II
A CAUSE D’UNE LETTRE RETROUVÉE
En lisant les journaux ce matin,--vieille habitude--je m’arrête sur une petite dépêche, à coup sûr d’origine anglaise, bien qu’elle soit datée de Constantinople. Elle annonce en cinq lignes que le prince Evgueny a été assassiné en Kabardie par un fanatique. C’est tout. Pas de commentaires. La nouvelle, du reste, a fait peu de bruit. Nul ne souligne la malheureuse destinée du petit prince amoureux et irascible...
Ce télégramme dit vrai,--je l’ai su depuis--en ce qui concerne la mort violente d’Evgueny. Le fanatique n’était pas un partisan de la royauté ou de la république, mais un jaloux que son épouse délaissait. Il a frappé de plusieurs coups de poignard un Européen en qui il a cru reconnaître l’amant de sa femme.
La vérité, plus tard encore, j’ai pu la rétablir ainsi qu’il suit: Evgueny, après la disparition d’Ozilie, avait quitté en secret la Suisse pour gagner la Kabardie et se conformer à ce qu’annonçaient les télégrammes du premier ministre. Toutefois, il s’était arrêté à Wien. Pas d’Ozilie. Où était-elle? Evgueny ne pouvait imaginer qu’Ozilie vivait alors toujours en Suisse, dans une retraite sûre.
Ce rêveur désenchanté avait voulu sincèrement se perdre dans l’action. Il continua sa route, avec une résolution désespérée dans les replis de son cœur. A peine fut-il parvenu dans son royaume qu’il se fit tuer, par erreur.
De cette fin tragique, aucune allusion à mon journal. Toutefois, quelques excellents camarades doivent dire en me désignant:
--Il a beaucoup d’imagination.
Et c’est un blâme de leur part, chez ceux-là même qui ne savent rien distinguer en dehors d’une réalité qu’on leur apporte toute triturée.
Par contre, Floriot qui était satisfait d’expédier sous forme de télégrammes les communiqués falsifiés qu’on lui distribuait, est considéré aujourd’hui comme un informateur sûr et sérieux. N’insistons pas...
Mais Ozilie, lorsqu’elle apprendra la mort du Prince reviendra-t-elle à Paris? Elle n’a plus de raison de se cacher, cette voyageuse qui délaisse Chamarges pour Paris, Paris pour la Suisse, Genève pour Wien et ainsi de suite, fuyant toujours comme un malade à la recherche d’un asile meilleur.
Toutefois, si elle ne reparaît pas, ce sera bien la preuve qu’elle croit Wisel au courant de ses deux noms et de sa véritable identité. Et elle ne se décidera jamais--je la connais suffisamment--à fournir des explications que l’on n’admet qu’à demi, pour avouer qu’elle s’est dissimulée sous un manteau étranger... pour s’excuser enfin d’avoir menti...
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N’oublions pas. A quatre heures et demie, devant une librairie boulevard Saint-Germain, rendez-vous avec Jacques Wisel. Il me reste encore le temps de donner les instructions nécessaires à la fille de ma concierge pour retirer de la poste restante les lettres adressées à Mlle Ozilie de Wicheslaw. La demoiselle nous rejoindra sur le boulevard. Ainsi, je n’aurai pas de tri à opérer: Wisel recevra toute la correspondance.
--C’est très bien, dit Wisel dès qu’il m’aperçoit. Vous êtes à l’heure.
Je ne lui en ferai pas la remarque, mais il est agité plus qu’il ne le croit. Et il doit m’attendre depuis un moment déjà.
--Vous avez «ma» lettre?
--Les voici...
Je désigne une jeune personne légèrement sournoise qui vient à ma rencontre et me remet d’un air indifférent un paquet d’enveloppes. Elle s’éloigne, non sans témoigner de sa curiosité. Je tends les lettres à Wisel.
--Qu’est-ce?...
--Six lettres de Pierre Caussanges--son adresse est au verso--trois qui sont de vous;--votre écriture est bien reconnaissable--et trois autres d’origine ignorée...
