Chapitre 14 L’ETANG DU BAS
Constant, ce pauvre diable d’aubergiste du Lion belge, trois quarts de coquin et quart de poltron, nageant toujours entre deux eaux, flattant la chèvre, caressant le chou, vivant très mal et dans des transes atroces parmi les vagabonds de tout genre qui fréquentaient son cabaret, Constant avait pris sa course aussitôt après le départ de Jean Guern.
Le vieux dragon avait deviné juste. Constant courait ainsi pour prévenir les Legagneur. De tous les gens qui faisaient trembler Constant, Antoine Legagneur était le plus redouté. Il s’était dit :
– Si le major apprend jamais que les Guern ont passé par chez moi, je suis un homme mort !
Voilà pourquoi il jouait des jambes…
A l’heure fixée pour le duel, la clairière de la Croix-Renaud était déserte. Du moment que Jean Guern était en campagne, Antoine, les deux neveux et Bastien Lethil avaient perdu toute confiance en leurs pièges et en leurs trappes. C’était désormais une attaque manquée, et il fallait changer de batteries. Nous dirons en passant que l’ex-major Legagneur avait rejoint ses hommes une heure après son excursion navale au travers de l’étang de l’Abbé. Il était revenu de là costumé Dieu sait comme, car les Errants de nuit avaient saccagé ses habits, mais ceci était peu de chose en comparaison de la conquête qu’il avait faite. Antoine Legagneur restait en effet convaincu que le trésor était caché au lieu même où le feu Saint-Bernard se montrait.
Il ne se trompait pas. Le feu Saint-Bernard, c’était la lampe de M. de Blamont. Et Antoine n’en était pas à apprendre que M. de Blamont était le gardien des trésors d’Orval.
Il était environ trois heures après minuit quand il rejoignit ses compagnons, vêtu d’un pantalon de toile et d’une blouse, avec un chapeau de paysan pour coiffure. Il ne leur dit rien, sinon qu’il n’avait pas perdu son temps et que le restant de la besogne allait être rude.
Vers ce même instant, les quatre fils Guern, le père la mère, le petit soldat Monnin, Mathieu Sudre et Nerea étaient rassemblés dans la loge de Gertrude et de Mathieu sous les forges de la Soye, autour d’une planche qu’on avait dressée sur deux billots, et qui faisait l’office de table. Sur cette table on avait étendu les deux papiers trouvés chez le moine mort : le plan et la feuille blanche. Honorine était couchée sur le pauvre grabat de Gertrude, qui la veillait. Elle avait la fièvre et délirait tout bas. Hector n’avait pas prononcé une parole depuis qu’on était revenu de la Croix-Renaud où il n’avait point trouvé son ennemi.
Petit Pierre faisait le guet au dehors. Le loup noir se plaignait, accroupi devant le foyer.
Les Guern et Mathieu, penchés sur la table, pointaient laborieusement le plan que le vieux dragon avait exhibé en fournissant la méthode à employer pour s’en servir, surprise par lui au cabaret du Lion belge. Tout à coup, la fille de Giovan Bataille qui semblait en proie à une agitation extraordinaire s’écria :
– C’est moi qu’il faudrait écouter ! pendant que vous cherchez, d’autres vont trouver. Mon père ne peut rien par lui-même, mais il m’a volé ma baguette et il la porte avec lui cette nuit ; rien ne lui résistera !
– Silence, la fille ! interrompit Jean Guern avec autorité ; Giovan Bataille est un imposteur, et toi, tant mieux pour toi si tu n’es que folle. Garde tes momeries pour les innocents.
Nerea le couvrit de son regard étincelant, Soit que son œil plus subtil eût comparé déjà les deux feuilles de papier étendues sur la planche, soit qu’il y eût véritablement en elle une faculté divinatoire, elle s’écria :
– A qui est promis le royaume des cieux, sinon aux innocents ? Avant que le soleil soit levé, Jean Guern, tu te repentiras de ton orgueil. Moi, je serai morte, car il faut ma mort pour la vie de Soleuvre : c’est écrit.
Hector n’entendait pas. Il regardait, plongé dans un abattement profond, la souffrance d’Honorine qui ressemblait à une agonie.
– Silence, folle ! voulut dire encore le vieux dragon.
Mathieu lui toucha le bras.
– Tout ce qui est arrivé, murmura-t-il, la Nerea l’avait dit d’avance, et jamais elle ne s’est trompée.
Nerea était seule, debout, à trois ou quatre pas de la table. Elle croisait ses bras sur sa poitrine. Sa belle figure pâle avait quelque chose d’inspiré.
