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Chapitre 5 L’HOMME AU LOUP

Hector passa la journée suivante dans des transes mortelles. Il avait osé écrire ! Quel serait le prix de son audace ? Quand il monta à cheval, le lendemain soir, pour aller chercher sa réponse, il n’avait pas une goutte de sang dans les veines. Il faisait nuit au moment où il arriva au bout de l’avenue.

A perte de vue, entre les huit rangs de grands vieux chênes, on apercevait quelques lumières aux fenêtres du château. C’était au mois de novembre, mais la soirée était belle. Hector mit pied à terre à la lisière du bois. La lune éclairait ces halliers déserts où jadis s’élevaient comme un Louvre d’un kilomètre carré, les colossales constructions de l’abbaye d’Orval, car c’était juste l’emplacement de l’illustre monastère.

Hector s’approcha de l’arbre. Au moment où il allait introduire dans le creux sa main tremblante, il entendit tout à coup un bruit sourd dans la direction de la frontière de France qu’il venait de franchir. C’était comme si une grande troupe d’hommes eût marché ou plutôt trotté dans la nuit.

Il se tapit derrière le chêne. A peine avait-il pris cette position, qu’une masse sombre et mouvante parut au détour du chemin. C’était une sorte de cohue qui allait courant et soufflant. Hector compta une trentaine d’hommes, dont la moitié à peu près portaient des fusils en bandoulière. Les autres avaient des pelles, des pioches, des haches. Ils ne parlaient point.

Le dernier de tous allait sur un âne qui trottinait en suivant le gros de la troupe. C’était un petit vieillard qui avait la tête nue et qui portait à la main une longue baguette dorée, dont les ornements brillaient aux rayons de la lune.

Au lieu de s’engager dans l’avenue du château de Blamont, toutes ces étranges gens tournèrent court et se dirigèrent vers les ruines d’Orval, qui commençaient à quelques cents pas de là. Hector les suivit un instant de l’œil dans leur marche turbulente, quoique muette. Il songea involontairement à ces Errants de nuit dont on parlait tant à la ville.

Quand il se releva, il aperçut devant lui un homme, appuyé contre l’arbre. Il n’aurait point su dire comment cet homme était arrivé là sans exciter son attention.

Cet homme était de grande taille. On apercevait à peine sa figure barbue et maigre sous une sorte de capuchon monacal qui lui cachait le front et les yeux. Il portait une robe de bure et des sandales. Hector ouvrait la bouche pour interroger, lorsque l’inconnu lui tendit un papier plié qu’il lui mit dans la main sans mot dire. Après quoi il s’éloigna tout de suite à grands pas, prenant le même chemin que cette bizarre cohue dont le passage avait excité naguère l’étonnement d’Hector.

Hector se frotta les yeux. L’idée lui vint qu’il rêvait. Puis il eut la pensée de se précipiter à la poursuite de cet homme. Mais on ne voyait plus déjà sa haute et maigre silhouette entre les troncs des hêtres.

Hector plongea sa main dans le creux du chêne. Il y trouva un petit billet qu’il porta à ses lèvres avant de l’ouvrir. Il eût voulu en dévorer des yeux le contenu, mais les faibles rayons de la lune, qui s’élevait à peine au-dessus de l’horizon, ne lui montrait que des caractères confus.

Son cheval était resté à l’abri dans le taillis qui s’étendait de l’autre côté de l’avenue. Il se remit en selle et reprit le galop. En quelques minutes, son cheval le conduisit à la frontière de France, il y avait encore de la lumière derrière les carreaux poudreux d’une petite auberge située à l’extrémité de la commune de Thonne-les-prés, et qui portait pour enseigne un lion repeint à neuf. C’avait été le lion batave : c’était maintenant le lion belge.

Hector sauta hors des étriers et poussa la porte sans dire gare. Trois hommes étaient assis à une table, dans la salle basse fumeuse. Ils ramenèrent leurs chapeaux sur leurs yeux. C’était peine perdue. Hector ne les remarquait point.

Il vint se mettre sous la lampe, et parcourut d’un regard avide le billet qu’il tenait à la main. Le billet ne contenait qu’une ligne ainsi conçue : « Ne croyez pas le mal qu’on vous dira de moi. »

Point de signature. C’était une écriture élégante et délicate, mais la main qui l’avait tracée avait tremblé.

