Chapitre 15 LE CARREAU DE CRISTAL
Antoine Legagneur et ses compagnons étaient en ce moment dans les roseaux, cherchant de tous côtés l’ouverture et ne la pouvant pas trouver. Ils entendirent qu’un homme marchait dans les hautes herbes. Le neveu François, Antoine et Larchal, l’ancien geôlier du château de Sedan, s’élancèrent à la fois pour donner la chasse à l’inconnu, séparé d’eux par le talus, et qui était le baron Michel.
Larchal et François se rencontrèrent au bas du talus. Dans la nuit profonde, ils ne se reconnurent point, François s’élança sur le geôlier et voulut le prendre à la gorge, Larchal recula ; son pied manqua. Il tomba lourdement à la renverse. Michel put continuer sa route.
Cela se passait sous une roche dont la saillie, recouverte d’herbages emmêlés comme une chevelure, avançait et cachait le pied du talus. Au lieu de rencontrer la terre ferme en tombant, Larchal disparut dans une sorte de trou.
– C’est le cas de le dire, s’écria-t-il tout joyeux : nous y voilà ! C’est moi qui ai trouvé la route !
Une main se colla violemment sur sa bouche. L’ex-major Antoine, qui venait de s’élancer sous la saillie comme un limier qui évente la piste, lui dit à l’oreille :
– Silence, malheureux !… Veux-tu que nous y restions tous ! Ils sont là !
L’ancien geôlier se releva sans bruit. Il avait compris à demi-mot. Les Guern n’étaient que huit, c’est vrai, on avait pu les compter pendant qu’ils cheminaient sur le plat. Mais huit hommes résolus et avertis peuvent arrêter une armée dans ces défilés souterrains.
La troupe des Legagneur se composait d’une vingtaine d’hommes, y compris ceux que nous avons vus au cabaret du Lion belge. C’étaient tous gens de la frontière, deux ou trois déserteurs, quatre ou cinq échappés des prisons de Montmédy et de Sedan, le reste fraudeurs ou voleurs de bois. Tout à l’heure ils étaient désunis ; tout à l’heure ils se disposaient à secouer énergique ment le joug d’Antoine, et chacun d’eux prétendait voler de ses propres ailes à la conquête de la toison d’or. Ce papier dont le meurtre de Souquet, le cloqueur, les avait rendus maîtres affolait la plupart d’entre eux. Il leur semblait que le trésor était à eux, puisqu’il n’y avait plus entre eux et le trésor que deux vieillards voyageant nuitamment et sans armes : l’homme et la femme Guern.
Mais, à présent, les choses changeaient brusquement d’aspect. Autour des deux vieillards se groupaient six hommes résolus, dont l’un, le maréchal-des-logis Hector, passait pour un diable dans le pays. Les quatre fils Guern aussi étaient de terribles champions, et enfin, les deux vieillards eux-mêmes, on s’en souvenait bien, avaient la réputation de valoir mieux avec leurs bâtons que quatre hommes avec des fusils. Il s’agissait de livrer bataille rangée.
L’appui du major Legagneur avait son prix en de semblables circonstances ; aussi nul ne refusait plus de lui obéir. Les deux neveux étaient naturellement ses lieutenants.
Le premier ordre que donna Antoine Legagneur rassembla ses compagnons à quelques pas de l’orifice, en dehors. Ils tinrent conseil dans les roseaux, comprimant à grand’peine la fièvre de leurs désirs et de leurs espoirs. Le trésor était là. Personne n’en doutait désormais. Ce rêve qu’on avait fait aux heures d’exaltation, et que si souvent la réflexion froide avait taxé de folie, ce rêve allait se réaliser.
Ce ne pouvait être au hasard que les Guern étaient entrés là. Ils avaient le plan, et quelque hasard leur avait sans doute révélé le secret que le pauvre cloqueur n’avait pas su garder : la manière de s’en servir.
A cette heure déjà les Guern devaient être en train de remuer l’or à la pelle ! Il s’agissait de s’introduire sans bruit, de surprendre les sentinelles, s’il y en avait, et de parvenir jusqu’au centre des grottes avant d’avoir donné l’éveil. Parmi ceux qui étaient là, personne n’avait connaissance du souterrain. Mais tous les souterrains sont faits de même. Dans les détours de ces sombres labyrinthes, celui qui attend, le couteau à la main, peut frapper à coup sûr…
La délibération ne fut pas longue. On n’y prononça que deux mots : obéissance et prudence, puis la troupe regagna l’ouverture et s’y engagea avec des précautions infinies. Le neveu François marchait le premier. Antoine resta le dernier pour assurer la retraite.
Or, quelque chose d’étrange arriva. Antoine n’eut pas l’idée de compter ses compagnons au premier abord. A vrai dire, il s’attendait de seconde en seconde à entendre dans le boyau quelque cri de détresse. Il n’aurait pas donné dix louis de la vie du neveu François, marchant en éclaireur. Cependant au bout d’une longue minute, pendant laquelle le défilé n’avait point discontinué, Antoine se demanda :
– Etions-nous donc si nombreux que cela ?
Il regarda les gens qui passaient de la sorte silencieusement. Il ne connaissait point leurs visages. Il se retourna. Il vit une foule dans les ténèbres, une grande foule qui allait.