– Jean Guern, reprit-elle en étendant la main vers la table, le trésor est sous l’étang de l’Abbé, au milieu.
Il y eut un mouvement autour de la table.
– Dans l’eau ? demanda-t-on.
– Non, dans la terre… Et l’entrée de la route qui mène au trésor, sous l’eau, à travers la terre, est dans les roseaux, au nord de l’étang du bas. Piquez l’épingle, et vous verrez.
Ce n’était pas sans terreur que la bonne femme Julienne la regardait à la dérobée. Monnin, le soldat, prit l’épingle des mains de Mathieu et piqua le point noir. Les deux papiers étaient placés l’un sur l’autre, selon l’indication du moine défunt. L’épingle, traversant la première feuille blanche, troua le plan au centre même de l’Etang de l’Abbé.
– Elle l’avait dit ! murmura Julienne.
– Elle l’avait dit ! répéta Mathieu.
Jean Guern se pencha pour regarder mieux ; puis, faisant glisser les deux feuilles l’une sur l’autre, il obtint la seconde position, indiquée par frère Arsène dans l’écrit que le Cloqueur avait volé. L’épingle, piquée de nouveau, sortit sur la rive nord de l’étang du bas, tout au bord de l’eau.
– Elle l’avait bien dit ! firent les quatre grands fils de Guern, qui s’éloignèrent de Nerea craintivement.
Monnin applaudit comme au spectacle.
– Censé, dit-il quoique n’étant pas superstitieux, je crois aux sorcières, en ayant vu de fortes à la fête de Saint-Cloud. Voyons, la belle, le temps est-il bon pour se mettre en campagne ?
– Bon pour les uns, mauvais pour les autres, répliqua l’Italienne ; il y a bien du monde dans les ruines, cette nuit, et bien du fer, et bien de la poudre. Ceux qui ne sont pas braves n’ont qu’à rester.
– Mathieu, dit Jean Guern, conduis-nous à l’étang du bas.
Mathieu était prêt. Jean Guern poursuivit :
– Qu’avez-vous dans vos canons, les enfants ?
– Une balle de calibre, bourrée avec du chanvre, répondit Nicolas pour lui et ses frères.
– Mettez une charge de grenaille par-dessus, reprit Jean Guern, et en route !
Il joignit l’exemple au précepte, et se dirigea le premier vers la porte. Julienne marcha comme d’habitude sur le même rang que lui. Tous deux avaient leur bâton et n’avaient que cela. Comme Nerea s’ébranlait pour les suivre, Jean Guern lui dit rudement :
– Toi, la fille, ne prends pas le même chemin que nous ; je te le défends. Nous sommes des chrétiens.
Nerea ne répondit point. On put voir seulement autour de ses lèvres un sourire triste et fier. Elle fit le signe de la croix. Au moment même où Jean Guern et sa femme allaient passer le seuil, Hector se dressa de son haut.
– Où allez-vous ? demanda-t-il.
Et sans attendre la réponse, car il avait l’air ivre ou insensé, il ajouta :
– Qu’on me donne une arme ! c’est à moi de venger mon père et ma mère !
Honorine s’agita dans sa souffrance et gémit faiblement. Hector retomba sur les deux genoux ; il se mit à sangloter comme un enfant. Jean Guern s’était arrêté court.
– Vous avez raison, monsieur de Soleuvre, dit-il, ceci vous regarde : ce sont vos affaires. Il ne convient pas que vous restiez ici.
Puis, se tournant vers ses fils, il ajouta :
– Qu’on lui donne une arme ! S’il rencontre les Legagneur, j’ai promis que je serais son témoin.
Pour la seconde fois, Hector se leva. Il mit un baiser sur la main brûlante d’Honorine, qui n’avait point conscience de ce qui se passait autour d’elle.
– Adieu ! murmura-t-il, adieu pour toujours !
Quand Hector se fut arraché du chevet d’Honorine, Nerea s’en approcha furtivement, et baisa la malade au front. Hector était auprès de Jean Guern et le regardait en face.
– Vous avez connu mon père ! lui dit-il.
– Je l’ai connu, répondit le vieillard ; je l’ai aimé, je l’ai servi.
– Et moi, ajouta Julienne, qui faisait tous ses efforts pour ne point pleurer, j’ai nourri votre mère de mon lait.
Hector quitta le vieux Jean pour se jeter dans les bras de sa femme. Mathieu dit :
– Si nous voulons avoir assez de nuit, il est temps de partir !