Pendant qu’Hector cherchait le sens de cette phrase singulière, il entendit les trois inconnus attablés derrière lui élever la voix tout à coup. On eût dit qu’ils entamaient une de ces conversations destinées à donner le change à un tiers.

– Le vieux ne demande pas mieux, fit l’un des trois interlocuteurs.

– Et la demoiselle, donc ! Le major Antoine arrive à la quarantaine, mais c’est un des plus beaux officiers du régiment !

– Il vaut mieux être Mme Legagneur avec des diamants, des dentelles et des cachemires, que Mlle Honorine de Blamont dans un trou maudit où l’on ne voit pas, en six mois, quatre figures humaines. Cela fera une gentille colonelle, quand le major va avoir son épaulette.

Hector avait un voile sur les yeux. Il y avait huit jours que M. Antoine Legagneur était major au 3e régiment. Il avait eu la bonté de promettre sa haute protection à Hector, comme ancien commis de la maison Legagneur de Sedan. Sans savoir pourquoi, et dès le premier aspect, Hector avait senti pour cet homme un éloignement qui ressemblait à de la haine.

On frappait cependant sur la table avec des chopes, et l’on criait :

– Holà ! Constant, holà !

Le cabaretier parut, un pauvre diable qui tremblait la fièvre. On le paya, puis les trois compagnons se dirigèrent vers la porte. Deux sortirent. Le troisième s’arrêta et ôta son chapeau rabattu. Hector reconnut en celui-là un ancien garçon de magasin des Legagneur qui avait eu plusieurs méchantes affaires par la ville, du temps que lui, Hector, était à Sedan. Il se nommait Bastien Lethil.

– Sommes-nous en permission ? demanda cet homme en ricanant. Puis il ajouta : On gagnerait plus que la paye de maréchal de logis de chasseurs, en travaillant un peu avec les Errants de nuit !

Et il disparut à son tour. Constant, le cabaretier, rangeait les chopes.

– Qui sont ces hommes ? demanda Hector.

– Je ne suis pas gendarme, répondit Constant. Si vous voulez boire, dépêchez-vous ; je vas fermer.

Hector demanda une chope. Pendant que le cabaretier était à la cave, Hector entendit un frôlement sourd dans la pièce voisine, puis comme le bruit d’un chien qui s’étire en bâillant. Il regarda. Il y avait en effet, sur le seuil, un chien qui paraissait de taille énorme. Hector voyait ses yeux briller comme deux ronds de feu. Le chien fit un pas. Hector tira son sabre.

Il avait reconnu un loup noir, haut sur pattes, et qui lui montrait en bâillant sa mâchoire formidable.

– Bijou ! prononça dans l’ombre de la pièce voisine une voix grave et douce, ici, Bijou !

Le loup noir, qui était déjà tout entier hors de la seconde pièce, battit de la tête à droite et à gauche, puis se retourna lentement, découvrant son échine longue et maigre. Il rentra en tortillant de la queue comme un bichon qui va chercher des caresses.

A la place qu’il occupait naguère sur le seuil, un homme de moyenne taille, aux épaules démesurément larges, parut. Il portait une peau de mouton en sayon et s’appuyait sur un long fusil à deux coups, à pierre.

Depuis une heure, notre Hector voyait d’étranges choses. La figure de cet homme le frappa plus que tout le reste. C’était un fouillis de cheveux incultes et de barbe fauve hérissé en tous sens, au milieu duquel brillaient deux grands yeux bleus intelligents et doux. Ce singulier personnage regardait Hector avec un sourire placide.

– Bijou ne lui aurait pas fait de mal, murmura-t-il en se parlant à lui-même ; Bijou connaît son monde !

Il toucha un gros bonnet de drap qu’il avait sur sa tête et fit une manière de salut timide.

– L’enfant vous aime tous les deux, Mlle Honorine et vous, dit-il, vous presque autant qu’elle.

– Quel enfant ? demanda Hector.