Or, tous ceux sur qui Antoine pouvait à peu près compter étaient passés. Les neveux n’étaient pas là ; Bastien Lethil n’était plus là ; Larchal, l’ancien geôlier, n’était plus là. D’instinct, Antoine saisit à deux mains son fusil.
– Basta ! prononça une douce voix à son oreille, ne faites pas de bruit, monsou le mazor. C’est le baron Micel qu’il est venu nous cercer de votre part. Nous sommes ici trois cents Errants de nuit. Moi, ze n’ai que ma pauvre baguette, mais les autres sont armés comme des anzes.
– Et que veulent-ils ? demanda Antoine stupéfait.
– Partazer, mon cer maître, partazer, partazer.
Antoine étouffait une malédiction, lorsqu’il sentit deux bras tremblottants qui entouraient son cou.
– Mon frère, mon bon frère ! dit une voix cassée, unissons-nous et nous serons vainqueurs !
Antoine prit ce dernier arrivant au collet.
– Vieux coquin ! lui dit-il tout bas, pourquoi nous as-tu amené toute cette séquelle ?
– Pour protéger ta vie, mon frère bien-aimé. Ne me serre pas si fort. Nous saurons bien nous débarrasser de tous ces gens-là ! Une bonne petite banqueroute… tu conçois ?
C’était le baron Michel, qui ajoutait une scène à sa comédie. Antoine le lâcha et vint se mettre au-devant de la porte. Son parti était pris.
– Mes garçons, prononça-t-il à voix basse, mais distinctement, il y a ici de quoi nous enrichir tous, j’aurais pu vous laisser fouiller la terre inutilement là-haut, mais je veux être votre bienfaiteur. J’ai envoyé vers vous mon respectable frère. Pas un mot, pas un souffle ! Je veille, et celui dont l’imprudence nous trahirait aurait les deux balles de mon fusil dans la tête !
Cette harangue fit grand effet. Il y avait quelques instants après trois cents Errants de nuit dans le souterrain, et cependant on y aurait entendu la souris courir. Quelque grossière et stupide qu’on puisse supposer cette tourbe de vagabonds dont l’avide crédulité était depuis si longtemps exploitée par Giovan Bataille et autres imposteurs, il est certain que toutes les patiences étaient à bout. Ce dénouement arrivait comme le deus ex machina des tragédies antiques. Il était temps. Les espoirs les plus tenaces se lassaient.
En outre, le bruit se répandait partout que le gouvernement belge, mieux assis, était résolu à rétablir l’ordre dans ces contrées. Chacun sentait bien que le va-tout de cette ténébreuse partie était présentement sur le tapis et qu’on en jouait ici la dernière manche. Nul ne songea à résister. Antoine Legagneur avait là une armée obéissante et résolue.
Comment il comptait lui payer sa solde, Dieu le sait mais les événements devaient le décharger de ce soin.
La cohue, silencieuse et retenant son souffle, arriva en quelques minutes à cette sorte d’hémicycle qui précédait la rampe. Les premiers venus attendirent Antoine Legagneur. D’en bas on voyait parfaitement la plate-forme éclairée, mais l’avance de la rampe empêchait d’apercevoir les acteurs qui occupaient la scène de ce mystérieux théâtre.
Antoine arriva enfin. Il expliqua à voix basse aux neveux d’où venait le renfort qui encombrait la galerie. Les neveux ouvrirent l’opinion de donner l’assaut tout de suite. Michel prit Antoine par la main et le conduisit jusqu’à l’échelle. Antoine examina les lieux scrupuleusement. Son plan fut tracé aussitôt.
Cà et là, les parois de la salle présentaient, nous l’avons dit, des inégalités assez notables. La rampe seule était à pic. Partout où l’on pouvait grimper pour gagner d’autant en hauteur, Antoine plaça ses meilleurs tireurs, avec ordre de faire feu dès qu’un mouvement les Guern les mettrait à découvert. Il n’avait aucun ménagement à garder. Outre que le pays était bon,comme Antoine nous l’a dit lui-même, et que les populations environnantes ne s’inquiétaient guère d’un coup de feu tiré la nuit, rien de ce qui se passait dans ces cavernes ne pouvait transpirer au dehors. La terre est sourde. Les Errants auraient pu tirer le canon au fond de ces grottes.
Les tirailleurs une fois postés, Antoine prit avec lui quatre gaillards robustes et s’avança jusqu’au pied de la rampe. Ils parvinrent à décoller sans bruit l’échelle qui avait servi aux Guern pour monter, et la dressèrent à l’extrémité opposée de ce grand mur que les hommes n’avaient point bâti. Il y avait là, un peu au-dessous du faîte de la rampe, une sorte de niche, formée par la chute d’une roche. C’était le seul endroit par où l’on pût espérer d’aborder la plate-forme sans être aperçu. Le baron Michel disait tout bas en se frottant les mains :
– Mes enfants, servez-vous de l’échelle. L’échelle est à moi. C’est moi qui l’ai apportée. Je vous la prête : je suis votre bienfaiteur, comme toujours !
Antoine appela près de lui Etienne Legagneur, Bastien Lethil et huit autres mécréants bien armés. Il leur montra l’échelle, et leur dit :
– Dès que vous serez en haut, dix autres monteront.
Avant de monter, Etienne et ses compagnons d’aventures prêtèrent l’oreille. On entendait des voix sur la plate-forme. C’était comme le bruit d’un grave entretien ou mieux d’une lecture solennelle, mais nul son métallique ne venait frapper ces oreilles avidement ouvertes, qui s’étonnaient de n’entendre point chanter l’or.