Petit Pierre fut rappelé. Il devait marcher en éclaireur, accompagné du loup noir qui était fait à cette besogne. On réveilla le loup. La vaillante bête se leva, mais ce fut en poussant un long gémissement. Elle retomba ensuite, couché sur le ventre, et mit sa tête entre ses pattes.
– Celui qui a blessé Bijou ne vivra pas longtemps ! dit Mathieu.
Puis, se rapprochant de sa femme :
– Gertrude, prononça-t-il doucement, c’est la bonne demoiselle qui eut pitié de l’enfant la première, là-bas, sous le pont, à Montmédy, quand il allait mourir. Il faut donner tout son sang avant qu’on ne touche un cheveu de la bonne demoiselle.
Gertrude lui serra la main en silence. Le loup fit encore un effort pour le suivre, mais ses yeux tournaient sous les poils collés de sa paupière. L’instant d’après, il n’y avait plus dans la loge que Gertrude et Honorine de Blamont. Gertrude barricada la porte en dedans et se remit auprès du lit à réciter son rosaire.
Au dehors, la nuit était toujours aussi noire. Le vent d’hiver chassait les fines gouttes de pluie, et criait dans les taillis dépouillés. Notre caravane avait pris à travers bois. Petit Pierre ouvrait la marche, à cent pas environ du gros de la troupe. Il allait trottinant et jetant son œil de lynx au fond chaque buisson. Le bois était silencieux et semblait désert.
Après petit Pierre venaient Mathieu Sudre et Monnin, le soldat parisien. Monnin aurait bien voulu lier un peu conversation (censé pour tuer le temps), mais Mathieu était muet. Il portait le fusil en arrêt. Son doigt était sur la gâchette. Les yeux de l’homme au loup, accoutumés aux ténèbres, interrogeaient la profondeur du fourré comme en plein jour.
L’arrière-garde était composée de la famille Guern, au centre de laquelle marchait Hector. Derrière encore, à cent pas de distance, et malgré la défense du vieux Guern, Nerea se glissait sans bruit, l’œil rêveur et la tête inclinée.
On avait coupé directement pour gagner le Val. En arrivant au bord du ruisseau frontière qui alimente les forges, la caravane put apercevoir une grande lueur, brillant de l’autre Côté des ruines. C’était, selon l’estime de Mathieu, à l’endroit connu sous le nom de la Ronde-Couture. On distingua bientôt le feu autour duquel d’étranges silhouettes semblaient s’agiter.
– Bien sûr que les Legagneur ont fait distribuer de l’eau-de-vie ! murmura un des fils Guern ; ils dansent là-haut, au lieu de faire leur métier de taupes.
Jean Guern siffla tout doucement pour imposer silence. Il marchait un peu en avant de sa femme.
– Je suis sûr, prononça-t-il très-bas, qu’il y a un troupeau de coquins dans le taillis. Je le sens. Serre ton bâton, Julienne, et n’essaye pas de me garer si on attaque ; les enfants sont là pour nous ; nous deux, nous sommes pour Soleuvre.
Julienne serra son bâton et se redressa. Malgré elle, son pas devint plus viril. Cette femme était un soldat.
Il est à croire que Jean Guern ne se trompait pas.
Plus d’une fois on aurait pu entendre sous bois le bruit des feuilles sèches remuées. Et quand la caravane fut dans la prairie, Nerea, venant après tous les autres, vit distinctement des ombres qui se mouvaient sur la lisière de la forêt. Elle ne donna point l’alarme. Elle ne pressa point le pas.
Quels que fussent, du reste, ces rôdeurs mystérieux qui suivaient de loin la marche de la caravane, il n’y eut aucune tentative violente. Contre toute attente, les Guern arrivèrent sans encombre aux abords de l’étang du bas, dont les eaux tranquilles reflétaient vaguement la lueur faible que le lever tardif de la lune, achevant son dernier quartier, mettait à l’horizon, du côté de l’orient.
L’étang du bas était situé au milieu d’une prairie. Ses bords, aplatis de trois côtés ne se relevaient que dans la partie nord. Là se trouvaient de grands roseaux rejoignant une berge à pic qui n’était autre que la croupe même de la colline au sommet de laquelle se creusait l’étang de l’Abbé. Petit Pierre se replia sur le gros de la troupe. Mathieu entra tout seul dans les roseaux.
