‹ Les enfants des TuileriesChapitre 24 sur 32 · L'AVOCAT CONSTANCE. - L'AVOCAT ARMAND.

L'AVOCAT CONSTANCE. - L'AVOCAT ARMAND.

Et moi aussi. Nos jeux calmes, dis-je, conviennent à notre position, à notre rang. Et puis, nous faisons aller le commerce: que deviendraient sans nous, sans nos toilettes, les magasins de nouveautés, de modes, de chaussures, de coiffures, de passementerie, de bijouterie....

L'épicerie est hors de cause. (_Rire général._)

L'AVOCAT CONSTANCE, _avec dignité_.

Je méprise vos plaisanteries, avocat Armand! Et nos élégantes poupées, ne sont-elles pas la fortune de leurs fournisseurs? allez! le luxe est utile, il est nécessaire, indispensable aux autres comme à nous-mêmes.

Les élégants applaudirent avec frénésie à cet habile plaidoyer. On félicita très-chaleureusement l'avocat Constance, puis l'avocat Armand demanda la parole, l'obtint et dit avec emphase:

«Messieurs les juges, et vous, chers auditeurs, l'éloquence perfide de mon spirituel adversaire ne m'empêche pas d'avoir raison. Autant le luxe modéré est utile, je le reconnais, autant le luxe exagéré que j'attaque, que j'attaquerai toujours, est mauvais et même dangereux! En effet, nous, enfants, avons-nous besoin, dites-moi, d'être couverts de soie, de velours, de dentelles et de garnitures de toute sorte? Nos jeux s'accommodent-ils de ces beaux habits qui nous empêchent de remuer, de peur de les déchirer ou de les salir? A quoi servent vos bottes magnifiques? Ne vaudrait-il pas mieux des bottines simples et solides, avec lesquelles on peut courir à son aise, les jours où il y a de la boue comme les jours où il fait sec? N'est-il pas plus amusant de sauter à la corde, de jouer aux barres, ou cerceau, à cache-cache, que de rester immobiles sur des chaises comme des grandes personnes? Eh bien, vos belles étoffes vous privent de tous ces jeux-là. Quant à faire aller le commerce, c'est l'affaire de nos mamans et de nos papas; ce n'est pas la nôtre. Pour vos poupées, mesdemoiselles, faites-les redevenir simples; et si la marchande de vêtements y perd, faites gagner celle qui habille les pauvres!»

Armand s'était animé en parlant: sa jolie figure était pleine d'ardeur et d'intelligence; son âme était dans ses yeux: les enfants écoutaient tous avec une attention profonde: peu à peu, les rires avaient cessé, une sérieuse conviction pénétrait dans les coeurs.

Il y eut un instant de silence, puis les amis d'Armand l'entourèrent en le félicitant: les élégants, après quelque hésitation, s'approchèrent aussi.

[Illustration: Messieurs les juges. (Page 263.)]

HERMINIE.

Je suis contente de vous avoir entendu, monsieur Armand.

LIONNETTE.

Moi aussi; il y a du vrai dans tout cela! pour aider à faire une réforme utile, je déclare que le Club du _Beau monde_ est une bêtise et que je n'en suis plus.

JORDAN.

Moi non plus, alors: cet Armand, il m'a remué, ma foi! C'est un orateur, vraiment!

LIONNETTE.

Dites donc, mes amis, nous oublions de juger la cause: faut-il le faire?

LES ENFANTS.

Certainement, il le faut.

LIONNETTE.

Eh bien, alors, je déclare que l'avocat Armand a dit d'excellentes choses, sa cause est loin d'être mauvaise et je suis presque convertie. (_Applaudissements._)

HERMINIE.

Déjà!... Il faut voir, essayer d'abord: on ne peut pas changer comme ça du jour au lendemain!

LIONNETTE.

C'est trop juste; accordé.

CONSTANCE, _gaiement_.

Vous, Élisabeth, vous allez me condamner, je prévois que j'ai perdu ma cause près de vous.

ÉLISABETH, _affectueusement_.

C'est vrai, ma chère Constance: permettez-moi cependant de le faire en ajoutant quelques mots. Le bon saint Jean disait à ses disciples: «Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres;» disons-nous cela, afin d'être affectueux les uns pour les autres: il y a eu souvent des paroles peu aimables échangées entre nous depuis quelque temps; promettons-nous de n'en plus dire de semblables. Ne regardons plus aux dehors, mais aux côtés sérieux de ceux que nous voyons; n'attachons de l'importance qu'aux qualités du coeur, et non aux vêtements. Enfin, je me permets de vous supplier de renoncer à ce trafic de timbres; autant il est naturel d'en faire collection avec plaisir, autant il est fâcheux de spéculer là-dessus. Vous avez entendu ce que le surveillant a dit l'autre jour à ce propos (je l'ai appris depuis), que cette leçon nous profite.

VERVINS.

Mademoiselle Élisabeth, vous parlez aussi sagement qu'Armand; nous allons être très-raisonnables, vous verrez.

CONSTANCE.

Il faudra encore jouer à ce jeu-là, il est très-drôle.

ARMAND, _gaiement_.

A présent, vive la joie! je propose, pour finir la séance, une partie monstre; les juges vont choisir le jeu.

On applaudit à cette proposition d'Armand et les Tuileries retentirent bientôt d'éclats de rire et de cris joyeux. Ce fut ainsi que finit le Club du _Beau monde_. Nous verrons plus tard ce que devint le Club de _la Charité_.