En haut voici ce qui se passait :
Les Guern étaient d’abord restés stupéfaits en face du cadavre de M. de Blamont. La première idée qui leur était venue, c’est que M. de Blamont avait été victime d’un assassinat. Il n’y avait pas trace de trésor, ce qui leur parut être une conséquence toute naturelle du meurtre ; les assassins avaient pillé le trésor, sans doute.
Mais l’erreur ne pouvait être de longue durée. Un pillage laisse des vestiges ; ici, la terre battue ne gardait pas d’empreintes. Il n’y avait rien, absolument rien autour des quatre tombes.
Julienne découvrit la première un papier placé sur la poitrine de M. de Blamont. En le prenant, elle sentit que le corps était encore chaud. Le papier contenait les dernières lignes écrites par le suicidé. Elles étaient adressées à sa fille, qu’il adjurait de lire avec le plus grand soin tout ce qu’elle trouverait sur la tombe de Mathilde, sa mère. On voyait dans cette sorte de testament que M. de Blamont avait pris toutes ses précautions, la veille au soir, avant de quitter le château pour toujours. Honorine devait trouver, ce matin, à son chevet, une lettre de son père, indiquant la route à suivre pour pénétrer dans les souterrains et y amener le prêtre que le malheureux homme demandait pour fermer sa tombe.
L’écriture, tracée d’une main bien tremblante, disait encore l’adieu pour la dixième fois ; M. de Blamont avait eu de la peine à mourir.
Ce que les assiégeants entendaient au pied de la rampe, c’était Nicolas Guern faisant lecture de cet écrit à haute voix.
– Méfiez-vous, la Victoire, dit Julienne, qui prêtait toujours l’oreille aux bruits montant du souterrain.
– Nous sommes gardés, répondit Jean Guern.
En effet, il y avait deux sentinelles, Petit Pierre avait reçu mission de s’étendre tout de son long au bord même de la plate-forme, de façon à ce que son oreille pendît en dehors, et Mathieu Sudre veillait à l’échelle. L’échelle était le seul moyen que pussent prendre les assaillants pour pénétrer jusqu’à la plate-forme.
Un détail qu’il est indispensable de noter, c’est que l’échelle, un peu trop courte, ne montrait point ses montants au-dessus du bord. Son extrémité s’appuyait contre la rampe, à un pouce ou deux au-dessous du niveau. De l’endroit où il était, Mathieu ne pouvait donc voir l’échelle. Il surveillait seulement avec soin et en conscience l’endroit où l’échelle se trouvait, au moment où on l’avait mis en faction.
Pendant la lecture, Mathieu, pour mieux écouter, s’était rapproché involontairement du groupe principal. Cela ne gênait pas sa consigne : son œil était toujours fixé sur le point qu’il devait surveiller. Il se fiait d’ailleurs sur Petit Pierre, dont l’oreille pendait en dehors. Les sens de Petit Pierre étaient subtils comme ceux d’un sauvage.
Malheureusement ce n’était qu’un enfant. Depuis deux nuits il ne dormait guère, nous savons pourquoi, et il lui fallait travailler le jour à la forge. Quand il fut couché bien commodément sur la terre sablonneuse, Petit Pierre s’étira. Au bout de dix minutes, il dormait un bon somme, rêvant qu’il faisait vigilante garde. C’était à peu près l’instant où la troupe des Legagneur, mêlée aux Errants de nuit, s’introduisait en rampant dans les grottes, et nous savons ce qui était advenu de l’échelle.
– Cet homme-là, dit Jean Guern en montrant M. de Blamont, n’était ni un Bazeille, ni un Soleuvre. Il s’est tué comme on s’enfuit. Mais il n’avait point de méchanceté dans l’âme : nous lui devons la prière qu’il faut donner à tous les chrétiens, car il a peut-être eu le temps de se repentir.
Il se découvrit et récita le De profundis, que les autres répondirent debout et découverts. Il semblait qu’Hector fût étranger à tout cela. Ses yeux restaient mornes et fixes. Il ne voyait rien. Il n’entendait rien. Nerea aurait voulu lui parler, mais elle n’osait. Son regard avait parcouru rapidement les papiers rangés sur le marbre de la tombe. Il semblait qu’elle eût appris là quelque chose d’heureux pour Hector, de douloureux pour elle-même.
Elle s’était accroupie, le dos appuyé contre la maçonnerie funèbre. Sa figure se cachait entre ses mains. Si quelqu’un eût fait attention à elle en ce moment, on aurait vu de grosses larmes filtrer lentement entre ses doigts.
Elle venait de lire la confession de M. de Blamont. Elle s’était trompée, elle la devineresse ! Mais ce n’était pas son orgueil qui souffrait. M. de Blamont n’était pas le meurtrier ! Elle avait trompé Hector en trompant Honorine ! Et si Hector était là, brisé sous le poids d’une écrasante détresse, c’était son ouvrage à elle… Elle pleurait amèrement, car elle avait l’âme bonne.
Quand la prière des morts fut achevée, Jean Guern s’approcha de la tombe où reposaient les restes de Mathilde de Bazeille, dame de Blamont. Il prit les papiers et ordonna à son fils aîné d’en faire la lecture.
