‹ Les dieux de la tribuChapitre 18 sur 31 · QUATRIÈME PARTIE - I

QUATRIÈME PARTIE - I

POUR LA DERNIÈRE HEURE

Ne savez-vous pas reconnaître le cri de l’hirondelle de mer Ou la plainte de la mouette chassée par le vent?

Rudyard Kipling.

LES CONFIDENCES D’UN OFFICIER DE SERVICE

Les opinions des uns et des autres.

Je ne m’inclinerai donc pas devant Son Altesse Evgueny comme cela m’advint en présence d’autres Altesses, au cours de déplacements plus ou moins imprévus et que je n’ai pas à mentionner pour le quart d’heure. Du reste, c’est Ozilie qui me présente.

--Voici ce Monsieur.

Puis, se tournant de mon côté.

--Monsieur l’officier de service a désiré vous voir.

Je salue et j’attends. Certes, Ozilie n’a pas été fâchée tout à l’heure, à la pensée de m’humilier devant le Prince. Maintenant, elle redoute sa victoire et ses conséquences... En face de moi, un jeune homme blond. Est-ce cet uniforme de hussard corseté qui l’amincit et le rajeunit encore? On croirait un collégien qui s’est déguisé en soldat pendant ses vacances. Mais ce que je regarde surtout, ce sont les yeux du Prince, des yeux gris-bleus, d’un gris insistant.

Evgueny s’exprime en allemand. Deux ou trois fois, il baisse les paupières. Quand il a terminé, alors seulement, je prends la parole:

--Je comprends assez mal l’allemand; je puis cependant répondre à votre question: j’appartiens au service du Premier ministre.

Qu’est-ce que je risque? Je l’ignore, mais maintenant, je dois jouer jusqu’au bout. C’est ma seule chance d’évasion. Les enveloppes de lettres recueillies chez Trophime sont bien cachées; mes papiers--au cas où le Prince les exigerait ou même les ferait prendre de force--établiraient ma véritable identité. C’est une autre chance à tenter. Ils constituent une suprême sauvegarde.

--Que fais-tu là?

Evgueny me tutoie sans hésitation ni raideur. Devant un subalterne, quelque chose comme un agent secret, peut-être se sent-il à l’aise? Il s’arroge en outre les avantages d’une fonction d’emprunt. Il n’a pas à se tenir comme un prince. Il découvre dans sa personnalité une assurance inattendue et le plaisir mal défini que certains caractères--comme le sien--éprouvent dans une mystification bien composée.

Maintenant, Evgueny me demande mon nom. Je n’hésite pas; je donne le mien, le vrai:

--Lonlay-Labbaye.

Le Prince consulte un petit agenda qu’il tire de sa poche. Il y trouve un petit papier plié qu’il examine consciencieusement:

--C’est exact, dit-il.

Je ne souris pas. L’«officier de service» continue à tenir son rôle. Il insiste même:

--Labbaye, avec un y?... Il y a longtemps que tu es au service du Premier?

--Deux jours, Monsieur le Lieutenant.

--Tu as beaucoup de travail?

--Beaucoup.

Je n’ai pas envie de rire. Cependant le visage d’Ozilie où tant de sentiments sont lisibles: l’étonnement, une vague crainte, puis une sorte de fureur me fourniront, plus tard, des accès de joie. Elle doit se rappeler ce que je lui ai annoncé quand je l’ai rencontrée dans le parc: «Si le Prince m’aperçoit, il passera comme s’il ne me connaissait pas!»

--De quel pays es-tu?

--De France, Monsieur.

Et d’autres questions qui ne risquent pas de me compromettre, car si je ne sais rien, le Prince aussi ignore à peu près tout... Soudain, une attaque plus directe:

--C’est le «Premier» qui t’a ordonné de surveiller Mademoiselle?

--Je pourrais vous répondre, Monsieur le lieutenant, que je n’ai rien à vous dire. J’aime mieux vous assurer que le «Premier» ne donne à personne des missions de ce genre.

Le Prince regarde Ozilie. Mais elle doit songer: «Quelle perfidie! Ils s’imaginent que je ne vois rien! Comme ils dissimulent mal l’un et l’autre! Tout à l’heure, celui-là était Suisse, à présent, il est Français.»

--Alors que fais-tu ici? reprend Son Altesse.

Dois-je inventer quelque chose? Je risque de tomber du premier coup sur une bêtise.

--Je regrette, Monsieur, d’être obligé de me taire.

--Mais je suis officier de service. Je fais une ronde...

--Je ne le conteste pas.

--Ton insigne?

--Voici.

Et je montre le triangle «I. S. 24» que m’a remis Trophime un moment plus tôt. Le Prince le regarde. Il paraît surpris cette fois.

