VI
LE PRINCE N’AVAIT PAS TOUT DIT
D’abord la voix d’Ozilie:
--A quoi dois-je attribuer l’honneur d’une visite si tardive de Votre Altesse?
La voix du Prince Evgueny:
--J’ai aperçu de la lumière chez vous. J’ai pensé que vous étiez souffrante. J’ai voulu me renseigner.
--Votre Altesse est bien aimable. Votre Altesse n’a pas sommeil?
--Vous savez qu’il est plus de dix heures et que le couvre-feu est sonné, réplique le Prince.
--C’est vrai, mais que Votre Altesse m’excuse. J’ai un peu oublié les habitudes de la Cour.
Voix hésitante du Prince:
--Vous êtes seule ici?
--Je suis avec Trophime.
--On peut nous entendre.
--A cette heure-ci, Trophime dort.
Un temps, puis avec cette maladroite hardiesse des amoureux et des timides:
--Vous ne pourriez pas renvoyer Trophime?
--Pourquoi? s’étonne Ozilie. Je suis très contente d’elle. Trophime accomplit parfaitement son service.
--Non! Envoyez-la faire une course...
--Avec vos aides de camp qui sont à la porte?
--Je suis venu seul.
--Votre Altesse aime toujours ses petites promenades nocturnes qu’il croit solitaires.
--Vous vous moquez de moi?
--Votre Altesse sait bien que non.
--J’ai, commence le Prince, une prière à adresser à Mlle Ozilie, à Mlle Ozilie en personne. C’est pour lui demander de vouloir bien présenter ma requête à Mlle Isabelle Chenoncay.
--Très bien. Je transcrirai à Mlle Isabelle quand je la verrai, répond Ozilie gravement.
--Non, insiste le Prince. Il faudrait lui transmettre tout de suite. Vous avez bien un moyen de communication depuis le temps que vous vous connaissez et vivez de compagnie.
Ozilie ne se presse pas de répondre. Enfin:
--Nous en avons plusieurs, sans compter le téléphone.
--Eh bien, continue le Prince en riant, téléphonez-lui.
Quelques pas. Ozilie doit se diriger vers un petit meuble que j’ai remarqué, près du mur. Je la distingue en ce moment par une fente, celle que produisent les deux battants au point où ils se rejoignent mal. Ozilie fait mine de décrocher un récepteur.
--Allo! Oui!... Allo!... Mlle Isabelle Chenoncay, je vous prie. Allo! ne coupez pas!...
Soudain, la voix contrite et en faisant, sérieusement, le geste de reposer son récepteur:
--Eh bien, vous voyez: ce n’est pas libre.
Encore un moment. Puis, comme on se jette à l’eau, la voix anxieuse du Prince:
--Si vous saviez! Je ne puis pas vous oublier!
La réplique d’Ozilie, sans timbre, cette fois:
--L’air de la nuit ne vaut décidément rien pour Votre Altesse.
Le Prince changeant de ton et presque enjoué:
--Vous savez que je n’ai plus de professeur de français et que je regrette les bonnes leçons de jadis.
--Votre Altesse désire-t-elle que je cherche de mon côté?
--Pourquoi avez-vous fui si vite? demande le Prince d’un accent une fois de plus transformé.
--Je n’ai pas fui, je suis partie.
--Vous même, cependant, vous reconnaissez que vous avez pris la fuite.
--C’est exact. Erreur volontaire que l’on ne peut lire que sur les lettres que j’ai adressées à Mlle Gina.
Ce doit être là une vive impertinence, car je sens le Prince décontenancé. Si je comprends bien, Ozilie lui fait observer sans détours qu’il eut connaissance de la correspondance qu’elle envoyait à la fille du premier ministre. Toutefois, Evgueny essaie d’un:
--Je ne peux plus me passer de vous.
Ce qui amène cette riposte d’Ozilie:
--Je compatis beaucoup aux peines de Votre Altesse, mais un Prince digne de ce nom doit-il se laisser submerger par des soucis de cœur?
--Suis-je donc un Prince digne de ce nom? Et croyez-vous que je tienne à être Roi?
--Ceci ne me concerne point. Mais je dois loyalement vous prévenir que je suis fiancée. Presque mariée...
--Depuis longtemps?
--Depuis deux mois.
--Deux mois! Non! Ce n’est pas possible.
--Vous faut-il des preuves, Monseigneur! J’ai des lettres qui en font foi. Je puis les mettre sous les yeux de Votre Altesse...
Ozilie doit chercher ces lettres, car si je l’entends remuer des papiers, je ne la vois plus.
--J’avais des lettres ici, remarque-t-elle. Où sont-elles? Encore égarées!
D’une voix plus élevée:
--Trophime, Trophime, où sont mes lettres?
--Vous ne les trouvez pas? demande le Prince. Ne cherchez pas...
--Mais il me les faut, affirme Ozilie qui s’impatiente. Trophime! veux-tu répondre?
La «Trophimova» qui, depuis un moment s’est glissée près de moi--mais c’est pour mieux écouter--murmure:
--Zut! ce sont les trois lettres que je n’ai pas eu le temps de retirer de la poste restante.
S’adressant à moi, en confidence:
--Vous les retirerez pour moi. Je vous expliquerai. Il ne faut pas que ces lettres traînent.
--Pourquoi?
--On y parle du mariage secret de Mademoiselle. Chut!
--Elle est mariée?
--Ça vous ennuie? Rassurez-vous: ce n’est pas tout à fait vrai. C’est pour que le Prince lui f... la paix. Ces lettres que je devais retirer, on les aurait laissées, comme ça traîner par ici pour qu’il les découvre... Alors, quand vous serez à Paris,--si vous y êtes avant nous--vous les prendrez et vous me les enverrez à mon nom. C’est un secret. N’en parlez pas. Et vous me rendrez service. Quand vous irez...