– C’est là, dit-il, que nous trouverons l’héritage de Soleuvre… nous avons droit de savoir.
Pendant cela, Julienne, pâle et tremblant sur ses vieilles jambes tout à l’heure si vaillantes, prenait Hector par la main. Elle le conduisit entre les deux pierres tombales qui séparaient la dernière demeure de M. de Blamont de celle de sa femme.
– M’n afant, dit Julienne avec sa grande simplicité, voici votre père et voici votre mère !
La poitrine d’Hector rendit un gémissement, mais pas une larme ne vint à ses yeux. Et comme s’il se fût reproché à lui-même cette apparente insensibilité, il balbutia :
– Est-ce que je n’ai pas de cœur !…
– Mettez-vous à genoux ! ordonna Julienne.
Hector obéit. Il voulut prier. Il ne trouva point les mots de l’oraison.
– Censé, disait cependant le petit soldat Monnin aux fils Guern qui l’écoutaient, immobiles et raides comme des colonnes ; en fait de trésor, ça me fait l’effet d’un cimetière, ici… C’est un drôle d’endroit tout de même, quoique ne suant pas la gaieté.
Jean Guern venait de mettre les papiers entre les mains de Nicolas, qui commença incontinent à lire tout haut. Pendant qu’il lisait, des bruits vagues arrivaient jusqu’aux oreilles de ses auditeurs. C’était comme un murmure sourd et continu. Deux ou trois fois, Jean Guern regarda si Petit Pierre était à son poste. Nous savons que Petit Pierre n’avait garde de bouger.
Quant à essayer de percer l’obscurité qui emplissait la partie inférieure de la caverne, c’était chose impossible.
Nicolas n’était pas un clerc habile. Il lisait lentement et avec difficulté. Il fut du temps à déchiffrer plusieurs pièces inutiles, contenant comme un reflet des dernières angoisses de M. de Blamont. Mais enfin, il mit la main sur un écrit qui disait en substance :
Que M. de Blamont avait employé bien des nuits à transporter en lieu de sûreté le trésor d’Orval qui, précédemment, était en cet endroit ; Qu’il avait fait cela pour exécuter la volonté suprême de dom Lucas de Trêves, dernier abbé mitré : celui-ci ayant ordonné aux deux dépositaires du grand secret de l’emporter avec eux dans la tombe, au cas où les temps annoncés par la prophétie ne seraient pas encore accomplis lors de leur décès ; Que le trésor était maintenant à la garde de Dieu, pour servir en temps et lieu à la réédification de la sainte abbaye d’Orval. Prière était faite par le mourant à sa fille ou à ceux qui trouveraient avant elle le présent écrit de ne point chercher à découvrir le trésor d’Orval…
Le vieux Jean Guern interrompit son fils au milieu de là lecture et lui demanda :
– N’est-il point question dans tout ceci de l’héritage de Soleuvre ?
Nicolas sauta quelques lignes et lut :
« Le dépôt, fait entre les mains du dernier abbé par Hector de Soleuvre est placé intégralement en l’étude de maître D. M***, notaire à Sedan. Le reçu en due forme se trouve dans le premier tiroir de mon secrétaire, au château.
« En l’étude dudit maître D. M***, notaire à Sedan, j’ai déposé l’acte de mariage de M. de Soleuvre et de Constance de Bazeille, mon beau-frère et ma belle-sœur, ainsi que l’acte de naissance de leur fils unique, héritier du dépôt, Hector, présentement maréchal-des-logis aux chasseurs de la Vauguyon.
« Le dépôt se monte à un million huit cent mille francs, que j’ai versés au dit notaire en bank-notes anglaises et en billets de la banque de France… »
– Entendez-vous cela, Hector de Soleuvre ! s’écria Jean Guern. Vous êtes riche de dix-huit cent mille francs.
Le jeune homme ne répondit point. Nicolas Guern cependant continuait sa lecture. La pièce qu’il venait de lire se terminait, comme la plupart de celles que M. de Blamont avait laissées, par une sorte de serment repoussant l’accusation qui était la torture de sa dernière heure. On voyait que cette pensée l’avait poursuivi jusqu’au suprême instant. Chaque fois qu’il avait pris la plume pour faire ses dispositions, en vue de sa fin prochaine et volontaire, il avait protesté de son innocence et rejeté l’accusation sur le compte des véritables assassins : les trois frères Legagneur, Michel, Jean et Antoine.
Ici, sa protestation était éloquente comme un cri du cœur. Sa conscience même parlait.
Nerea, depuis quelques minutes, prêtait l’oreille aux bruits qui venaient de la caverne inférieure. Elle seule peut-être avait la perception complète du danger. Nerea sentait là une foule au-dessous d’elle. Elle la comptait presque. Tout à coup Hector la vit debout à côté de lui.
– Eveillez-vous, Soleuvre, lui dit-elle ; écoutez ces dernières paroles du mort ! On a trompé Honorine de Blamont, son père était innocent !
– Et qui l’a trompée ? murmura Hector.
– Moi, répondit la jeune fille.
La tête d’Hector retomba sur sa poitrine et il dit :
– Vous, je ne vous crois plus !
Nerea lui serra le bras avec force.
– Ecoutez ? ! vous dis-je, écoutez ! ordonna-t-elle.
Son accent était tellement impérieux qu’Hector obéit malgré lui : il écouta. Nicolas Guern achevait de lire la justification du malheureux châtelain de Blamont. Hector passa tour à tour ses deux mains sur son front, comme un homme qui cherche à ressaisir sa raison.