--Suivez-moi au poste de garde.

C’était bien ce que je craignais.

--Comme il vous plaira, Monsieur.

--Sortons...

Le Prince salue Mlle Ozilie et Mlle Trophime. Toutes deux se courbent dans une révérence. Je dis au revoir à Trophime et je m’incline légèrement, en souriant, devant Ozilie.

· · ·

· · ·

--Il fait froid, cette nuit.

C’est le Prince qui parle.

--Comment vous appelez-vous déjà?

Il ne me tutoie plus. Pourquoi?

--Je vais vous conduire au corps de garde; vous y serez mieux pour dormir qu’aux environs du pavillon des femmes. Attention! vous allez vous jeter sur le Palais de Justice.

--Le Palais de Justice?

--Oui, cette tonnelle près de ce carré de choux...

Des officiers passent. Une ronde, sans doute. Un homme tient à bout de bras une lanterne qui éclaire tout d’un coup nos pieds et nos jambes. La lanterne s’élève, braquée sur nous. Les officiers s’arrêtent aussitôt et nous saluent en arrondissant leur main près de leur casquette. Lorsque la ronde s’est éloignée le Prince bougonne, comme pour lui-même.

--Ils m’embêtent, tous ces gens, avec leur simulacre de cérémonies et de patrouilles. Ils racontent qu’ils vont prendre la garde! Je n’en suis pas dupe. Ils vont se coucher. Et ils savent qu’il y a des veilleurs de nuit qui dorment aussi bien qu’eux-mêmes. Sans compter les chiens qui sont plus sûrs.

Le Prince continue donc à tenir pour moi ses fonctions d’officier de service mécontent. J’écoute sans émettre de commentaires.

--Le château, poursuit Evgueny, est une auberge où ils dînent et où ils couchent. Prenez garde, voici le Sobranié. Oui, Monsieur, le Sobranié est figuré par cette remise à outils... Ainsi, ils jouent à la principauté. Toute cette propriété a été transformée par leurs soins. C’est à croire qu’il existe une dose de puérilité jamais morte et qui se maintient chez les hommes les plus graves en apparence.

«Saluez, Monsieur, la caserne des gardes sur votre gauche. C’est ce hangar. La chambre des représentants, c’est ce mur à droite. Quant au Palais Royal, c’est le bâtiment où réside Son Altesse.

--Et le corps de garde?

C’est ma première question. Elle est partie, malgré moi, par habitude professionnelle certainement.

--Il n’existe pas. Il y a une sorte de soupente pour deux personnes. Vous n’y serez pas trop à l’aise.

Le prince ajoute:

--Il n’y a pas seulement le parc qui est falsifié! Les habitants le sont aussi...

La raison de ces confidences? Je l’ignore pour l’instant; mais je ne les oublie pas.

--Tenez, ajoute Evgueny, il y a d’abord le Prince qui joue au Prince en exil.

Je crois être habile en remarquant:

--C’est son rôle, il me semble...

--Admettons, interrompt Evgueny. Il y a le Premier Ministre. Les conceptions politiques du Premier, ses idées sur l’autorité! Il surveille le Prince, trop libéral à son gré, il le conseille, il le redoute. Et les projets stratégiques du ministre de la guerre, sa mobilisation des femmes! Remarquez que ce maquillage est fragile: un appareil en carton. Le jour où les événements tourneront en faveur du Prince,--si ce jour arrive--il faudra tout reviser et compter avec les gens qui seront restés «là-bas», au péril de leur vie, sans honneurs ni profits. Mais vous, Monsieur, en attendant ce miraculeux renversement, pourquoi ne sollicitez-vous pas une place, un grade, un titre? Il reste des postes sans titulaires et l’on peut toujours en créer de nouveaux.

--Que faut-il faire?

--Verser une gratification au Premier, à l’huissier, au concierge, à je ne sais qui encore...

--Et au Prince? dis-je hardiment.

--Rien, réplique Evgueny d’une voix rude. Voyons! le Prince est tenu en dehors; il ignore tout, bien entendu. On lui a fabriqué une cour de dignitaires et falsifié sa propriété, celle-ci, le plus certain de ses revenus.

--Tout de même, le Prince a bien quelqu’un dans son entourage qui peut lui parler.

--Non, Monsieur. Il en avait un, autrefois. C’était un homme étonnant, un de vos compatriotes: le colonel Chenoncay...

--Le père de Mlle Ozilie?

Je ne compte plus mes questions ni mes interruptions.

--Oui, répond le Prince.

Je ne saisis pas très bien. C’est la seconde fois que ce nom de Chenoncay est prononcé devant moi. Caussanges le premier, me cita ce nom. Au fait, le Chenoncay de Chamarges est l’oncle de Mlle Isabelle. Mais alors? Je demande:

--C’est ce colonel qui a un frère en France?

