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Chapitre 1

Le jour baissait rapidement ; déjà les allumeurs de réverbères couraient de côté et d’autre, s’acquittant de leurs fonctions. Le ciel bleu pâle semblait encore garder la lumière du jour, pendant qu’une buée légère descendait sur le sol. Il faisait un froid splendide, – sec, clair, sonore : l’air apportait l’écho lointain des bruits vagues de l’hiver ; la neige, fortement tassée, craquait sous le pas, et faisait crier au tournant des rues le fer des traîneaux ; tout avait cette apparence propre, froide, serrée et joyeuse des jours de grande gelée. Une étoile piqua soudain le ciel pâle, et aussitôt les constellations se dessinèrent au-dessus des maisons, dans l’éther limpide et subtil. Le thermomètre marquait dix-huit degrés Réaumur.

— Quelle gelée ! que le diable l’emporte ! grommela un cocher pessimiste à un camarade rencoigné dans la porte d’un cabaret.

— C’est bon signe, répondit l’autre, les seigneurs aiment à se promener quand il gèle bien.

C’était un optimiste.

Le pessimiste haussa les épaules et se mit à se dandiner d’un pied sur l’autre sans marquer la mesure comme l’eût fait tout autre qu’un Russe pur sang.

— Isvostchik ! cria une voix à quelque distance.

Les deux cochers sautèrent dans leurs traîneaux et dirigèrent leurs chevaux vers l’endroit d’où partait la voix. Deux messieurs enveloppés de fourrures s’assirent dans les véhicules ; les chevaux partirent ventre à terre dans des directions opposées, et la rue resta déserte.

Les réverbères étaient tous allumés, mais de loin en loin : leur lumière brillait à peine au travers des vitres recouvertes par une épaisse couche de floraisons arborescentes. Mais personne ne passait.

C’était, du reste, une rue où l’on ne passait guère. Située dans un faubourg, presque à l’extrémité de Pétersbourg, elle était bordée d’un côté par des palissades à hauteur d’homme entourant des jardins maraîchers, et de l’autre par de vieilles petites maisons en bois, composées le plus souvent d’un seul rez-de-chaussée, et couvertes de toits de planches. Les maisons avaient jadis été peintes du haut en bas, les toits et le reste, en une sorte de jaune terreux et mélancolique ; mais les dégels successifs, la pluie et le soleil avaient lavé soigneusement ce badigeonnage, dont il restait à peine quelques traces par-ci par-là.

Aux petites fenêtres presque carrées, garnies d’un double châssis vitré pour préserver du froid, on voyait beaucoup de plantes vivaces, beaucoup d’arbustes, dont la sombre verdure et parfois les fleurs éclatantes jetaient une note chaude dans ce tableau glacial.

Derrière les plantes, les stores baissés de calicot blanc formaient une barrière entre le monde extérieur et les humbles existences des gens qui demeuraient là. Petits rentiers, modestes fonctionnaires à la retraite, veuves d’employés, tels étaient les habitants de cette rue et de celles qui l’avoisinaient.

La rue était large cependant, très large même, pleine en toute saison d’air et de lumière. L’été, le voisinage des potagers procurait à ceux qui étaient assez heureux pour posséder la jouissance d’un premier étage le plaisir de voir pousser d’interminables rangées de choux : plus loin, quelques frêles bouleaux bornaient la vue ; mais entre eux et la rue déserte, un large pan de ciel offrait en toute saison le spectacle changeant des nuages voyageurs,

L’hiver, pourtant, à certaines heures du jour, et surtout de la nuit, cette rue tranquille éprouvait une émotion presque périodique. Les habitants paisibles des vieilles petites maisons, quittant leur tasse de thé ou leur patience,se précipitaient à la fenêtre et levaient un coin du store ; un tintement de sonnettes presque insensible dans l’éloignement avait frappé leurs oreilles exercées. Le bruit se rapprochait, et l’on voyait passer, emportées à toute vitesse, une ou plusieurs troïkas de chevaux ardents. Les larges traîneaux à six places, couverts et garnis de fourrures, entraînaient, au milieu des éclats de rire, de brillants officiers et des femmes encapuchonnées ; les sonnettes tintaient à assourdir, des cris et des chansons frappaient l’air paisible, puis la troïka passait, les éclats de rire mouraient au loin, avec les tintements argentins des clochettes, et les bonnes gens revenaient à leur thé ou à leur patience en se disant :

— Ce sont les officiers qui vont au Cabaret-Rouge.

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