Mais la voix de Mlle Ozilie nous interrompit:
--Trophime, veux-tu te décider à me répondre?
--Qu’est-ce qu’il y a Votre Noblesse? interroge Trophime comme quelqu’un qui vient de s’éveiller.
Et pour moi, elle bredouille:
--En voilà une perte! De belles horreurs ces lettres, à croire que Mademoiselle a un amant!
Evgueny s’en mêle:
--Laissez dormir Trophime: elle ne les trouvera pas plus que vous.
--Pourquoi, je vous prie? riposte Ozilie.
--Parce que la police de mon Premier a dû passer par là.
«Bienheureuse police, toujours responsable!» Mais j’écoute soudain avec plus d’attention.
--Oh! cet homme qui est venu ce soir! s’écrie Ozilie.
--Un homme est entré, chez vous, ce soir! s’étonne Evgueny... Naturellement, il vous a parlé et il a subtilisé vos lettres. Laissez donc! C’est moi qui vous les rapporterai. On va me les offrir demain pour mon petit déjeuner. Mais ces lettres que contenaient-elles?
--Des choses... répond évasivement Ozilie.
Trophime, n’étant plus appelée, s’est recouchée.
--S’il pouvait les lire, murmure Trophime en riant, il en ferait une tête!
--Ce sont des lettres de mon fiancé, précise Ozilie. Et j’y tenais.
--Ainsi, conclut le Prince, maintenant, je puis dire que je suis seul, sans ami ni conseiller. Pourtant j’avais une si grande confiance en vous!
Ozilie, la voix changée, affirme:
--Vous savez, Monseigneur, l’attachement, le respect que j’ai pour vous. Si. La preuve? Vous sachant en danger à la Cour, je suis revenue, en dépit de tous les conseils.
--Quels conseils?
C’est tout ce qu’Evgueny a retenu:
--Certains conseils...
--Les mêmes qui vous firent abandonner la Cour, sans doute?
--Peut-être...
Un moment de répit. On devine que le Prince ne sait quoi inventer. Ou bien, il n’ose plus parler. Quant à Ozilie, elle attend. Que font-ils? Je ne les vois pas. Enfin, j’entends, mais assez mal (à cause du bruit que provoque Trophime qui vient de se lever une nouvelle fois) quelques confidences d’Ozilie que je reconstitue comme suit:
--Que Votre Altesse veuille bien se souvenir de la promesse qu’elle me fit: retrouver les lettres que l’on m’a dérobées.
--J’y penserai, assure le Prince. Mais comment était l’homme qui est entré chez vous, ce soir, avant moi?
Et c’est mon signalement que Mlle Ozilie fournit. Elle dépeint un personnage de bonne taille, maigre, au visage long, au teint brun (Teint brun est exagéré) rasé, avec un nez fort et pointu (Je ne crois pas posséder un nez pointu, mais on se connaît si mal soi-même!)
A chaque détail de ce portrait, Evgueny soupire.
--Je ne vois pas... Non, je ne vois pas.
Ozilie insiste. Elle va rappeler au Prince que cet homme est le délégué qui vint à Paris... Ça ne manque pas, en effet. Cependant réplique inattendue d’Evgueny:
--Je vous ai déjà déclaré que ce n’était pas moi qui avais expédié des émissaires à Paris! Et comment est-il arrivé ici! Ah! parce qu’il avait faim. Et vous l’avez envoyé où?
--Chez Trophime.
--S’il est encore là, je serais curieux de le voir.
Trophime qui a écouté est prête à tout événement:
--Ne bougez pas! me souffle-t-elle, tandis que, dans l’autre pièce, le Prince retient Ozilie et lui confie:
--Ne dites pas qui je suis à cet homme-là... Pour lui, je dois rester un officier de service... Non! il ne me connaît pas. Écoutez, s’il est obséquieux devant moi, je vous l’accorde, c’est qu’il m’a déjà vu; sinon, c’est qu’il croira réellement ce que vous lui annoncerez.
Ozilie doit se montrer sceptique, car le Prince insiste. Merci quand même de l’avertissement que Son Altesse a bien voulu me fournir. Mais que va répondre Trophime à cette question d’Ozilie:
--Ton invité, est-il toujours avec toi? demande-t-elle en ouvrent la porte de la chambre où se tient Trophime.
--Oh! non, Votre Noblesse!
--Où est-il maintenant? insiste Ozilie.
--Je ne sais pas, mais pas loin d’ici.
--Veux-tu essayer de le retrouver. Tu le ramèneras... Écoute! Tu lui diras qu’il y a ici un officier de service qui désire lui parler. C’est tout, tu entends. Pas autre chose... Va!... Et ne reste pas une heure et demie dehors...
--Si je ne le découvre pas, je reviens tout de suite, conclut Trophime.
Trophime s’habille dans l’obscurité. D’une voix complice elle me donne ces indications:
--On veut vous voir. Donnez-moi votre chapeau, votre pardessus. Venez. Vous allez sortir. Suivez-moi. C’est le Prince qui va vous parler, vous avez entendu?
--Oui... Il se fait passer pour un officier de service...
--C’est ça, n’ayez pas peur de lui. Je vous ai aperçu comme vous faisiez la conversation avec une ronde. Prenons la sortie qui m’est réservée. Nous rentrerons par la grande porte, chez Ozilie...
J’obéis à la sympathique Trophime qui m’a décidément pris sous sa garde.