– Est-ce vrai, cela ? demanda-t-il sans savoir qu’il parlait.
– C’est vrai, répondit Nerea.
– Son père à elle, poursuivit le jeune homme en balbutiant, n’a pas tué mon père et ma mère ?
– Non, répliqua encore Nerea.
Puis elle ajouta :
– Pardonnez-moi.
Hector ne l’écoutait plus. Il s’était lancé au milieu des Guern.
– Est-ce vrai, cela ? répéta-t-il d’une voix éclatante ; ce n’est pas M. de Blamont qui a tué mon père et ma mère !
Il y eut un mouvement en bas de la rampe à ce cri.
– Veille, Mathieu ! attention, petit Pierre ! dit tout bas Jean Guern avant de répondre à Hector.
Puis il repartit :
– Les assassins sont les Legagneur.
– Mais alors… fit Hector éperdu, pourquoi a-t-elle accusé son père ?… Oh ! cette femme lui avait menti !
Il bondit du côté de l’échelle, car il n’avait qu’une pensée : courir à la loge de Mathieu Sudre où Honorine souffrait le martyre. Rapide comme l’éclair, Nerea lui barra le passage, et ils se trouvèrent ainsi tous les deux en vue de ceux d’en bas.
– Plus tard ! plus tard ! murmura-t-elle ; ceux qui ont les mains pleines de sang sont entre elle et nous !
Hector l’écarta violemment. Il parvint au bord de la plate-forme. Nerea poussa un cri de détresse. Elle avait vu briller quelque chose dans l’ombre, au fond des grottes.
– Un fusil ! dit-elle.
Et d’un dernier effort elle se jeta au-devant d’Hector. Une traînée de feu s’alluma ; une détonation éclata dans les ténèbres. Nerea tomba et mit ses deux mains sur son cœur.
– Vous me pardonnerez, murmura-t-elle ; elle sera heureuse par moi qui vous ai sauvé en vous donnant ma vie !
Hector l’entendit-il ? La vit-il tomber à la renverse ? Il cherchait l’échelle. Mathieu s’écria en ce moment :
– Ils ont enlevé l’échelle !
Petit Pierre, éveillé en sursaut par la détonation, se frottait les yeux. Il aperçut le premier le sang qui s’échappait de la blessure de Nerea.
– A genoux, tout le monde ! commanda le vieux Guern d’une voix tonnante.
A peine avait-il prononcé ces mots que la nuit de l’étage inférieur s’éclaira. Les tirailleurs postés par Antoine découvraient Hector, l’enfant petit Pierre et Mathieu. Il y eut une décharge générale. Les fils de Guern, Monnin et Mathieu avaient obéi au commandement du vieux dragon, mais Julienne restait debout. Elle marcha droit à Hector en disant :
– Attendez voir, la Victoire, si vous voulez !
Elle se présenta, droite et haute comme un homme, devant l’ennemi invisible. Elle saisit Hector dans ses bras, le souleva et l’emporta jusqu’au-delà des tombes. Il y eut encore deux ou trois coups de fusil tirés, mais aucun ne l’atteignit. En bas, une voix cria comme on fait un commandement militaire :
– Chargez, là-haut ! En avant ! marche !
Vingt hommes armés se précipitèrent en même temps, poussant un hurlement sauvage. Ils sortaient de ce coin en niche contre lequel Antoine avait posé l’échelle. C’était la troupe d’Etienne Legagneur.
Julienne dit à ses deux plus jeunes fils en leur montrant Hector :
– Pour celui-là, on se fait tuer, l’s afants ! Allez !
Les deux jeunes gens s’emparèrent d’Hector qui, électrisé par le bruit de la fusillade et l’odeur de la poudre, essayait de leur échapper.
– Tenez-le bien ! ordonna encore Julienne ; ils n’en veulent qu’à lui !
– Mais, objecta le plus jeune des deux fils en montrant d’un regard envieux et ardent la mêlée déjà engagée, si on a besoin de nous, la mère ?
Julienne haussa les épaules, et répondit :
– La Victoire va les contenter assez !
La Victoire était en train de contenter son troisième adversaire. Etienne Legagneur gisait devant lui, la tête fracassée par un coup de bâton. Etienne n’avait pas même eu le temps de décharger ses pistolets, et Jean Guern dédaigna de les lui prendre.
C’était un bonhomme épique ! Vous l’eussiez bien étonné lui-même si vous lui aviez montré dans un miroir, en ce moment, ses regards joyeusement allumés et le gai sourire qui se jouait dans les rides de son visage austère. Sa haute taille semblait encore grandie. On voyait ses cheveux blancs flotter, secoués par chacun de ses coups. Chacun de ses coups était une tête brisée.
Il restait, jusqu’à présent, en avant de tous, faisant le moulinet avec son bâton, lourd comme une massue. Ses deux fils aînés se battaient à coup de crosse après avoir déchargé leurs fusils. On marchait dans le sang. En bas, la voix du major Legagneur cria :
– Hardi ! les garçons ! nous sommes à vous ! Nous montons !
– Arrivez ! arrivez ! répliqua Jean Guern ; il y en a ici pour tout le monde !
Il ajouta, en fêlant le crâne d’un fraudeur qui l’ajustait avec son pistolet tromblon.