--Je ne veux que les trois miennes, observe Wisel.
--Moi, je n’en désire aucune. Prenez, faites ce que vous voudrez. Vous ne voulez pas vous asseoir dans un café?
--Il va pleuvoir, c’est vrai, mais je préfère marcher. Je ne puis rester en place, me répond Wisel.
C’est pour ne pas montrer sa stupéfaction. Quelles sont ces trois lettres inattendues dont il examine à présent la suscription.
--On vous a tout donné?
--Bien sûr.
--Et ces lettres-là? s’étonne-t-il avec un visage ridé par l’angoisse.
C’est donc cela les effets du capricieux amour! Quelle chose curieuse à observer chez les autres.
--Je ne sais pas.
--Que dois-je en faire?
--Les mettre dans une boîte, elles retourneront au bureau d’où elles sont sorties. Mais que de complications vont apparaître!
--Alors?
--Détruisez-les.
Mais il ne m’écoute pas.
--Qu’en pensez-vous? Elle avait un autre correspondant?
--Cela ne signifie rien. Ce sont peut-être des lettres d’affaires.
--Vous pensez?
--Évidemment!
Je ne suis sûr de rien, mais je réponds avec assurance. Aussitôt Wisel:
--Vous savez beaucoup plus de choses que vous ne voulez en laisser entendre, remarque-t-il avec amertume.
--Pourquoi cette réflexion? Après tout, vous avez peut-être raison...
--Je parierais que vous êtes au courant du contenu de ces trois lettres, reprend Wisel en tournant dans ses mains les trois enveloppes inconnues.
--Ne pariez pas, vous allez perdre.
--Ozilie et Trophime vous ont fait des confidences.
Il me le déclare sur un ton irrité. Excusons-le... Il est tellement changé depuis le jour où il a fait la découverte d’Ozilie.
J’aime les gens qui savent se décider. Réfléchir. Oui. Mais agir. Et puis il arrive ce qui doit arriver. Je préfère même ceux qui savent au besoin, commettre une sottise. Un peu vivement, j’interviens:
--Si vous étiez seul, est-ce que vous regarderiez ces lettres?
--Pourquoi cette question?
--Parce que je vais me retirer. Qu’allez-vous faire?
--Je vais remettre ces lettres à la boîte.
--Non. Vous en aurez un regret inavoué, mais certain. Prenez le seul moyen qui vous accordera une tranquillité, même provisoire.
--Vous êtes un étrange personnage, Lonlay...
--On me l’a déjà affirmé.
--Vous conservez le secret d’une confidence, mais vous n’hésitez pas à me conseiller d’ouvrir ces lettres qui m’apprendront ce que vous savez...
--Je ne vous y oblige pas...
--Je sais bien. Vous êtes quand même un drôle de corps. Incapable d’une indiscrétion en ce qui concerne un ami. Mais lorsqu’il s’agit de votre journal, vous ne vous connaissez pas de limites... Avouez que vous êtes aussi avide de connaître ces lettres que moi-même. Si on vous les avait remises, à vous seul, que feriez-vous?
--Je n’hésiterais pas.
--Vous les décachetteriez!
--J’ignore. Mais j’aurais déjà pris une décision.
Jacques Wisel fait encore quelques pas.
--Si elles m’ont accordé des confidences, comme vous le supposez, mon cher Wisel, elles ont dû me demander de les garder secrètes. Par conséquent, c’est comme si elles ne m’avaient pas parlé.
Il s’excuse, il met dans sa poche les lettres de Caussanges et les siennes. Mais il ne sait quoi faire des trois autres. Le timbre de la poste indique Paris. Il me le fait remarquer.
--Je ne sais rien de cette femme, ajoute-t-il, avec un sourire où il y a de la colère et de la rancœur. Et là-dedans, peut-être, se trouve la réponse à toutes les questions que je me pose. Mais qu’apprendrai-je?
