IV
SUR LES QUAIS DE LA GARE
A Paris, ils débarquaient le lendemain matin, déjà familiarisés avec la ville par l’air plus froid, le temps de pluie et les fumées de la banlieue. Ozilie disparaissait dans un de ces grands manteaux particuliers aux institutrices en villégiature. Elle emportait une seule valise, le petit sac de voyage de celles qui se déplacent souvent et promptement. Elle avait confié à Caussanges, la veille, qu’elle ne prenait que le strict nécessaire: «ma brosse à ongles, ma brosse à dents, mon savon et ma Bible.» Transformée, voyageuse en tenue d’automne, elle salua Pierre Caussanges d’un rapide signe de tête.
Mais lui, imprudemment demanda:
--Vous êtes pressée? Vous allez loin? Puis-je vous être utile?
Il aurait voulu lui glisser encore cette question: «quand pourrons-nous de nouveau nous rencontrer?»
--Vous ne faites rien, dit-elle, accompagnez-moi donc à la consigne.
Caussanges fut aussitôt très contrarié. Ozilie le remarqua peut-être, car elle ajouta:
--Vous oubliez déjà la valise que votre domestique a mise, il y a deux jours, aux bagages?
Cet inutile mensonge qu’il avait fait à Valence, Pierre maintenant en était gêné. Il réfléchit qu’il lui serait toujours possible de s’étonner de ne rien trouver.
--Votre domestique vous a-t-il seulement remis le bulletin pour retirer votre pardessus?
--Quel pardessus?
--Celui que vous avez plié dans votre valise.
L’embarras de Caussanges, elle le vit, la maligne Ozilie.
--Suis-je sotte! s’écria-t-elle. Je vous fais perdre votre temps. Qu’iriez-vous faire aux bagages?
--Mais non. Précisément, je m’y rendais.
--Marchons, dit-elle alors.
Ils s’avançaient difficilement dans la foule. Soudain Ozilie reprit avec un visage durci:
--Avouez donc, Monsieur Caussanges, avouez que vous avez pris le train, derrière moi, comme un collégien, que vous n’avez ni valise ni pardessus qui vous suivent...
Quand il y a une sottise ou une maladresse à commettre certains hommes s’en voudraient de laisser l’une ou l’autre en suspens. Pierre Caussanges commença de nier.
--Vous n’affirmez pas assez, dit Ozilie, et vous protestez sans conviction.
Pierre Caussanges avoua en souriant qu’il était monté dans le train, derrière Ozilie. Il avait décidé en effet de partir dans la même direction que la jeune fille sitôt que celle-ci l’eut quitté...
--Je ne vous en veux pas, interrompit Ozilie. Mais maintenant, c’est fini. Laissez-moi, oui, laissez-moi.
--Je ne veux pas vous déranger.
--Vous me faites perdre mon temps et vous perdez le vôtre aussi.
--Qu’est-ce qui vous déplaît dans ma personne?
--Rien, répliqua Ozilie en riant. Mais ce n’est pas suffisant.
--Pas suffisant?...
--Oui. Ne pas déplaire n’est pas suffisant pour plaire.
--Que faut-il que je fasse? J’ai de la fortune... Ne prenez pas ce que je vous dis...
--Monsieur, je ne suis pas un objet que l’on achète, ni un jouet capable de distraire. Cherchez mieux, cherchez plus loin... Il y a tant de femmes que vous pourriez suivre et qui ne vous mèneront pas de Chamarges à Paris, un long parcours!
Il restait devant elle les bras allongés, les mains jointes sur son veston boutonné.
--Perdez donc! lui dit-elle tout d’un coup, perdez cette habitude de sacristain désœuvré!
Et comme il la regardait, gêné et silencieux, elle déclara d’une voix posée:
--Vous avez cru que j’étais riche parce que vous m’avez vue en automobile. Mais c’était l’automobile de votre voisine de Chamarges. Parce que je voyage en «première»: le voyage m’a été payé. Parce que je suis à peu près convenablement habillée! ce sont les robes que Mlle Isabelle m’abandonne et me permet d’user. Parce que j’ai quelques bijoux, dont trois véritables: comme les robes, ils proviennent de Mlle Isabelle à qui ils ont eu le tort de déplaire.
«Je suis une petite institutrice, Monsieur. Une modeste institutrice qui parle plusieurs langues, qui est de famille honorable, c’est vrai, et qui est obligée de gagner son pain de chaque jour. Laissez-moi, je vous prie, Monsieur. Vous n’êtes pas le premier, vous ne serez pas le dernier à faire ainsi erreur sur mon compte. Je vous ai permis un peu sur ma piste de tâtonner. Parce qu’une femme prend toujours quelque plaisir à soulever un homme sérieux dans son sillage, et puis parce que je voulais me rendre compte, savoir si vous étiez semblable à tant d’autres. Je suis fixée. Excusez-moi, comme je vous excuse...»
Elle avait parlé d’un trait, d’une voix contenue. Tandis que Caussanges assez mortifié la saluait, elle s’éloigna et se perdit très vite dans la foule des voyageurs, vers la sortie. Cette fois-ci, Caussanges n’essaya point de la suivre.
· · ·
· · ·
Mais il examina sur-le-champ une dizaine de projets qu’il rejetait à mesure. Il se décida pour celui qui lui parut le plus simple: écrire à Mlle Ozilie, lui demander un entretien.