– Toi, ta fortune est faite !
Le fraudeur tomba en travers sur le corps d’Etienne.
– A un autre ! dit le vieux Jean, il en reste !
Cependant les assaillants, supérieurs en nombre et certains d’être soutenus, ne perdaient point courage. La plate-forme, faiblement éclairée, ne leur découvrait pas tous les recoins, de sorte qu’ils devinaient l’or partout où leurs regards ne pouvaient point pénétrer. La fièvre leur montrait toujours cet immense trésor à conquérir ; et ils chargeaient à tête baissée, armés qu’ils étaient de haches, de pioches et de fusils.
La mêlée était réellement terrible. Hector avait réussi à s’échapper. Il avait saisi la hache d’un bûcheron étendu aux pieds de Nicolas Guern, et il combattait comme un lion, il cherchait les Legagneur. Il appelait Antoine à haute voix.
Denis Monnin, le petit Parisien, était aux prises avec Larchal. Larchal avait un sabre et deux pistolets ; le fusil de Monnin était déchargé, et Monnin, il faut bien le dire, avait les articulations un peu raides parle long séjour qu’il avait fait dans la citerne. Il évita pourtant le coup de pointe que lui portait Larchal et parvint à saisir le bras qui tenait le pistolet.
– Oh ! oh ! dit-il, l’homme à la corde sans nœuds, je connais ton histoire et je vas censé te guérir de la crainte d’être pendu !
Il le prit des deux mains à la gorge. Larchal jeta son sabre et parvint à retirer son second pistolet de sa ceinture.
– C’est le cas de le dire ! murmura-t-il ; je t’ai réchauffé dans mon sein, méchante couleuvre, en te jetant du pain au fond de ton trou !
Le gamin de Paris, insensible à ce reproche d’ingratitude, lui passa la jambe lestement et l’étendit sur le sable.
– Demandes-tu grâce ? fit-il sans lâcher prise.
– Puisqu’il le faut… commença l’ancien geôlier.
Mais Monnin sentit le froid du pistolet dont le canon s’appuyait sur sa nuque. Il donna de la tête violemment contre la poitrine de Larchal, dont le pistolet partit en l’air, puis, le relevant à force de bras, il lui fracassa le crâne contre l’angle d’une tombe.
– Censé, fit-il pour l’acquit de sa conscience, il avait triché ! ça ne se doit pas.
En ce moment, les assaillants réussirent à éteindre la dernière torche. La nuit se fit.
– Veillez à l’échelle, enfants ! s’écria Jean Guern de sa voix qui tonnait ; quelqu’un à l’échelle !
– On y est, la Victoire, répondit Julienne avec calme.
Elle venait, la digne femme, d’assommer Bastien Lethil d’un coup de bâton et s’occupait à décoller l’échelle, chargée d’assiégeants, pour les précipiter au bas de la rampe. C’était lourd, mais elle vous avait des bras ! et elle y allait de si bon courage ! Une grande clameur de détresse annonça qu’elle avait réussi. L’échelle craqua en écrasant dix ou douze gredins qui hurlaient.
A dater de cet instant, on n’entendit plus rien dans la partie inférieure de la caverne. L’échelle ne fut point relevée.
En haut, la bataille dura encore quelques minutes. Au bout de ce temps, Jean Guern s’appuya sur son redoutable bâton, humide et rouge. Il promena ses regards tout autour de lui. Pas un seul assaillant ne restait debout. La plupart avaient été poussés hors de la plate-forme.
Les quatre fils Guern avaient été blessés, Mathieu accroupi et mourant, demandait de l’eau d’une voix faible. Le vieux dragon lui tendit sa gourde. Il n’y avait de sain et sauf que le petit soldat Monnin, Hector, Julienne et Jean Guern.
Celui-ci demanda tout à coup :
– D’où vient donc cette lueur qui nous éclaire, puisque les torches sont éteintes ?
Nul n’avait songé à se rendre compte de cela : un crépuscule terne et faux emplissait la caverne supérieure, jetant de vagues lueurs aux saillies lointaines du souterrain qui rejoignait l’étang du bas. Tout le monde leva les yeux à la fois.
– C’est le jour dit Jean Guern avec étonnement.
– C’est l’étang ! murmurèrent les garçons, qui restèrent bouche béante à contempler le carreau de cristal formant clef de voûte.
C’était le jour en effet, et c’était l’étang. L’eau limpide laissait passer les rayons du jour naissant. De temps en temps des ombres glissaient : on distinguait la forme des carpes aux larges flancs, et des brochets gigantesques.
– J’avais ouï parler de cela ! pensa tout haut Jean Guern. Il ne faut jamais dire de rien : c’est impossible.
Le carreau de cristal était situé en avant de la tombe sur laquelle M. de Blamont avait écrit cette nuit. Une goutte d’eau tombant librement de son centre aurait effleuré le rebord de la plate-forme, sans y toucher, et serait allée mouiller le plan inférieur.
Il nous faut revenir à ce plan inférieur. Tout en bas de la rampe, depuis quelques instants, on entendait un mouvement sourd et continu. Petit Pierre avait essayé de voir, mais les ténèbres étaient encore trop épaisses. Les yeux perçants de petit Pierre n’avaient distingué qu’un va-et-vient confus. Il lui semblait voir des gens qui portaient des fardeaux et qui les déposaient en tas au bas de ce que nous avons appelé « le mur. »
– Les enfants, ordonna Jean Guern, rechargez les fusils ; dans dix minutes, on va nous voir comme en plein soleil. La femme et Nicolas, veillez à l’échelle.
