Chapitre 46
Depuis qu’elle avait rendu l’anneau à Gretsky, Raïssa l’évitait autant que possible ; celui-ci, au contraire, semblait la rechercher. Il se sentait plus à l’aise avec elle ; sa vieille rancune avait tout à fait disparu, bien qu’il eût fort mal reçu quiconque lui en eût parlé.
Raïssa était désormais une femme comme les autres, et rien ne l’empêchait plus de lui rendre justice. Il admirait aussi chaleureusement que ses amis ses grandes qualités et son noble dévouement, si bien qu’un jour Rézof lui dit à brûle-pourpoint :
— Il me semble, Gretsky, que tu es en train de devenir amoureux de ta femme ?
Valérien lui lança un regard farouche, mais ne daigna pas relever cette impertinence.
Le moment du départ approchait. De grosses sommes d’argent, envoyées aux exilés par l’entremise de Raïssa, avaient aplani les difficultés du voyage ; encore quelques jours, et ils quitteraient ce lieu, où tant d’idées nouvelles et de pensées salutaires avaient germé dans leurs têtes. Avant de partir, les trois amis firent une excursion d’adieu aux endroits qui avaient été le plus souvent témoins de leurs révoltes et de leurs accès de colère.
— Cependant, fit Rézof de son ton léger, il me semble que je vaux un peu mieux que quand je suis venu. Sais-tu, Gretsky, à présent que je ne recommencerais pas la sotte histoire qui nous a valu ce joli voyage ?
— Ni toi, ni moi, répondit Sabakine ; mais je ne crois pas que Gretsky, s’il est devenu plus sage, soit devenu meilleur.
Valérien fit la sourde oreille.
Enfin les voitures s’ébranlèrent, et les voyageurs, libres désormais, virent s’allonger devant eux la route monotone et pourtant bénie où chaque tour de roue allait les rapprocher de la famille et de la civilisation.
Valérien était forcé de voyager avec sa femme ; les convenances exigeaient qu’il ne la laissât pas à la compagnie d’un autre pendant le temps que le voyage pourrait se prolonger. Durant les premiers jours, ils n’échangèrent pas dix paroles ; puis Gretsky, poussé par un désir secret, se mit à causer avec Raïssa. Il allait quitter pour toujours cette femme qui avait porté son nom ; n’était-il pas bien naturel qu’il cherchât à la connaître avant de lui dire adieu pour jamais ?
Les poteaux indicateurs de verstes se succédaient, mais l’Europe ne semblait pas se rapprocher. Aux haltes, les amis se réunissaient et prenaient le repas en commun ; alors, la douce présence de Raïssa mettait un bien-être charmant sur les banalités de la vie courante. Elle était toujours grave ; son sourire avait disparu depuis qu’elle avait rendu l’anneau à son mari, mais sa bonté prévoyante, sa vigilance et sa grâce étaient restées et la rendaient chère et précieuse à tous.
Oui, à tous ! Valérien aspirait désormais au moment où il pouvait remonter en voiture auprès de sa femme ennemie. On ne s’arrêtait guère pour coucher, les stations de poste étant pires que n’importe quel véhicule ; la nuit venant, parfois Raïssa s’endormait la première dans un coin de la voiture, le plus loin possible de son mari. Il écoutait cette respiration endormie, pure et régulière comme celle d’un enfant. Parfois un soupir échappait à la dormeuse ; parfois aussi, quand Valérien feignait de dormir, rassurée par la solitude, elle restait les yeux grands ouverts, regardant dans le vide avec une fixité mélancolique. Était-ce son passé ou son avenir qu’elle contemplait ainsi ?
Peu à peu, Valérien sentit glisser en lui une pitié pleine de tendresse. Elle souffrait, cette jeune femme qui avait si noblement agi avec lui ; de quoi souffrait-elle ? Il n’osait se le demander, encore bien moins le lui demander à elle… et pourtant plus d’une fois il fut tenté de lui prendre la main, afin de lui donner une preuve de sympathie.
Les temps de sa colère étaient bien loin ; il ne se souvenait plus du refus cruel fait à sa femme dans la chapelle ; ce détail était sorti de sa mémoire avec bien d’autres ; il se rappelait maintenant le dévouement mal récompensé, les prodiges de courage et de patience accomplis pour sa sœur, les soins et la présence de la jeune femme auprès de son lit de souffrance… oui, c’était de la sympathie ; mieux que cela, c’était de l’amitié.
De l’amitié ! il avait dû cruellement froisser Raïssa, car elle n’avait pas d’amitié pour lui ; elle l’évitait. – Pourquoi l’eût-elle évité si elle avait eu pour lui autre chose que de l’aversion ?
— Elle ne me pardonnera jamais, se dit-il, l’outrage du Cabaret-Rouge.
Le besoin de se faire pardonner devenait de jour en jour plus impérieux. La voiture roulait toujours, les poteaux continuaient à défiler, l’Oural était passé, – la frontière d’Europe était franchie. Encore quelques jours, et Moscou allait apparaître… Valérien voulut en avoir le cœur net.
C’était un matin ; il s’était réveillé aux premiers rayons du jour, et Raïssa dormait encore. Pendant son sommeil elle avait pleuré, car deux larmes avaient laissé leur trace sur ses joues. Il la regardait, surpris et charmé de la trouver si belle. Jamais physionomie féminine ne lui avait paru respirer tant de douceur, tant de grandeur d’âme. Sans savoir pourquoi, il prit doucement la main de la dormeuse, ouverte sur ses genoux, et la garda dans la sienne.
Raïssa se réveilla aussitôt avec un mouvement de confusion, se redressa, passa la main sur ses cheveux et se rencogna dans l’angle de la voiture.
Pendant un instant, elle et Gretsky regardèrent défiler les cailloux de la route, puis Valérien se décida à parler.
— Voici bientôt le terme de notre voyage, dit-il.
Elle tourna vers lui son visage résigné.
— Nous allons nous séparer comme vous l’avez désiré ?
C’était une question… Mais Raïssa ne voulut pas le comprendre.
— Avant de vous dire adieu, je voudrais m’assurer qu’il ne subsiste entre nous aucun levain de colère.
De la colère, elle, Raïssa ! La douleur fut si forte que sa patience faillit l’abandonner. Elle se contenta de serrer plus étroitement ses mains jointes sur ses genoux.
— Eh bien ? fit Valérien, voyant qu’elle ne répondait pas.
— Je n’ai pas de colère contre vous, dit-elle faiblement.
— J’ai pourtant un tort grave à me faire pardonner.
Elle le regarda tristement. Un tort, un seul ? Et tous les autres ? Mais à cette heure, qu’importait !
L’explication était plus difficile que Valérien ne l’avait pensé. Cependant, il fallait en sortir.
— Oui, avant de vous quitter pour la vie, reprit-il, je voudrais être certain que vous m’avez pardonné l’offense… l’offense qui a fait de vous ma femme.
— Je vous ai pardonné, comme à vos amis, dit Raïssa dont le visage s’était empourpré !
— Mais je suis plus coupable que mes amis, avoua Valérien, plus confus que de sa vie il n’avait pensé l’être.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.