Chacun de ceux qui se trouvaient là se souvenait bien d’avoir ouï conter, aux veillées, qu’après la mort de dom Bernard de Montgaillard, l’étang de l’Abbé s’était desséché tout à coup, tandis que l’étang du bas regorgeait. Il y avait, de l’un à l’autre, une communication souterraine, c’était connu, à part le grand aqueduc, bâti lors de la fondation des sept étangs, mais personne ne savait où se trouvait précisément la bouche des grottes. Mathieu la chercha en se guidant exactement d’après les indications du frère Arsène et de son plan. Il ne tarda pas à la trouver. C’était une ouverture en forme de voûte, très-basse et complètement cachée par une avance du roc d’où pendait une chevelure de plantes entrelacées : nous l’avons vue et décrite une fois déjà.
Il est certain qu’à supposer même que les gens du pays fussent entrés dans les roseaux, ils auraient pu passer cent fois devant cette issue, admirablement masquée, sans en soupçonner l’existence. Toute notre caravane entra sans hésiter, comme avaient fait, quelques heures auparavant, M. de Blamont et le baron Michel. On commença à monter. A cent pas de l’entrée, Mathieu battit le briquet et alluma une torche dont il s’était muni. Jean Guern demanda :
– Y a-t-il une issue par là-haut ?
– Ne vous inquiétez point de cela, répondit Nerea qui les rejoignait.
Jean Guern fronça le sourcil et murmura :
– Que faites-vous ici ?
– Tous ceux qui sont ici font leur devoir, répliqua l’Italienne, et vont à leur destinée.
Jean Guern se détourna d’elle et reprit :
– Nous sommes suivis, j’en suis sûr.
– Vous pouvez en être sûr, dit encore Nerea ; nous sommes suivis de très-près.
– Par qui ?
– Par Antoine Legagneur, les deux neveux et plus de vingt Errants.
– Ce n’est pas assez pour nous faire peur ! s’écria Nicolas Guern.
– Dans une heure, ils seront deux cents, prononça l’Italienne ; mais ne vous inquiétez point, ce que Dieu veut arrivera.
Jean Guern tira à part sa femme et l’aîné de ses fils.
– S’ils bouchaient l’issue ? dit-il à voix basse, nous serions pris.
Un bruit vague et lointain se fit du côté de l’ouverture. Nerea dit :
– Hâtez-vous !
Puis, comme on hésitait, elle ajouta :
– Venez ! je sais la route.
Elle prit la tête de la troupe. Guern la suivit comme à contrecœur, et tout le monde s’ébranla.
Jean Guern et ses compagnons ne craignaient pas qu’on fût entré déjà derrière eux dans les grottes. Le bruit entendu n’indiquait point cela. Mais ceux qui faisaient tapage devaient être engagés dans les roseaux ; ou suivait une piste, on cherchait. Il n’y avait aucune raison pour que la bouche des grottes échappât longtemps aux recherches, du moment qu’il y avait recherche et qu’elle n’était plus dirigée au hasard. Hector, qui n’avait pas encore parlé, dit :
– Pourquoi n’attendons-nous pas nos ennemis ?
Il avait l’œil hagard et la figure décomposée. Il ajouta en baissant la voix :
– Je ne connais pas ce Blamont ; vous me le montrerez.
Parmi ceux qui étaient là, Nerea seule pouvait comprendre le sens navrant de ces paroles qui tombaient péniblement de la bouche d’Hector et lui déchiraient le cœur.
On s’était remis en marche. En quelques minutes on eut atteint la rampe pierreuse et tranchée à pic, le mur qui séparait en deux ; cette partie des grottes. Nous rappelons la comparaison que nous avons faite entre le plateau surmontant cette rampe et la scène d’un théâtre, parce qu’elle nous dispense de toute nouvelle description. Seulement, comme nous l’avons dit déjà, la scène était ici à quarante pieds au-dessus du spectateur.
On se rappelle que M. de Blamont s’était servi d’une échelle pour en atteindre le faîte, qu’il avait tiré l’échelle après lui, et que le baron Legagneur était resté en bas, cherchant inutilement les moyens détourner cet obstacle infranchissable.
Quand nos hommes arrivèrent au pied de la rampe, il y avait une échelle, dressée. Ce ne pouvait être celle de M. de Blamont qui n’était point redescendu. Le baron Michel avait parlé d’en aller chercher une ; il ne devait pas être loin.
Mais tout le monde, dans la caravane, ignorait ce qui s’était passé en ce lieu cette nuit.