– Oui, la Victoire, répondit Julienne ; mais ils n’ont pas besoin de balles de plomb pour faire notre fin. S’ils restent en bas, qui nous donnera à manger ?
Il n’y avait là personne pour manquer de bravoure, et pourtant toutes les veines eurent froid.
– Essayons de descendre, dit Hector, et passons sur le corps de ces misérables !
Jean Guern secoua la tête lentement.
– Baissez-vous, monsieur de Soleuvre, répliqua-t-il, votre front dépasse le bord ; il n’y a point de courage à braver inutilement le danger.
De minute en minute, le jour devenait plus clair. Trois des fils Guern et Monnin visitaient les parois pour chercher une issue.
Dans la caverne inférieure, les mouvements se faisaient plus bruyants. On n’avait pas tiré un seul coup de fusil depuis le dernier assaut. Personne n’avait essayé de relever l’échelle. Au moment même où les trois garçons revenaient, annonçant qu’ils n’avaient rien découvert, petit Pierre cria :
– Monsieur Guern, ils allument un feu, un grand feu comme le feu de joie de la fête du roi !
Chacun se prit à ramper vers le bord pour voir. L’homme et la femme Guern restèrent seuls debout. Ils n’avaient pas besoin de voir.
– La Victoire, dit Julienne en tendant la main à son mari, les frapouilles va n’s afumer (les coquins vont nous enfumer !)
– A la grâce de Dieu, ma femme, répondit gravement le bonhomme.
Julienne Guern était très-pâle, et ses narines gonflées cherchaient déjà l’odeur de cette mort qui allait monter perfidement jusqu’à elle.
– La Victoire, reprit-elle, si je n’ai pas toujours fait comme vous vouliez, pardonnez-moi à l’heure de mourir, si vous voulez.
Le vieillard ouvrit ses deux bras, et la serra contre sa poitrine.
– Créature du bon Dieu ! murmura-t-il avec une émotion profonde, tu n’as jamais fait que le bien. Je ne suis pas triste, car notre mort est comme notre vie, nous partons ensemble.
– Dites une prière, la Victoire, prononça tout bas Julienne ; je ne suis pas triste pour moi. Si nous pouvons seulement sauver le fils de Soleuvre et de Bazeille !
Un nuage de vapeur noire roula entre eux deux, et monta jusqu’à la voûte. Pendant un instant, il fut facile de voir ce qui se passait au bas du « mur, » car Antoine et ses compagnons étaient éclairés vivement par la flamme qui s’échappait d’un énorme amas de bois vert. Les fils voulurent décharger leurs armes. Jean Guern le leur défendit et ajouta :
– On n’a permission de tuer que pour se défendre.
A chaque moment, les Errants de nuit apportaient de nouvelles brassées de broussailles et de roseaux, qu’ils jetaient dans le brasier déjà ardent. Le nuage s’épaissit bientôt et forma un brouillard opaque qui inonda la plate-forme.
Les garçons étaient silencieux. Monnin, assis sur ses talons, semblait prendre son parti assez philosophiquement, Hector s’était agenouillé entre les deux tombes où son père et sa mère reposaient. La fumée, arrivant jusqu’à Mathieu qui était à l’agonie, lui arracha un rauque gémissement. Jean Guern s’approcha de lui.
– Toi qui connais les souterrains, lui dit-il, n’y a-t-il aucun moyen de sauver le jeune monsieur ?
Mathieu fit effort pour répondre, mais le sang l’étouffait. Il ne put que secouer la tête en signe de négation.
– Tu es sûr qu’il n’existe point d’issue ? demanda encore Jean Guern.
Mathieu porta ses deux mains à sa poitrine.
– Gertrude va être toute seule, murmura-t-il d’une voix à peine intelligible ; elle sera forcée de demander son pain le long des routes. Petit Pierre ne m’inquiète pas, il va mourir comme les autres ; mais qui aura soin du vieux loup ?
Jean Guern le secoua rudement.
– Réponds ! ordonna-t-il, n’y a-t-il aucun passage ?
L’homme au loup montra du doigt Nerea, étendue non loin de lui.
– Si celle-là n’était pas morte… commença-t-il.
Le râle le prit à la gorge. Il s’affaissa sur lui-même avant d’avoir pu achever. Il n’était plus.
Depuis que la balle destinée à Hector l’avait frappée en pleine poitrine, Nerea n’avait pas bougé. Elle restait couchée au rebord même de la plate-forme. Personne ne s’était occupé d’elle ; on la croyait morte. Mais Jean Guern, ayant suivi du regard le geste de Mathieu, vit que l’Italienne s’était soulevée sur le coude. Elle haletait, suffoquée par la vapeur, de plus en plus épaisse.
Comme Jean Guern s’élançait de son côté, elle le prévint d’un geste.
– Lui ! dit-elle ; qu’il vienne, je veux lui parler.
Elle désignait Hector. Hector vint.
On eût dit que toute la fumée se condensait dans l’enfoncement formé par la grotte supérieure. La vue des malheureux qui étaient assemblés en ce lieu s’aveuglait déjà. On respirait à grand effort un air âcre et délétère.
