieur. Encore faut-il savoir que depuis cinq heures du soir, les sentinelles sont doublées et les rondes permanentes. Personne ne passe plus!
Je pense presque tout haut:
--Heureusement que je suis entré...
--Oh! pour vous, tous les passages sont ouverts.
--Sauf la grande grille qui est bien fermée.
--Qui peut le savoir mieux que vous, Monsieur?
--Qui? Votre Noblesse. Mais «Rocamadour-gardien-des-portes-sacrées!»
Ozilie se tourne vivement vers moi, d’un subit mouvement où il y a de la surprise et de la crainte.
--Enfin, dit-elle en se maîtrisant une fois de plus, on garde le Prince parce qu’on a peur pour lui...
--Oh! on a peur! De quoi donc?
--Des ennemis du Prince et de ses amis. Ces derniers veulent l’enlever pour le proclamer roi; les autres pour le faire disparaître.
--Cependant des dépêches anglaises annoncent que Son Altesse combat en Kabardie...
--Si vous croyez les informations de source anglaise! Mais cela vous étonne, Monsieur l’émissaire, que je sache tout cela?
--Que vous le sachiez, non. Que vous le disiez, oui.
Je la regarde bien en face. Grande, aussi grande que moi presque, qui suis d’une bonne taille, souple, elle tient fixés sur les miens ses yeux durs et noirs. Elle est plus forte d’ailleurs qu’on ne le croit.
--Hélas! Je ne vous apprends rien, Monsieur, et c’est parce que ces faits sont connus que le péril grandit autour de Son Altesse...
Un autre poteau indicateur: «avenue Stanislas». Et cet autre plus loin. Et cette pièce d’eau qu’entourent d’autres chemins.
--Nous voici devant la mer intérieure, observe Ozilie. Puis elle se signe deux fois en passant près d’un vieillard qui sommeille dans l’ombre:
--La bénédiction de Dieu soit sur vous! dit ce prêtre.
Je m’incline aussi. Mais un jeune officier arrive sur nous. On le prendrait pour un colonel de hussards polonais.
--Allons, bon, Son Altesse! s’écrie Ozilie.
--Ah! c’est Son Altesse!
--Oui, dans l’uniforme qui lui plaît. Le reconnaissez-vous, ô fin limier chargé de veiller sur lui?
--La nuit approche et ma vue baisse, Votre Noblesse.
--Vous êtes complet.
--J’aime mieux vous laisser seule.
--A votre aise...