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TROISIÈME PARTIE - I

LE LIVRE DE BORD DE LONLAY

O Dieu, moi qui pourrais enfermé dans une coquille de noix, me croire le roi d’un espace infini!... Si ce n’était que j’ai de mauvais rêves.

Shakespeare.

DEVANT LA GRANDE MARCHE

Lonlay-Labbaye commence son enquête.

A la tombée de la nuit, ce 18 octobre, pourquoi cette propriété close de murs, sa solitude et son silence, m’oblige-t-elle à un arrêt?

Une porte fermée avec de hautes grilles. Mais à travers les grilles, on aperçoit une allée et, dans cette allée, un gros chien noir et blanc qui va, vient, s’arrête et reprend sa course monotone de bête prisonnière...

«Gardien-des-portes-sacrées!»

Cette invocation lue sur la lettre d’Ozilie, que Pierre Caussanges découvrit par hasard, me revient à l’esprit devant ce chien qui tourne comme un loup de jardin zoologique dans sa cage ratissée. Et voici que ma mémoire complète la phrase écrite par Ozilie: «Rocamadour, gardien-des-portes-sacrées».

Suis-je donc devant la maison du prince Evgueny? J’appelle:

--Rocamadour!

Là-bas, sur sa piste de gravier, le chien s’arrête. Les oreilles tendues en pavillon, le nez pointant, les yeux interrogateurs, il flaire cet homme qui connaît son nom. Pour moi, pas de doute possible: je viens de découvrir Neu-Thorenberg sur la route dite pour les seuls initiés «de la Grande Marche».

Je n’ai pas perdu mon temps.

Ce matin, en effet, dès mon arrivée à Genève, j’ai laissé à l’hôtel Jacques Wisel qui a tenu à me suivre et je me suis renseigné. La «Grande Marche»? On ne connaît pas. Quelqu’un, par charité, m’a indiqué une voie au hasard, sur une route parallèle au lac. J’ai l’impression que je m’égare. Je reviens. Je me trompe à un croisement. Tout d’un coup, ces haies de fusains soutenues par des treillis de fils de fer, puis ces murs, cette porte grillée, la romantique désolation de cette propriété, ce chien qui s’ennuie et cette halte imposée par un ordre secret...

· · ·

Maintenant, il ne s’agit plus que d’approcher le prince Evgueny. Une lettre d’audience ne me serait pas inutile. Mais comment la solliciter d’un homme qui se cache derrière ces murs? Le mieux est d’aller de l’avant.

Jusqu’ici, pas de sentinelles apparentes. Sans doute, la nuit les fera surgir. Ce soir, cependant, je ne vois personne. Comment pénétrer dans ce parc qui semble clos de tous côtés. Les murs? N’y pensons pas. S’il y a une brèche--et tout parc possède la sienne, paraît-il, on me l’a dit et je l’ai lu--ce ne peut être que le long de la haie, loin des grilles de la porte d’entrée. Tout d’abord, je ne trouve rien. Toutefois, voici sur cette crête que pousse le museau prudent d’un chat gris largement taché de noir. En grimpant à cet endroit--un mètre cinquante de hauteur pas plus--je pourrai distinguer la villa. Un rétablissement sur les poignets. Le chat a déjà disparu. Des arbres malheureusement cachent le paysage. Il faut descendre dans le parc pour apercevoir quelque chose. Et Rocamadour! Sans doute, je ne suis pas dans le rayon de sa surveillance...

Une hésitation compréhensible tout d’un coup: Suis-je sûr que le Prince est ici? Ne devrais-je pas me renseigner encore? Mais pourquoi renvoyer à demain? La meilleure manière de savoir n’est-ce pas de chercher soi-même? Le domaine est là, à ma portée. Nul ne s’oppose à mon inspection. Une aussi belle occasion se présentera-t-elle de nouveau?

Et puis des scrupules encore? Ai-je le droit de... Tout d’un coup, la sirène d’une automobile sur la route. Pas d’autre ressource que de me glisser le long du mur dans la propriété, car je n’ai plus le temps matériel de redescendre dans le fossé et de gagner le chemin que je suivais.

C’est fait. Je suis à «Neu-Thorenberg». Le bruit de mes pas, sur les sentiers, à cause des feuilles tombées, on l’entend à peine. Une allée, puis une autre plus loin. Puis d’autres encore. Des poteaux indicateurs placés à un carrefour sollicitent ma curiosité. Je ne puis pas rentrer à Genève sans les avoir au moins vus de près. Je déchiffre, écrits en français et en anglais: «Place du Sobranié». Au-dessous: «Perspective du Prince Cyrille». A gauche: «Boulevard du Sobranié». Puis, à droite: «Avenue du Prince Evgueny». Tout cela avec des flèches pour indiquer la direction. Aucun doute désormais: je suis chez «Son Altesse»... J’ai gagné.