Rentré chez lui, à Paris, Caussanges rôda dans son appartement de la rue Bochart de Saron, puis il commença une lettre, une autre encore. Jamais il ne se sentait satisfait. «C’est trop long, disait-il, c’est plein d’excuses, de protestations. Elle ne lira pas si loin...» Caussanges s’arrêta à un billet qui allait droit au fait:
Vous êtes partie ce matin, si vite, Mademoiselle, que je n’ai pas eu le temps de vous répondre et de vous assurer de la sincérité de mes sentiments désintéressés...
Il terminait en sollicitant un entretien. Il se garda bien de faire allusion aux feuillets qu’il avait recueillis sur la route de Chamarges. Il les réservait pour une seconde ou une troisième lettre, au cas où la première resterait sans réponse. Il dirait à ce moment-là qu’il venait de découvrir, au cours d’un récent voyage à Chamarges, un curieux document dont il citerait quelques extraits. A cette minute, la jeune fille serait bien forcée de lui demander des précisions si elle tenait toujours aux deux pages emportées par le vent...
Caussanges, pour distancer l’obsession qu’il avait d’Ozilie, détruisit quelques papiers qui encombraient sa table, jeta des journaux dans une corbeille, résolut de se promener dans Paris. Mais où aller? Les journaux dont il venait de se défaire lui remirent en esprit le nom de Lonlay-Labbaye.
«Si je lui parlais d’Ozilie! se dit-il. Cela pourrait l’intéresser. Enfin, il n’est pas de mauvais conseil.»
Caussanges tenait par dessus tout à trouver un confident à qui il pourrait conter sa récente histoire. Lonlay-Labbaye, le journaliste, lui paraissait digne de cet emploi. C’était un grand et mince personnage, ancien correspondant de guerre pendant la tourmente de 1914-1918 et qui continuait de voyager pour son journal, de l’auberge au palace, comme autrefois, il allait d’un État-major à un Grand-Quartier. On lui reconnaissait de l’audace, de l’expérience, du flair et de l’imagination. Ses confrères eux-mêmes s’accordaient pour lui allouer tantôt l’une, tantôt l’autre de ces qualités.
De l’expérience, Lonlay en avait. Et le métier le formait chaque jour. Les accidents de chemins de fer lui apprenaient la géographie, les drames énigmatiques, les villes qui ont une cour d’assises, les réunions politiques, les déplacements de souverains et les enquêtes de police l’âme diverse des hommes.
Par hasard, Lonlay, à qui Caussanges téléphona, n’était pas encore sorti.
--Allo! Tu as quelque chose à m’annoncer... Rien d’intéressant! Mais si, c’est intéressant puisque cela te concerne... Eh bien, viens me voir... Oui, chez moi, boulevard Saint-Germain... Quand tu voudras... Allo! je t’attends. Je ne sors pas.
· · ·
· · ·
Lonlay écouta le récit de Pierre Caussanges. Aucune interruption. Il laissait, selon sa coutume, parler son sujet, quitte à le ramener à la question lorsque de trop grands écarts se produisaient. La rencontre de Caussanges et d’Ozilie de Wicheslaw sur le chemin de Chamarges fit tomber en arrêt le reporter. Lorsque son ami eut terminé, Lonlay recomposa l’ensemble à sa manière, puis:
--C’est une demoiselle qui cherche un fiancé. La chasse est ouverte. C’est normal. Non, ne lui parle pas de l’innocence de tes intentions. Veux-tu un conseil et non une opinion conforme à ce que tu penses? A ce que tu as, déjà, à demi décidé d’entreprendre? Oui. Eh bien, fais-lui savoir que tu n’as jamais songé à l’épouser, attendu que tu es fiancé toi-même...
--Mais ce n’est pas vrai!
--Ça n’a pas d’importance. Si tu l’intéresses déjà un peu, tu l’intéresseras davantage. Et peut-être se produira-t-il ceci: ou bien elle ne songera plus qu’à te faire rompre les fiançailles dont tu lui parles, ou bien, te jugeant peu compromettant, elle tolèrera ta présence près d’elle. C’est à toi, à ce moment-là, de savoir t’y prendre pour devenir indispensable...
--Que faudra-t-il faire?
--Si tu en es là, rentre à Chamarges tout de suite, sans tourner la tête...
--Mais encore? reprit Caussanges.
--Par exemple: «Tu es assez riche pour deux»... Trouve le moyen de le glisser au bon moment. On ne sait pas... Cela peut avoir une certaine influence. Mais un sûr instinct m’avertit qu’avec elle, tu seras aussi malheureux pour deux.
--Et si je lui demandais dans un prochain billet où je dois lui remettre sa «lettre» que j’ai retrouvée?
--Elle comprendra que tu désires une entrevue.
--Et après?
--Elle est fort capable de te la refuser.
--Oh! elle n’oserait pas, quand même! s’écria Caussanges.
--Elle ne me paraît pas femme à se gêner, d’après ton histoire. Elle te répondra qu’elle n’a pas le temps, qu’elle n’est pas libre, qu’elle n’a plus besoin de cette lettre qu’elle a égarée, que son amie lui ayant écrit de nouveau lui a répété son adresse...
--Et alors, la lettre que j’aurais trouvée?...
--Elle te priera de la détruire. Et tu le feras. Et je te connais: tu lui écriras pour lui annoncer que tu t’es conformé à ses ordres...