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Chapitre 45

Raïssa revint présider aux repas le lendemain et les jours suivants ; Gretsky s’était accoutumé à sa présence ; il la tolérait, et même parfois il lui arriva de la désirer. C’était pendant les soirées de la fin de l’hiver où le chasse-neige siffle autour des maisons isolées, lorsque les loups hurlent au loin, lorsqu’une impression de tristesse isolée filtre à travers les volets et les rideaux épais. Alors la vue de Raïssa, assise dans un fauteuil, sa broderie à la main, éclairée par la lampe qui dessinait les contours réguliers de son beau visage, la vue de cette femme silencieuse, image du foyer, de la patrie encore absente, mais déjà si rapprochée, mettait au cœur de Gretsky une sorte de joie inquiète.

Sabakine et Rézof vivaient plus à part depuis que Valérien allait mieux. Peu à peu, ils s’étaient doucement retirés, de sorte que les époux étaient bien plus souvent seuls ensemble. Gretsky, levé désormais, mais encore bien faible, passait ses journées dans un fauteuil ; Raïssa le quittait le soir, et lui envoyait Fadéi pour la remplacer. Pendant les longues heures de tête-à-tête, bien des idées, bien des impressions nouvelles prirent naissance dans le cerveau de Gretsky. Le travail se faisait lentement, mais d’une façon sûre, si bien qu’un soir, interpellant sa femme, – ce qui ne lui était encore jamais arrivé :

— Parlez-moi de ma sœur, lui dit-il, que pensez-vous d’elle ?

Surprise et joyeuse de cette marque de confiance, Raïssa parla d’Hélène ; elle en parla comme quelqu’un qui connaît les plus secrètes pensées d’une amie chère, et montra à Valérien qu’elle avait pénétré bien plus avant que lui dans l’intimité de sa sœur, autrefois méconnue.

Gretsky l’écoutait, questionnant parfois, et quand il eut appris ce qu’il voulait savoir :

— Je ne m’étonne plus, dit-il, qu’elle vous aime.

Le silence se fit sur cette parole, que la jeune femme emporta dans son cœur.

Le sommeil de Valérien fut bon, cette nuit-là, mais celui de Raïssa fut troublé. À quoi bon la confiance, si elle devait toujours ignorer ce que, plus que jamais, elle voulait savoir ?

Tant de fatigues, tant de chagrin attaquèrent enfin la santé de la jeune femme. Sans être malade, elle sentait ses forces diminuer ; une sorte de langueur l’envahissait si bien qu’elle finit par rester chez elle. À vrai dire, ces longues heures passées dans la compagnie de l’homme qu’elle aimait, et dont elle n’osait rencontrer le regard, avaient épuisé son énergie. C’était trop lutter et trop souffrir. Elle prétexta son malaise pour s’épargner la vue de Valérien.

Au bout de deux jours, celui-ci, surpris de ne pouvoir supporter la solitude, fit sa première sortie et se rendit chez ses amis. L’air était vif et pur, la neige commençait à fondre,… bientôt on pourrait retourner en Europe ! Tout joyeux de sa vie reconquise, de sa liberté retrouvée, d’on ne sait quel vague espoir apporté par le printemps prochain, Valérien se promettait une longue causerie ; il trouva ses amis moins intéressants qu’il ne l’avait cru. Ce n’était pas leur société qu’il lui fallait ce jour-là. Non sans hésiter et sans s’arrêter presque à chaque pas, il se dirigea vers la demeure de Raïssa, contiguë à la sienne, et entra.

À sa vue, la jeune femme, étendue dans un fauteuil, dans l’attitude de la fatigue et du découragement, se releva bien vite et lui offrit un siège. Quelques paroles de politesse et de félicitations au sujet de cette première sortie, puis le silence retomba sur ces époux étranges.

— Nous partirons bientôt ? demanda Valérien, pour dire quelque chose.

— Oui, puisque vous voilà rétabli, dit Raïssa d’une voix lassée.

— Vous-même, je crois, vous avez grand besoin d’un autre air que celui de ce pays ?

— Oh ! moi !… fit Raïssa.

Elle laissa tomber sa main sur le bras du fauteuil. À cette main brillait l’anneau nuptial. Gretsky le vit et resta soucieux.

— Puis-je savoir, dit-il, quels sont vos projets, lors de votre retour ?

Raïssa le regarda cette fois sans anxiété ; elle avait pris une résolution suprême pendant ces deux journées de méditations douloureuses, et tout ce qui l’avait agitée lui paraissait désormais loin d’elle.

— Je vivrai quelque part, en province : mon père avait des parents dans le gouvernement de… J’irai les rejoindre.

Elle se tut, Valérien gardait le silence.

