V
CE QU’ON LIT SUR LA LETTRE
Lonlay accorda à Caussanges quelques secondes de réflexion, puis il demanda:
--Tu as toujours sur toi la lettre de cette demoiselle?
--Quelle lettre?
--Bien. Veux-tu me la montrer.
--Je ne sais pas si je l’ai...
Caussanges trouva dans son portefeuille, comme par hasard, la lettre qu’il avait cueillie parmi des ronciers, sur la route de Chamarges. Lonlay la lut lentement. Quand il eut fini:
--Je ne comprends plus ton récit, dit-il à Caussanges. Ou alors je ne comprends plus ton histoire... Peut-être que cette lettre que tu as ramassée, ce n’est pas une lettre que Mademoiselle... Comment l’appelles-tu?... Ozilie... a reçue, mais une lettre qu’elle se préparait à envoyer. Elle la lisait ou la relisait dans l’auto, en allant à la gare, avant de la mettre à la poste. Sinon, ce n’est pas clair. Et Ozilie, dame de compagnie, a naturellement été curieuse de lire une lettre qu’on lui avait confiée.
--Ozilie n’est pas dame de compagnie, elle est institutrice chez Mlle Isabelle, rectifia Caussanges.
--Tu en es sûr?
--C’est Ozilie qui me l’a avoué.
--Institutrice, dame de compagnie, cela revient au même pour la circonstance. Et cette Isabelle qui est-ce?
--Je ne la connais pas. Je sais qu’elle est la nièce de M. Chenoncay, propriétaire de l’enclos voisin de ma maison à Chamarges.
--Tâche de te renseigner encore et enchaînons: Donc, Mlle Isabelle écrit une lettre, la confie à Mlle Ozilie qui doit à la gare prendre le train. Elle a prié Ozilie de mettre cette lettre à la poste. Dans l’auto, seule sur la route, Ozilie trouve le moyen de décacheter--ne te fâche pas; c’est une supposition--discrètement l’enveloppe qu’on lui a remise. Espère-t-elle y découvrir des secrets qu’elle a besoin de savoir? Peut-être. Ozilie commence sa lecture. Mais il y a plusieurs feuillets. Elle en dépose quelques-uns sur le siège, près d’elle. Le vent les emporte. C’est clair...
--C’est vraisemblable, approuva Caussanges.
--Grosse émotion d’Ozilie lorsqu’elle s’aperçoit, un peu tard, j’en suis sûr, de cette disparition. Elle court à la recherche des précieux papiers. C’est à ce moment que tu la vois venir. Tu viens d’achever ta première lecture du fragment envolé. Ozilie, très ennuyée, ne peut plus expédier une lettre ainsi diminuée. Mais si ce garçon qu’elle rencontre (c’est toi) avait découvert les feuillets égarés! Ozilie s’efforce de te convertir en allié. Elle te parle la première, t’entraîne à la ville, te met en confiance pour que, si tu trouves les pages perdues, tu les expédies à elle-même, à une adresse qu’elle t’indique, non à la maison où elle réside à Paris et qui ne lui appartient pas, où en tous cas, elle craint on ne sait quelle surveillance.
--Pourquoi se serait-elle brouillée avec moi, si elle tenait à mes services?
--Un peu de patience, j’y arrive. Elle te retrouve à la gare de Valence. Elle t’imaginait à Chamarges. Qu’est-ce que tu fais là? Elle se tient ce raisonnement qui n’est pas dépourvu de justesse: «Puisque ce monsieur a pris le train, c’est pour me suivre. Puisqu’il n’habite plus le pays où la lettre a été perdue, il m’est inutile.» Elle ne veut pas s’encombrer de ta personne. Elle te le déclare bien carrément. Après, elle réfléchit, elle trouve plus efficace de pactiser avec toi. Elle est capable d’un sentiment désintéressé. Mais toi, tu insistes, tu es maladroit, tu veux connaître son adresse. Aussitôt, elle se sépare de toi sans hésiter...
--Cela me paraît plein de logique, concéda Pierre Caussanges.
--Plus j’examine la lettre que tu as ramassée, reprit Lonlay, plus ma version me paraît évidente. La tienne n’est pas mal, mais elle est incomplète. Il y a cependant une chose que je n’explique pas: quel est donc cet Evgueny dont il est fait mention dans cette lettre?
--Je ne connais pas d’Evgueny.
--Je m’en doute un peu. C’est une question que je me pose tout haut. Je vais quand même te lire le passage qui reste pour moi sans solution:
Donne-moi des nouvelles d’Evgueny? Comment supporte-t-il les événements? que dit-il de mon évasion? Car, pour lui, c’est une évasion. Qu’il se rassure. (Ne le lui annonce pas, ni à personne). Je retournerai à N.-T., à cause de toi d’abord, lorsque j’aurai mis «l’Irréparable» entre Lui et Moi. Toutefois, je voudrais que cet «Irréparable»--j’en ai plusieurs sous la main--ne fût pas un coup de folie, comprends-tu?... Mais au contraire quelque chose qui m’agrée et qui soit parfaitement présentable. Sinon, Evgueny croirait à du dépit...
--Tu connais cette ville qui est N. T.? Et cet Evgueny? demanda Lonlay.
--Pas du tout.
--Et Ozilie comment est-elle?
--C’est une jeune fille de ma taille, à peu près, expliqua Caussanges. Elle est grande par conséquent, pour une jeune fille. Une démarche aisée, souple, bien particulière et reconnaissable quand on l’a remarquée, ne serait-ce qu’une seule fois.
--Bon. Après? Après la démarche, insista Lonlay. Les yeux? Les cheveux?
--Des cheveux tirant sur le brun, plutôt chatains mais que l’on ne voit guère sous le chapeau. Des yeux qui paraissent noirs tellement ils sont brillants. Mais ils sont en réalité gris verts. Tantôt très doux. Parfois durs avec fermeté. Souvent un peu mélancoliques. De grands cils, des sourcils bien fournis. Visage ovale.
--Comment était-elle habillée? interrompit Lonlay.
--En blanc.
--Oui. Mais comment?
--Ah! ça, je ne pourrais pas te dire. J’ai vu l’ensemble. J’ai gardé une impression générale.
--Et dire que c’est pour des gens qui ne voient rien, comme toi, que les femmes soignent tous les menus détails que tu ne retiens pas!
--Les détails composent l’ensemble favorable.
Lonlay avait gardé les deux feuillets perdus par Ozilie et retrouvés par Caussanges. Les papiers qu’il froissait l’amenèrent à poser une autre question.
--Elle est de condition modeste?
--Je le crois.
--Comment le sais-tu?
--Elle me l’a dit et je m’en suis aperçu.
--Achève ta pensée. Elle est de petite aisance et tu es riche... riche pour deux.
--Maintenant, oui.
--C’est-à-dire que tu vas l’épouser.
--Pourquoi pas? s’étonna Caussanges.
--Épouse-la, si tu veux, mais ne lui écris pas. Tu lui as parlé de ce beau projet?
--Je ne pouvais pas: je ne la connaissais pas assez.
--C’est cependant un bon procédé pour faire connaissance.
--Mais j’ignore tout de sa vie, de son mystère, de...
--En l’épousant, tu risques au moins de satisfaire à ta curiosité. J’y insiste par contre: arrange-toi pour savoir qui est cette Mlle Isabelle. Ainsi tu auras, du même coup quelques précisions sur ta voyageuse Ozilie.
Lonlay s’était, tout en parlant, dirigé sur la pièce voisine. Il avait une idée.
--Excuse-moi: un travail à terminer. Une seconde, je reviens. Lis, réfléchis à mes conclusions, examine si tu n’as rien oublié dons ton récit...
Lonlay ne revint pas tout de suite. Il mit d’abord de petits copeaux de bois dans sa cheminée, puis au-dessus du foyer, il fit chauffer la lettre d’Ozilie.
--Je ne m’étais pas trompé! murmura-t-il.
Les mains du journaliste qui serraient les feuillets découverts à Chamarges, tremblaient un peu. Sous l’action de la chaleur, entre les lignes lisibles du texte manuscrit, une autre écriture, plus serrée, apparut. Une nouvelle lettre secrète se composait et Lonlay la déchiffrait:
Tu l’avais deviné, chère Gina, c’est bien à cause d’Evgueny que j’ai dû partir sans même prendre le temps de te faire mes adieux. C’est le Premier qui m’a paternellement conseillé ce départ. Il pensait comme moi que cette inclination du Prince n’était que l’effet de l’imagination d’un sédentaire. L’absence et l’éloignement devaient avoir promptement raison de ce... (plusieurs mots illisibles...). Mais surtout, il m’a montré combien la présence d’Ozilie à la Grande Marche pourrait devenir gênante lorsque le prince serait appelé à de «hautes destinées». Enfin, il m’a dit: «Lorsqu’on apprendra que vous n’êtes plus à la cour de Neu-Thorenberg, il nous sera plus facile de faire croire que le Prince est en Kabardie, parmi ses partisans, comme nous voulons qu’on le croie quelque prochain jour.»
--Je joue la carte Evgueny! décida Lonlay. Et il se releva pour prendre rapidement note du texte roussi qui s’imprimait sous le souffle du brasier. Certains paragraphes surtout, retenaient son attention:
J’ai quitté ce pays de Chamarges où je m’ennuyais décidément trop, pour vivre à Paris. J’habiterai en hôtel et non dans l’appartement de mon oncle...
Ici plusieurs lignes mal venues, puis ceci qui avait trait visiblement au Prince:
Il me semble qu’il est resté cet enfant frivole sur lequel nul poids de couronne ne doit peser. Quant à moi, j’ai changé depuis le jour où j’ai pris la fuite de cette maison où je n’étais plus en sûreté.
Un jour, dans la grande allée du jardin, il eut l’inconscience de me répéter qu’il m’aimait. Moi, aussi, à ce moment, je croyais l’aimer un peu. Nous étions des enfants l’un et l’autre...
Lonlay transcrivit également ce passage tronqué, l’encre sympathique employée pour la correspondance secrète ayant dû s’effacer par plaques:
Au fond, dois-je l’avouer? Je ne regrette pas cet homme inconsistant dont on ne pourra jamais rien faire;... Un prince, peut-être. Mais pas un roi.
--C’est bien curieux, observa Lonlay, ces lignes sont visibles pour moi juste au moment où les dépêches officielles annoncent que le Prince Evgueny, héritier du trône de Kabardie, se trouve dans ce pays en pleine agitation pour la plus grande joie des Anglais.
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Caussanges, pendant ce temps, attendait sans impatience. Il ne pensait pas à s’étonner de l’absence du journaliste qui était assez coutumier de ces façons. Lorsque celui-ci reparut, un instant plus tard, Caussanges reprit la conversation presque au point où il l’avait laissée.
--Pour conclure, tu ne me conseilles pas de lui renvoyer sa lettre?
--Il vaut mieux la garder, répondit Lonlay.
--Et pourquoi? demanda Caussanges, surpris surtout par le ton de cette riposte.
Comme il relevait la tête, il vit le visage soucieux de son ami.
--Pourquoi la garder?
--Je trouve cette lettre étrange.
Lonlay fut sur le point de raconter sa découverte. Mais il connaissait l’imprudence de Caussanges.
--Les jambages des mots sont bizarres, ajouta-t-il et les intervalles entre chaque ligne me paraissent bien longs.
--Ce qui te permet un diagnostic?...
Lonlay regarda Caussanges. Évidemment ce dernier ne se doutait de rien, il n’avait rien deviné...
--J’ai la conviction, assura Lonlay, que toutes mes hypothèses sur Ozilie sont fausses. Il y a autre chose.
--Je m’en doutais, affirma Caussanges presque joyeux.
L’idée d’une Ozilie, dame de compagnie, décachetant une lettre qu’on lui a confiée, lui déplaisait. «Ce sont des choses qu’un esprit droit ne fait jamais», se disait-il...
--Que décides-tu?
--Je ne sais pas encore, avoua Caussanges.
--N’écris pas à Ozilie. Attends... Garde sa lettre précieusement. Je te la plie sous enveloppe...
Lonlay se disait: «Dois-je le mettre au courant de ce que j’ai lu? Il va faire des bêtises...»
--Je vais essayer de me renseigner sur ta jeune personne. Sortons ensemble, veux-tu? Tu me parleras encore d’Ozilie, tu m’accompagneras jusqu’au journal. Je ne m’attarderai pas...
--Après le journal, où iras-tu? demanda Caussanges.
--Je prendrai le train.
--Ah! Tu iras loin?
--Je pense que je vais réussir... oui, «réussir» un assez joli reportage.
Mais Lonlay n’en dit pas plus sur ce sujet-là. Pour ces sortes de travaux, la discrétion était de rigueur.
· · ·
Toutefois, on peut affirmer qu’arrivé à son journal, il se rendit dans le bureau du rédacteur en chef.
--Vous savez, ce Prince de Kabardie...
--Qui combat, dans son pays..., répliqua l’autre par hasard au courant.
--Oui. Je sais où il est... Je pourrais le voir, lui parler peut-être.
--Un déplacement important?
--Quelque chose comme la Suisse.
--Prenez un bon pour la caisse, répondit le rédacteur en chef, après une seconde de réflexion. Puis il ajouta:
--A quand votre premier télégramme?
--Dans trois jours, quatre au plus...
--Au revoir, Lonlay. Bon voyage...