Sauf quelques fissures naturelles du roc et diverses anfractuosités provenant d’éboulements anciens, cette sorte de salle, qui précédait la rampe, était fermée de tous côtés et n’avait d’autre issue que le boyau conduisant à l’étang, ou la rampe elle-même. Jean Guern montra l’échelle à son fils Nicolas, qui grimpa sans hésiter. Il tenait à la main une torche. A mesure qu’il montait, la plate-forme s’éclairait, et les Guern purent remarquer cette plaque brillante encastrée dans la voûte, et qui renvoyait les rayons lumineux comme un miroir.
Un des fils Guern avait suivi Nicolas, puis un autre. L’instant d’après, toute la troupe était réunie autour des quatre tombes. Le silence de la stupeur régnait, parce que Jean Guern et ses enfants venaient de trouver le corps de M. de Blamont, qui avait la tête fracassée. Il était couché dans la quatrième tombe ouverte. Ses mains se crispaient encore autour de la crosse de ses pistolets.
Nerea se tenait à l’écart. Seule elle ne paraissait point surprise.
Hector était assis par hasard sur le quartier de roche qui avait servi naguère de siège à M. de Blamont, pendant qu’il mettait en ordre ses papiers. Il s’accoudait au marbre même de la tombe. Machinalement, son regard parcourait les lignes tracées sur le papier qui était devant lui. Mais son esprit absent ne le servait point. Il ne savait pas ce qu’il lisait. Son esprit était là-bas, dans la pauvre loge où il avait laissé Honorine étendue sur son lit de douleur.
Peut-être n’avait-il pas compris que le cadavre étendu là près de lui était la dépouille mortelle du père d’Honorine. Sa pensée se noyait dans son rêve…
En bas de la rampe, un homme venait de se glisser jusqu’au pied de l’échelle. Il était sorti d’une de ces fissures que la terre éboulée avait produites dans la salle souterraine. Aux lueurs vagues qui tombaient de la plate-forme supérieure, vous eussiez reconnu le baron Michel Legagneur.
C’était lui qui avait apporté l’échelle, et il l’avait apportée de loin, car il n’y avait point de ferme à plus d’un quart de lieue à la ronde. Naguère, au moment même où il la dressait contre la rampe, harassé de fatigue, mais jouissant par avance du fruit de sa peine, il avait entendu tout à coup le bruit d’une troupe d’hommes pénétrant dans les grottes. Sa première idée avait été pour les Errants de nuit, puis il avait songé au major son frère et aux deux neveux, tous gens qui allaient exiger leur part de l’aubaine et qu’il comblait de malédictions. Il s’était caché à tout hasard, espérant que peut-être on n’apercevrait point l’échelle. Mais la vue seule des nouveaux arrivants l’avait détrompé. Il connaissait Jean Guern. Ses inquiétudes changèrent brusquement d’objet. Il eût voulu avoir maintenant près de lui son frère, ses neveux et tous les Errants pour défendre le trésor contre ces chevaliers du bon droit.
Ce qui est à craindre surtout, c’est le bon droit ! Le bon droit ne transige pas.
Michel Legagneur, malade de rage, éperdu, désespéré, n’osa pourtant grimper à l’échelle que les Guern n’avaient point retirée. Il se tordait les mains. C’était son bien qu’on lui volait !
Il prit tout à coup sa course vers l’étang du bas, résolu à livrer le secret des grottes à quiconque voudrait combattre les Guern et l’en débarrasser.
– Quand même ce serait Antoine ! murmura-t-il en courant dans les ténèbres ; quand même ce serait Antoine !
Il ne détestait rien tant que son frère.
Tout en allant, il combinait son plan. Se confier à Antoine Legagneur, son frère, ou à l’un des deux neveux, c’était pour lui le dernier des pis-aller. Il comptait bien encore n’avoir pas besoin d’eux. Les Errants de nuit, voilà ses hommes ! Giovan Bataille, voilà le lieutenant qu’il lui fallait.
Or, il savait où trouver Giovan Bataille et les Errants de nuit.
Quand il arriva à l’issue qui donnait dans les roseaux, il s’arrêta pour écouter. On parlait bas non loin de là, et les tiges agitées bruissaient.
– Tout le monde est dehors ! grommela-t-il. Ah ! quelle nuit ! j’aurai fait au moins trois lieues de mon pied !
Il ne rencontra personne jusqu’à l’angle nord-est de l’étang du bas. Une fois là, il put voir le feu allumé à la Ronde-Couture et prit sa course en pensant :
– Qui sait ? je vais toujours les amener… Ils prendront tout, peut-être, mais au moins Antoine et les neveux n’auront rien !
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