— Et même à ce sujet, monsieur, dit-elle, je voulais causer avec vous ; je vous remercie d’avoir prévenu mes désirs. Vous êtes maintenant assez rétabli pour vous occuper de vos propres affaires. Voici les derniers comptes de vos biens…

Elle prit, dans un petit meuble placé sous sa main, les papiers préparés lorsqu’elle avait quitté la campagne. Valérien, d’un geste poli, refusait de les voir, elle insista.

— Il faut que vous jugiez par vous-même, dit-elle ; vous n’avez plus d’intendant…

En ce moment, Valérien pensait que jamais il n’avait eu, jamais il n’aurait un intendant comme Raïssa.

— Et puis, je voulais vous dire encore quelque chose, continua la jeune femme avec effort ; elle hésita, chercha vainement quelques paroles, puis se soulevant légèrement des deux coudes sur le bras de son fauteuil, elle retira son anneau nuptial de son doigt, et le déposa silencieusement sur la table, devant Valérien.

Ils restèrent tous deux immobiles. Une joie étrange, submergée par un flot montant de tristesse, avait envahi le cœur de Gretsky, elle lui rendait sa foi, il était libre… Ce mariage pouvait être annulé, si elle le voulait.

Le jour baissait, la chambre de Raïssa était toujours silencieuse ; la jeune femme, affaissée dans son fauteuil, restait immobile et muette ; Valérien se leva, prit l’anneau dans sa main, s’inclina respectueusement devant sa femme et sortit.

Il marchait en chancelant comme un homme ivre. De quels vœux n’avait-il pas appelé cette liberté suprême ! Il avait jusqu’à souhaité la mort de Raïssa pour être délivré de ce joug odieux ; mais ce dénouement inattendu l’avait frappé trop brusquement, il n’y pouvait croire.

C’est l’explication qu’il donnait à son trouble, au mélange de mélancolie qui gâtait sa joie.

Il rentra chez lui, jeta sa pelisse sur un meuble et s’assit pour réfléchir. Ses yeux se portaient sur la place où Raïssa avait brodé et cousu tout l’hiver, cette place vide lui fit l’effet d’un remords ; il s’était débarrassé bien promptement de sa reconnaissance.

À présent que Raïssa ne lui était plus rien, car ce n’était qu’une affaire de temps et de formalités, il sentait qu’il devait quelque gratitude à cette femme qui avait tant fait pour lui. Insensiblement, son esprit se mit à récapituler les services que Raïssa lui avait rendus, tandis que son orgueil triomphait.

Administration fidèle, soins délicats à la mémoire de ses parents, domination bienveillante et douce de tout ce qui tenait à sa maison, la vie de son neveu, celle de sa sœur deux fois sauvée par Raïssa, la grâce obtenue, la fortune restituée, la santé rendue… Tout cela formait une série de bienfaits, longue et non interrompue. Ne devait-il vraiment rien à cette femme ?

— Je lui ferai une rente, se dit-il, une belle rente ; je lui dois cela, quand ce ne serait que pour le monde !

Mais ce compromis avec sa conscience ne le satisfit pas…

Comme il rêvait, Sabakine entra ; l’anneau de Raïssa, resté sur la table, brillait sous la lampe.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda le visiteur.

— Ça ? c’est ma liberté, mon cher ; c’est le divorce !

— L’anneau de ta femme ! Elle te l’a rendu ?

— Oui ! Voilà une chance imprévue, par exemple !

Valérien essayait de se griser de ses paroles, mais il jouait mal son rôle.

— Ta femme te rend la liberté ! et tu demanderas le divorce ? fit Sabakine avec insistance.

— Eh, oui ! Cela va de soi.

Sabakine mit ses deux mains sur la table et regarda son ami en face.

— Tu feras sagement, dit-il, et si elle veut de moi, je me trouverai très honoré de l’épouser.

Gretsky tressaillit comme si on l’eût frappé :

— Toi ? Tu l’épouserais ?

— Oui, mon cher, je l’épouserais.

Valérien haussa les épaules et voulut sourire.

— Tu en es amoureux ?

— Non, je ne puis pas être amoureux de ta femme, mais je serais très honoré de l’épouser.

Gretsky, de plus en plus mécontent, se mit à battre une marche avec ses doigts sur la table.

— Après l’affaire du Cabaret-Rouge ? dit-il entre ses dents.

— Après l’affaire du Cabaret-Rouge ; et si quelqu’un s’avisait de me la rappeler une fois qu’elle serait ma femme, je lui logerais une balle dans la tête, – fût-ce mon meilleur ami.

Valérien se leva et se mit à marcher de long en large.

— Nous n’en sommes pas là, dit-il avec un rire forcé. Il faut encore retourner en Europe, – et nous avons le temps d’y penser.

— Heureusement ! grommela Sabakine, en allumant un cigare.

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