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Chapitre 2

Le Cabaret-Rouge était anciennement une hutte située auprès d’une des barrières de la ville, où les rouliers s’arrêtaient avant d’entrer dans Pétersbourg. On ne sait pourquoi ce lieu devint à la mode : peut-être quelques duels qui eurent lieu dans les environs et qui furent suivis d’un déjeuner passable donnèrent-ils la vogue à ce refuge écarté et très peu confortable.

Maintenant, sur l’emplacement de l’ancien cabaret, s’élève un somptueux restaurant, où le service est prompt, exact et discret, où l’on peut souper en bonne fortune, à l’insu de tous, ou bien faire une brillante partie, en nombreuse société. C’est là que pendant des années se donnèrent tous les rendez-vous secrets et que se firent les soupers les plus bruyants. De temps en temps la police, bien malgré elle, était contrainte d’opérer une visite et d’arrêter quelques intrus, – mais la société y était ordinairement composée de ce qu’il y avait de mieux en hommes, – en femmes, ce qu’il y avait de pis.

Le soir dont nous parlons, à l’heure où passaient d’ordinaire les visiteurs du cabaret, le froid avait retenu au logis plus d’une jolie impénitente. Chacun sait que le bon moment pour faire une partie de troïka est celui où le thermomètre baisse ; mais ce jour-là, le thermomètre avait baissé si rapidement qu’on pouvait craindre de vingt-cinq à trente degrés passé minuit, – et c’est vraiment trop pour une partie de plaisir.

Une troïka, cependant, déboucha au galop dans la rue déserte : à l’extrémité opposée, une forme féminine s’avançait rapidement sur le trottoir en planches qui longeait les maisons.

Le traîneau découvert ne contenait que trois jeunes officiers, tous les trois beaux garçons, spirituels et parfaitement gris. Ils avaient déjeuné le matin chez Borrel, pour célébrer le triomphe de l’un d’entre eux qui avait reçu les excuses d’un civil mal léché, à qui il avait enfoncé son chapeau en sortant du Théâtre-Russe.

— Gloire à notre vainqueur ! chantait en français un des jeunes fous sur le finale d’un opéra quelconque. Eh ! Trophime, laisse un peu souffler tes chevaux pendant qu’il n’y a personne. Tu nous amèneras au grand galop devant le cabaret ; il faut éblouir les populations !

Le cocher soumis ralentit l’allure des généreuses bêtes, qui prirent le pas et se mirent à marcher lentement, la tête basse, en s’ébrouant.

— Tout de même, messieurs, s’écria Valérien Gretzky, c’est un vilain procédé à ces dames que d’avoir refusé leur présence, et, ma parole ! il faut le leur faire payer.

— Qu’est-ce qu’elles t’ont dit pour leur raison ? demanda Rézof d’un ton placide en s’enfonçant dans la peau d’ours qui recouvrait leurs genoux.

— Mariette m’a dit que Sabakine et moi nous étions indignement… pochards, – Gretzky employa le mot français pour exprimer cet état parfaitement russe, – et qu’elle n’aimait pas les gens ivres. Voyons, vous autres, n’est-ce pas ridicule que de prétendre que nous sommes ivres ?

Les officiers éclatèrent de rire.

— Mariette est une pimbêche, continua Gretzky ; je le lui ai dit, et j’ai ajouté que nous n’avions pas besoin d’elle ni de ses amies pour nous amuser. La première venue vaut bien autant qu’elle, pour l’esprit qu’elle a.

— Vive la première venue ! cria Rézof d’un air vainqueur.

— Vive la première venue ! répéta Sabakine d’une voix éclatante. Avec tout ça, nous voulions nous amuser, et nous voilà sans femmes ! Ça n’est pas drôle !

— Avec ça que c’est difficile à trouver, des femmes ! cria Rézof ; tiens, en voilà une, et une jolie, ma foi ! Invitons-la à souper.

La forme féminine qui avait apparu au bout de la rue s’était rapprochée et se trouvait à dix pas des officiers. La lumière d’un réverbère tombait d’aplomb sur ses yeux sombres, assez enfoncés sous l’arcade sourcilière pour qu’on n’en pût deviner la couleur, sur ses joues roses, ses lèvres rouges et son teint éclatant, avivé par le froid. La troïka glissait lentement sur la neige, au niveau du trottoir de bois.

Grelzky enjamba le petit rebord du traîneau et s’approcha de la jeune femme.

— Madame ou mademoiselle, dit-il avec une politesse ironique, que l’on vous nomme Mâcha ou Sâcha, ayez pitié de trois pauvres célibataires privés de l’élément féminin, et faites-nous l’honneur de souper avec nous.

La jeune femme recula pour augmenter la distance entre elle et son interlocuteur, puis elle jeta un coup d’œil autour d’elle ; la rue était déserte, personne ne se montrait aux fenêtres ; elle eut peur.

— Laissez-moi rentrer, dit-elle d’une voix mélodieuse, altérée par la crainte.

— Pour cela, non ! s’écria Rézof, une si jolie fille ! Jamais de la vie.

Il sortit précipitamment du traîneau ; Sabakine le suivit, et ils entourèrent la jeune femme.

— Messieurs, dit-elle d’un ton résolu, laissez-moi passer, ou j’appelle.

— Des manières ! fit Sabakine, imitant à s’y méprendre une Parisienne qui lui donnait des leçons de beau parler. Vive la première venue ! au Cabaret-Rouge, messieurs !

Une idée folle traversa la cervelle des trois jeunes gens ; nul ne sut qui l’avait conçue, tant elle fut vite comprise et exécutée. La jeune femme perdit pied, la peau d’ours fut jetée sur sa tête ; elle poussa un cri, mais dans cette rue-là on était accoutumé à entendre des voix de femmes se mêler aux cris avinés de la jeunesse dorée.

Nul ne parut ; la jeune femme fut portée au fond du traîneau, les chevaux prirent un galop vertigineux, et, deux minutes après, les trois officiers, portant entre eux leur victime qui se débattait sans pouvoir se faire entendre, entraient dans un salon du Cabaret-Rouge.

Le domestique qui les servait d’ordinaire était accouru à la vue de leur équipage. Il crut à une aimable plaisanterie (ces messieurs s’en permettaient de tous les genres), sourit discrètement et se retira.

Sabakine entrebâilla la porte pour le rappeler, et lui commanda un menu.

— Dans une heure ! cria-t-il au domestique déjà en route.

Celui-ci se retourna, fit un signe de tête mystérieux et disparut. La porte se referma, et Sabakine mit la clef dans sa poche.

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