A la manière des hésitants qui reculent un peu ce qu’ils vont décider, il déchira brusquement une enveloppe. Et il se mit à lire. Son geste, je l’avoue, me surprit. Mais bien davantage son visage, à mesure qu’il lisait. Il fut saisi d’un tel désarroi qu’il épelait à voix basse:
Ozilie, nos baisers... Et cette nuit du mois dernier où je vins te surprendre, rappelle-toi... Un signe de toi et j’accours.
Wisel ouvrit la seconde lettre.
Notre nuit de noces. Ton petit corps dans mes bras...
A la troisième maintenant.
Mon épouse chérie... Notre mariage secret qu’il faudra bien régulariser... Quand pourrons-nous, au grand jour paraître ensemble, vivre ensemble...
Pas de date. Une signature illisible. Et tout cela impersonnel, dactylographié! Wisel s’arrêtait comme par hasard, sur des passages:
Notre mariage jusqu’ici secret, mais légal tout de même, rassure-toi. Et le consentement de ton oncle n’était pas nécessaire...
Il cessa de lire.
--Ce n’est pas possible! dit-il. Ce n’est pas possible!
Alors, il reprit les trois lettres, s’efforça de croire qu’il s’était vraiment trompé, revint aux adresses, feuilleta les papiers. Mais les lignes se bousculaient. Il ne distinguait plus ce qu’il avait déchiffré tout à l’heure et par ci, par là, il relevait des «Ozilie», «ma femme chérie», «mon épouse aimée» comme des points de certitude...
Bouleversé, il restait sur place.
--Vous êtes malade?
D’un mot, j’aurais pu le guérir. Ces lettres, c’était Ozilie elle-même qui les avait écrites et fabriquées pour que le prince Evgueny, la croyant mariée, ne songeât plus à l’épouser et, à cause d’elle, à rejeter une couronne, même problématique.
--Pourquoi? répétait-il. Les femmes se griment donc suivant l’homme à qui elles s’adressent...
--Les hommes aussi, Wisel...
--Ces lettres ne sont pas vieilles, reprit-il. Voyez les timbres: Octobre.
--Je ne parviens pas à lire...
--Elle a menti... Elle était perfide... comme les autres...
--Vous la calomniez... Elle vous expliquera quand vous la verrez.
--Je ne la verrai plus...
Jacques Wisel regardait devant lui. Des gens passaient à côté de cet homme désaxé. Deux femmes qui se donnaient le bras se mirent à rire en le voyant. Il ne pensait plus à moi. Je m’étais éloigné un peu pour mieux l’observer et aussi pour qu’il ne fût pas gêné quand il reviendrait à lui...
Mais déjà il ne me connaissait plus. Que faire? Je me retirai encore puisque je ne pouvais être pour lui d’aucun secours. Je le surveillai quand même. Comme tout devait chavirer dans son cœur! Avant de partir, je me retournai: il était resté sur le bord du trottoir, «ses lettres» à la main, insensible à la petite pluie d’hiver qui commençait de tomber sur Paris.
POUR CONCLURE
Telle est cette histoire où, à cause d’une lettre égarée, l’on voit le jeune homme qui l’a recueillie ne plus songer qu’à une femme, cette femme rencontrer de son côté ce qu’elle juge l’insaisissable bonheur, s’attarder à sa poursuite, puis le laisser fuir, un journaliste déchiffrer une énigme, poursuivre une Altesse, gagner une partie, échouer ensuite par excès de réussite, un Prince, plein de velléités et d’hésitations, qui a perdu son trône, proclamer par faiblesse et dépit de ne pouvoir le reconquérir, qu’il n’en veut plus et s’attacher, tant est grand son esprit de contradiction, à détruire ce qu’avait échafaudé son premier ministre, où l’on voit encore la même jeune femme, sensible et volontaire, mais qui se croit forte et libre, errer désormais sur les routes du monde. Et son cœur est à prendre. Agences s’abstenir.
Fin
(L’Homêt, 1926).
(Paris, 1928).
TABLE
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