Cependant, la villa du Prince n’est pas visible... Je devine devant moi une pièce d’eau, reconnaissable surtout aux vapeurs qui s’élèvent dans le soir...

Soudain, deux silhouettes dans la perspective du «Prince Cyrille»...

Mon premier mouvement, me cacher derrière cette baraque à outils, qui n’est peut-être pas, du reste, une baraque à outils, puisqu’elle porte ce titre sur son fronton: «Musée de l’armée». Malheureusement, les deux silhouettes ont vu mon geste. Et leur immobilité étonnée va, sans doute, me coûter cher.

Soyons beau joueur. Je salue et je m’approche, le chapeau à la main. Une des silhouettes me reconnaît, j’en suis sûr. Elle est toute en blanc--c’est Mlle Ozilie--et durcit son visage de mécontentement...

--Je ne pensais pas avoir l’honneur, Mademoiselle...

--Retire-toi, Trophime, ordonne Mlle Ozilie à la jeune femme assez corpulente qui l’accompagne.

--Oh! ça m’est égal, riposte la suivante, j’ai déjà tout compris!

--Que faites-vous là, Monsieur?

--Mon métier, Mademoiselle.

--Lequel?

--Celui que vous savez.

Elle insiste:

--Lequel? Délégué, toujours? Ce qu’il y a de certain c’est que vous ne teniez pas beaucoup à me rencontrer, si j’en juge par votre rapide retraite, suivie d’un changement de tactique.

--Je suis ici incognito. Je ne tenais pas à me faire remarquer.

--Ici, Monsieur, dites-moi donc «Votre Noblesse» je vous prie. L’incognito qui vous protège ne vous libère point de l’étiquette...

Mais elle pense à part et je le vois clairement: «Que fabrique dans ce jardin l’envoyé du Prince?» Et moi je songe, sans me formaliser de son observation: «Comment me tirer de ce mauvais pas? Enfin, je pouvais plus mal tomber.» Je constate aussi la tendance d’Ozilie à prononcer «ou» là où une Française dirait «u» et cette façon d’aspirer certaines lettres, l’h notamment.

Je répète que je suis dans ce parc pour le service secret.

--Comment? s’étonne Mlle Ozilie.

--Oui, je suis ici, mais c’est comme si je n’y étais pas: je dois passer inaperçu.

--Vous réussissez! Et pourquoi passer pour invisible?

--Secret professionnel.

--Vous voulez rire? Le prince sait où vous êtes?

--Il le sait, bien sûr. Mais s’il me rencontrait, il ferait celui qui m’ignore. Et moi celui qui ne l’a jamais vu, que de loin...

J’imagine à mesure la première fable plausible. En parlant je regarde Ozilie. Elle aussi mériterait bien une enquête. Quelle est cette femme? Que fait-elle? Que désire-t-elle? Tout ce qu’elle a raconté à Caussanges, je parie que c’est inexact. Et si je compte sur Caussanges pour apprendre quelque chose! Mais j’ai assez réfléchi; je puis me permettre une question:

--Il y a longtemps que vous êtes... que Votre Noblesse est arrivée?

--Quatre jours bientôt.

C’est extraordinaire: elle me répond maintenant sans se fâcher.

--Votre Noblesse a vu Son Altesse?

--Oui. A son jour d’audience.

Nous marchons un peu. Nous sommes arrivés--un poteau indicateur me l’apprend--dans l’avenue du grand duc Michel. Cette bâtisse, au fond, simple maison de campagne, n’est-ce pas le «palais de Neu-Thorenberg», qui appartenait au Prince bien avant son exil et où celui-ci s’est, à présent, réfugié? Je me souviens que je ne dois jamais paraître surpris. Des gens passent, près de nous, un jardinier, deux domestiques. Ils nous saluent.

--Vous vous êtes décidée... Votre Noblesse s’est décidée à revenir à la Cour?

--Oui, j’ai voulu reprendre ma place.

--Vous regrettiez la Cour?

--Non. Mais je ne savais pas Son Altesse en danger. L’ayant appris, je suis rentrée.

Quelle étourderie à cette minute! Je ne sais pas cacher mon étonnement et j’interroge sans y mettre de formes:

--Le prince est en danger?

--Vous ne savez pas? Des troubles ont surgi en Kabardie, poursuit Ozilie. Les indigènes se querellent pour le pouvoir. Il y en a qui ont peur du retour d’Evgueny. Des émissaires sont partis pour empêcher ce retour. On veut encercler le Prince ici, le retenir par tous les moyens, attenter à sa vie même. Ne me faites pas marcher, ajoute Ozilie méprisante.

--Je ne me permettrai pas, Votre Noblesse... Avez-vous rencontré quelqu’un de suspect?

--Rien, Monsieur, avant de vous avoir découvert.

--Merci, je l’ai bien mérité.

Et j’ai le sang-froid--légèrement tardif--de laisser croire que je prends cette insolence pour une plaisanterie un peu vive.

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