Une toux convulsive soulevait toutes les poitrines et les yeux enflammés pleuraient.
En bas, les Errants dansaient autour du foyer. Le chant de leur farandole ivre montait comme une suprême raillerie.
Nerea mit sa main froide dans la main d’Hector et l’attira, car sa voix était bien faible pour dominer le tumulte croissant. Elle dit :
– Je savais l’heure de ma mort. Mon péché est d’avoir désobéi au commandement de Dieu en sondant l’avenir. Je m’en repens et Dieu est la bonté même. J’ai fait de mon mieux pour vous, mais j’ai détesté la fille de Blamont… Pourquoi ?… J’emporte mon secret et je n’ai plus de haine. Vos épreuves sont finies, soyez heureux tous deux.
Hector répéta amèrement :
– Heureux !…
Il pressait à deux mains sa poitrine où le souffle manquait déjà. Nerea vit cela et reprit :
– Penchez-vous au-dessus du bord et demandez à haute voix si Giovan Battaglia est là. Demandez-le par trois fois.
Hector obéit pour exaucer, mourant lui-même, la prière d’une mourante. Par trois fois il demanda :
– Y a-t-il ici un homme du nom de Giovan Battaglia.
Soit que l’Italien fût absent en effet, soit qu’il ne jugeât pas à propos de constater sa présence, Hector n’eut pour réponse que des huées et des éclats de rire.
– Il n’est pas là, fit Nerea, comme si on eût enlevé un grand poids chargeant sa poitrine ; rien ne m’empêche d’accomplir le sort.
Elle appela Nicolas Guern, et lui prit des mains son fusil à deux coups. Puis elle retrouva une grande voix pour dire :
– Eloignez-vous tous vers, le fond de la plate-forme, derrière les tombes ? Tous !
Il est certain que les gens du pays avaient pour elle un superstitieux respect. Tout le monde s’éloigna, sauf Monnin, qui était un sceptique en sa qualité de faubourien de Paris.
– Entraînez-le ! commanda l’Italienne.
Jean Guern l’enleva par la ceinture et le poussa derrière la pierre tumulaire de Mme de Blamont.
Nerea parvint à se mettre à genoux. Elle fit le signe de la croix, puis elle ajusta le carreau de cristal et lâcha les deux détentes du fusil de Nicolas.
La première balle étoila le carreau.
Au choc de la seconde, le carreau se brisa avec un bruit de foudre, et l’eau de l’étang se rua comme une cataracte dans le souterrain en bondissant sur le rebord de la plate-forme.
Il y eut un grand cri de détresse dans les bas-fonds de la grotte inférieure : Nerea avait été entraînée par le premier flot avec le cadavre de Mathieu. Le feu, éteint en un clin d’œil, lança un dernier nuage.
Jean Guern, ses fils, Hector et Monnin, n’avaient pas de l’eau jusqu’à la cheville ; tout tombait, selon la pente naturelle, dans la grotte inférieure, avec un épouvantable fracas. Les hurlements cessèrent peu à peu.
Au bout d’une minute on n’entendait plus que le bruit de la cataracte, qui minait la voûte et s’ouvrait à chaque instant une plus large écluse.
Vers midi, l’eau cessa de couler. L’étang était vide. L’eau s’était fait un énorme passage. Les Guern appliquèrent contre cette ouverture l’échelle de M. de Blamont, et sortirent de la caverne par l’étang desséché.
On trouva dans le boyau qui conduisait à l’étang du bas plus de cent cadavres d’Errants de nuit, parmi lesquels était celui d’Antoine Legagneur.
Les archives de la justice criminelle de Namur, où les principaux faits de ce récit ont été puisés, mentionnent la condamnation de Michel et de Jean Legagneur, comme coupables du crime de meurtre volontaire sur les personnes des époux de Soleuvre, au château de Blamont, le 12 novembre1817.
Le procès eut lieu en 1843.
Parmi les témoins, sont cités Hector de Soleuvre, lieutenant-colonel de cavalerie, et Honorine de Blamont, sa femme ; Constant, le cabaretier du Lion belge ; Gertrude, veuve de Mathieu, et Jean Guern, sellier-carrossier au gros bourg de Bazeille, qui vint de son pied à Namur, quoiqu’il eût alors plus de cent ans.
Et le trésor ! le grand trésor d’Orval qui était sous la quatrième tombe où dormait M. de Blamont.
L’Etang de l’abbé est maintenant une prairie marécageuse dont le sol, en s’affaissant, a comblé les grottes. Le trésor est mieux gardé que jamais, et ne verra la lumière, selon la grande prophétie d’Orval, que le jour où la volonté de Dieu sera de ressusciter la basilique de Saint-Bernard.
Il n’y a plus d’Errants de nuit, là-bas, mais il y a encore des chrétiens qui attendent et qui prient. Bien ils font, car les choses du temps passent, mais celles de l’éternité restent, découvertes ou cachées, et c’est encore la prophétie du solitaire d’Orval qui a dit : PARTOUT OU LA RAISON DE DIEU FUT, LA MAISON DE DIEU SERA.
Plaignons les victorieux, les sages, acharnés contre la Foi immortelle, et ne raillons jamais les vaincus ni les fous, qui parvint à coup sûr pour le triomphe final de Dieu.
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œuvre du domaine public
Source :
B.N.F. - Wikisource
Ont contribué à cette édition :
Gabriel Cabos
Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath