CHAPITRE XXI.
LE CHANGEMENT DE NOÉMI.
En revenant chez elle, Noémi avait un air pensif, triste même; sa mère s'en aperçut et lui en demanda la cause; Noémi s'excusa sur la fatigue de la soirée.
«Elle était pourtant si intéressante que cela aurait dû te faire oublier ta fatigue! s'écria Mme de Valmier.
-Oui, dit son mari, c'était charmant à voir, ces deux enfants si bien doués, si modestes et si heureux de secourir leurs parents!»
A ce moment, la voiture s'arrêta, Noémi et ses parents descendirent, et la conversation en resta là.
Rentrée chez elle, la petite fille se déshabilla, fit sa prière avec distraction et se coucha; mais ce ne fut pas pour dormir, ce fut pour réfléchir sérieusement.
«Comme Irène et Julien sont gentils maintenant, se dit-elle; plus leurs talents font de progrès, plus ils deviennent modestes. Comme c'est beau et courageux de leur part de travailler pour vivre! Jeanne raconte d'eux des choses bien touchantes. J'ai eu tort, grand tort de m'être montrée si froide et si orgueilleuse! C'est vilain, le respect humain; et pourtant la crainte de voir mes amis se moquer de moi m'a rendue lâche et m'a fait agir comme si je manquais de coeur!
«Mes amis! sont-ce mes amis? Quelle différence entre le semblant d'amitié que nous nous portons les uns aux autres et la tendresse dévouée que se témoignent les petits de Morville, de Kermadio et de Marsy. Avec mes amis, il n'est question que de vanités, de frivolités! Ils ne seraient pas capables de dévouement, et me traiteraient, si j'étais pauvre, comme ils ont traité Irène et Julien l'autre jour. Ils ont bien mal agi: moi aussi, hélas! Oh! je m'en repens beaucoup maintenant; je veux changer de manière d'être avec eux, avoir le courage d'aimer, malgré les élégants, ces enfants si gentils et si bons.»
Cette bonne résolution calma la conscience troublée de Noémi; elle ne tarda pas à s'endormir, en répétant:
«Je serai l'amie... des bons enfants... du Club de _la Charité_.»
Le lendemain, à l'heure habituelle de sa promenade, Noémi se rendit aux Tuileries; elle hâtait le pas, et son coeur battait, car elle allait faire acte de courage. Arrivée dans l'allée de Diane, plusieurs élégants s'empressèrent autour d'elle, mais elle se contenta de leur dire bonjour, les écarta doucement, et elle alla droit à un groupe composé d'Irène, de Julien et de tous leurs amis. Les élégants, fort surpris, l'avaient accompagnée machinalement.
«Irène, Julien et vous tous, chers amis, dit Noémi d'une voix émue, en rougissant, voulez-vous me permettre, non-seulement de jouer avec vous, mais encore d'être votre amie? Je me sens attirée vers vous, et maman dit que je ne puis que gagner en étant avec vous le plus possible. Excusez-moi si je vous ai repoussés l'autre jour: je vous en demande pardon!»
A peine ces dernières paroles étaient-elles prononcées par Noémi que tous les enfants, attendris, avaient entouré la gentille petite fille et l'embrassaient à l'envi, l'assurant de leur amitié, de leur joie de l'admettre parmi eux, et la complimentant de sa touchante démarche. Les élégants, stupéfaits de cette scène, faisaient des figures si embarrassées, si comiques, qu'à la fin Armand les remarqua et partit d'un grand éclat de rire.
CONSTANCE, _aigrement_.
De quoi riez-vous donc, vous?
ARMAND.
Vous devriez plutôt dire de qui, mademoiselle.
HERMINIE.
Est-ce de nous, par hasard?
ARMAND.
Ma foi, oui, ah! ah! ah! Vous paraissez tout interloqués, ah! ah! ah! Vervins a la bouche toute grande ouverte, ah! ah! ah! Jordan écarquille les yeux, ah! ah! ah! et Mlle Constance a l'air de vouloir nous dévorer tous d'une seule bouchée, ah! ah! ah!
La gaieté d'Armand gagna Élisabeth et ses amis. Tous se mirent à rire aux éclats.
CONSTANCE, _ricanant_.
Ainsi, de l'avis de monsieur, nous sommes ridicules?
ARMAND.
Certes, et joliment, encore!
Il y eut un hourra d'indignation parmi les élégants, qui arrivaient en foule.
HERMINIE, _avec ironie_.
Ainsi, ma belle robe de soie gris perle, ma casaque de velours gros bleu, ma toque de velours écossais gris et bleu, mes bottes grises à talons bleus, vous trouvez cela ridicule, monsieur?
ARMAND.
Parfaitement, mademoiselle; un enfant doit être mis de façon à pouvoir jouer à son aise et ne pas ressembler à une poupée vivante.
Il y eut un mélange de rires et de cris.
CONSTANCE, _en colère_.
Mais puisque nous sommes riches, nous devons donner le ton.
ARMAND.
Oh! oh! des enfants donner le ton!... Tenez, mademoiselle, voulez-vous faire une chose? Supposons que nous sommes deux avocats? Mlle Lionnette jugera ma cause; ma soeur jugera la vôtre; vous plaiderez pour le _beau monde_, moi contre, c'est-à-dire que vous serez l'avocat du diable.... (_Rires et exclamations._)
CONSTANCE, _furieuse_.
Je ne serai pas l'avocat du diable!...
ARMAND.
La paix, la paix! vous serez l'avocat du luxe, là, êtes-vous contente? (_Entre ses dents._) C'est la même chose.
CONSTANCE, _calmée_.
Je veux bien; vous allez être battu à plate couture.
JULES.
Bon, ça va être amusant.
LIONNETTE.
C'est très-gentil, ce jeu-là.
JACQUES.
Des chaises pour nos juges!
PAUL.
Avocats, retournez les vôtres, on doit plaider debout.
HERMINIE.
Ah! mais je m'amuse, moi; il est drôle, cet Armand, il commence à m'aller très-bien.
JORDAN.
A moi aussi; en place, mesdemoiselles et messieurs.
Tous les enfants s'assirent pêle-mêle et la séance commença.