--Précisément. Comment savez-vous? Mais vous connaissez donc Mlle Isabelle?

C’est au tour du Prince à m’interroger de nouveau. Je ne n’aventure qu’avec prudence:

--Moi? Non. A peine.

--Comment? Vous la connaissez à peine et vous allez lui demander l’hospitalité? s’étonne Evgueny.

--C’est-à-dire que je pouvais me permettre...

Mais un rapprochement dans mon esprit: Isabelle--Ozilie, puisque Mlle Ozilie est la fille du colonel Chenoncay et que le frère du colonel qui est à Chamarges a une nièce qui se nomme Isabelle...

--C’est-à-dire que c’est Mlle Trophime que je connais un peu.

--Ah! bon! s’écrie le prince en éclatant de rire.

Et cette gaîté c’est pour ne pas montrer combien ma réponse le satisfait. Ma parole, il est jaloux même des relations de Mlle Isabelle-Ozilie.

Sans insister pour savoir comment j’ai pu lier connaissance avec Trophime, Evgueny s’informe:

--Vous n’avez jamais vu le fiancé de Mlle Isabelle?

Je rectifie, exprès:

--Le fiancé de Mlle Ozilie?

--Si vous voulez, c’est la même chose.

Cette confirmation m’enchante. Toutefois, il faut répondre quelque chose:

--Je sais qu’il y a plusieurs fiancés sur les rangs, mais je ne suis pas sûr qu’il y ait un élu.

--Quels sont ces fiancés?

--Leurs noms, je les ignore. Il y a un avocat, un magistrat... deux avocats même...

J’ai l’air de chercher, je ne puis retenir un sourire intérieur en constatant le tour qu’a pris cette conversation si étrangement commencée chez Ozilie et qui se poursuit, en pleine nuit, dans le parc endormi du Palais de Neu-Thorenberg.

--Il y a encore un médecin, déjà célèbre et un jeune ancien ministre.

--Français?... Qui ça peut bien être?

--Je ne sais pas encore.

--Enfin, y a-t-il un Élu? reprend le Prince.

Décidément, il y tient. Je n’ai aucune raison de ne pas favoriser les combinaisons d’Isabelle-Ozilie que me confia Trophime. Après tout, elle m’a rendu service. Sans le prévoir, il est vrai...

--A vrai dire, je crois qu’il y a un Élu. Qu’est-ce qui me permet de le croire? Des tas de petites choses insignifiantes, mais qui ont leur poids.

Nous sommes tout à fait en confiance, «l’officier de service» et moi. Il devine sans doute que je ne veux pas aller plus loin sur ce sujet ou bien que je ne sais plus rien. Il se décide:

--Tenez, le corps de garde est là. Vous pourrez y dormir. La clef est sur la porte. Au revoir, Monsieur. Bonne nuit.

Et Son Altesse Royale me tend la main.

· · ·

· · ·

Le corps de garde possède une paillasse et des couvertures. On peut y dormir. Ce n’est qu’une baraque, il est vrai, mais elle est éclairée par une ampoule électrique. On peut y méditer aussi.

Demain, je quitterai ce Palais, quand les portes s’ouvriront. Je rentrerai à Genève, avec les confidences de «l’officier de service». Que valent-elles? Pourquoi ce Prince m’a-t-il ainsi parlé, caché--comme Mlle Isabelle Chenoncay--sous un nom d’emprunt.

Ozilie, je le conçois bien, a changé de race--elle se dit autrichienne--comme d’autres émigrent d’un pays ou se réfugient dans un autre siècle. Mais Evgueny? Je crois qu’il est autoritaire, toutefois la force lui manque. Il veut diriger et, peut-être, régner. Mais il n’a pas l’audace de conquérir le pouvoir. Et saurait-il le conserver?

Par un revirement incompréhensible pour ceux qui l’entourent, Evgueny qui souhaite la couronne, n’entreprend rien pour se l’attribuer. Peur des coups? Plus simplement: impuissance dans la décision et l’action. Des projets, des combinaisons, des velléités dont il aperçoit très vite les inconvénients. Il ferait sans doute un excellent «officier de service», non un capitaine. Aurait-il su succéder au roi, son père, honorablement?

Connaissant sa carence de rêveur d’action, Son Altesse préfère laisser croire qu’il se désintéresse de tout ce que l’on trame en sa faveur et que le retour à la royauté n’est qu’un songe, imaginé par son Premier Ministre. Il pense qu’en répétant: «Je suis trop libéral, presque républicain, donc je ne puis régner», on ne découvrira pas son véritable caractère qu’il cache sous une armature d’indifférence, de mystification et de froideur.

Page 1