– La pauvre femme, poursuivit ce bizarre personnage, au lieu de répondre, m’a bien souvent parlé de vous. La rivière de Chiers n’était pas bonne, et vous étiez tout habillé. Mais ça devait arriver ; mon père s’est fait tuer pour eux, et le moine d’Orval m’a dit : « Tu te feras tuer pour leur fils ! »

Hector n’écoutait plus. Son attention s’arrêtait aux premières paroles prononcées. Il se souvenait d’avoir entendu dire que la mère du petit Pierre n’était point une veuve, et que son mari vivait au-delà de la frontière, fuyant une condamnation à mort qui pesait sur lui. Il se recula, parce que l’idée lui vint qu’il était en face d’un meurtrier.

L’homme à la peau de mouton croisa ses bras sur le canon de son fusil. Son sourire devint triste sans rien perdre de sa douceur.

– Je ne vous ai pas offert la main, dit-il, je sais me tenir ; moi et mon loup, nous n’aimons pas les caresses.

Puis, changeant de ton soudain :

– Avez-vous vu le moine d’Orval ?

– Je ne sais pas qui vous appelez le moine d’Orval, répliqua Hector.

– C’est celui qui sait ce que vous ne savez pas, prononça l’inconnu avec emphase ; un homme qui peut vous donner ce que votre père n’a pas eu.

– Mon père !… répéta Hector, dont l’étonnement redoublait.

– Te voilà déjà de ce côté, Mathieu ! dit l’aubergiste qui rentrait ; pourquoi n’es-tu pas avec les autres ?

– Ils s’éloignent au lieu d’approcher, répondit l’homme au loup ; l’Italien les trompe.

– Où piochent-ils cette nuit ?

– Où il n’y a rien que de la terre et de l’eau.

– Qui les mène ?

– L’Italien et le cloqueur.

Constant, le cabaretier, vint mettre la chopine pleine sur la table, au-devant d’Hector.

– Faites vite ! lui dit-il.

Hector but une gorgée de bière. L’aubergiste et celui qu’il avait nommé Mathieu causaient tout bas dans la chambre voisine. Il entendit prononcer pour la troisième fois ces mots : « Le moine d’Orval. »

Nous avons parlé de rêve. La situation d’Hector était bien véritablement celle d’un homme qu’un songe inextricable et puéril dans ses enchevêtrements emporte et fatigue. Les événements se suivaient pour lui, cette nuit, sans avoir entre eux de lien logique. Il ne voyait que du nouveau, et chaque chose nouvelle lui présentait une énigme. Machinalement ses yeux retournèrent à ce papier qu’il tenait à la main depuis son entrée.

« Ne croyez pas le mal qu’on vous dira de moi. »

Tout à l’heure, au moment où, pour la première fois, il venait de lire ces paroles, on avait accusé Honorine ; on l’avait dépeinte parfaitement ; on l’avait nommée : blonde avec des yeux noirs ! on avait dit qu’elle consentait à s’unir avec le major Antoine Legagneur.

Mais, sous le papier où cette ligne si chère était tracée, il y en avait un autre. Celui-là était le papier remis par la première et la plus fantasque des apparitions de cette nuit, l’homme grand et maigre dont le visage se cachait à demi sous un capuchon de moine. L’homme qu’Hector avait vu tout à coup entre le chêne creux et lui au moment où s’étouffaient les pas de cette bande mystérieuse : les Errants de nuit.

Hector relut encore le billet d’Honorine avant d’ouvrir le second papier. Le second papier portait en tête un sceau représentant les armoiries de l’ancienne abbaye d’Orval, popularisées par la merveilleuse histoire de l’anneau de la comtesse Mathilde : d’argent à l’anneau d’or, issant d’un ruisseau d’azur. Cet écusson, qui va contre toutes les règles du blason, date, dit-on, du VIIe siècle. Du reste, Godefroy de Bouillon, fils des souverains de cette contrée, portait aussi métal sur métal dans son écu, qui devint l’étendard de Jérusalem reconquise.

Au-dessous de l’écusson étaient une douzaine de lignes d’écriture grosse et retournée comme la ronde. Chacun connaît la physionomie de ces caractères, qu’on retrouve dans tous les actes de la fin du dernier siècle.

C’était lisible et largement tracé. Il y était dit :

« In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. »

« Sous la sainte protection de Notre-Dame d’Orval.

« Soleuvre et Bazeille ceux qui descendent des comtes de Chiny et de la bonne Mathilde, fille de Godefroy le Bossu, duc de Lorraine, ont droit au-dessus et au-dessous du sol où était l’abbaye.

« Le fils de Soleuvre et de Bazeille celui qui viendra rebâtira le monastère plus grand et plus beau. Ainsi soit-il !

« Les temps ne sont pas accomplis. Ne vous perdez pas pour les yeux d’une jeune fille. Vos ennemis sont grands par le nombre et par la richesse. Vous ne les connaissez pas. Vous ne connaissez pas vos amis. Vos amis sont au nombre de trois : tous trois humbles, tous trois pauvres. Mettez leurs noms dans votre mémoire, les voici :

« Dom Arsène Scholtus de Jamoigne, dernier profès vivant de la S. S. S. congrégation d’Orval ;

« Jean Guern, de la paroisse de Bazeille ;

« Mathieu Sudre, qu’on appelle l’homme au loup. »

Les voix s’élevaient dans la chambre voisine. Hector entendit que l’aubergiste disait :

– Ne te mêle plus de ce qui ne te regarde pas. As-tu reconnu ceux qui étaient ici avec Bastien Lethil ?

– Les deux neveux, répondit Mathieu ; cette race de coquins est nombreuse, mais le bon Dieu est puissant.

Il y eut un silence, puis Hector entendit de nouveau la voix du cabaretier.

– Veux-tu m’en croire, disait cet homme ; les gendarmes seront ici à minuit avec le cloqueur. Il y a un coup du côté de la Thonnelle. Retourne dans ton trou !

L’homme au loup ne répondit pas, cette fois Hector acheva sa lecture. Les dernières lignes du mystérieux message étaient ainsi conçues :

« – Ces trois-là vous serviront pour vous et pour ceux qui étaient avant vous. Voilà quinze ans demain, 12 novembre, que le dernieret la dernière ont rendu à Dieu leurs belles âmes. Priez demain tout le jour.

« Le 4 mars 1832, ce sera votre vingtième année. Si tout n’est pas changé d’ici là, faites ceci : Rendez-vous, quand la nuit tombera, sur la place de Turenne, en la ville de Sedan. Vous y trouverez celui qui peut vous apprendre ce que vous ne savez pas et vous donner ce que n’a pas eu votre père. »

Il y avait un A et une croix à la suite de ce dernier mot. Tout à l’heure cette manière de sauvage qu’on appelait Mathieu avait prononcé des paroles exactement semblables. Il faut bien le dire : le trouble des mystiques espérances et des ambitions romanesques saisissait notre Hector avec une soudaine violence.

Que lui voulaient ces étranges hasards ? Il était venu la veille dans ce pays, où il n’avait rencontré que la nuit solitaire. Aujourd’hui les bizarres aventures l’entouraient comme un essaim.

D’ordinaire, ceux qui ne connaissent point leur famille passent leur vie à se croire fils de princes. C’est la nature même. L’absence de toute notion laisse le champ libre au merveilleux. Ceux-là, on peut le dire, ont dans leur poche le billet d’une prodigieuse loterie. Ils ont presque le droit de se dire quand ils voient passer le roi : Voici peut-être mon père.

Mais jusqu’à ce jour, ce n’est pas de ce côté qu’avaient été les songes de notre Hector. Si ces deux noms si doux étaient venus souvent à ses lèvres : mon père ! ma mère ! c’est qu’il avait soif d’amour, c’est qu’il eût payé au prix de son sang les caresses de cette chère vision de son enfance qui vivait encore dans ses vagues souvenirs.

Hector tressaillit à la voix du cabaretier qui se montrait à la porte et disait rudement :

– On ferme !

Pendant qu’il tirait sa bourse, une autre voix caressante et sourde murmura derrière lui :

– Ami, mon vieux Bijou ! ami ! ami !…

Un grognement plaintif qui répondait à ce murmure le fit retourner. Il vit quelque chose d’extraordinaire. Son manteau était là sur une escabelle. Mathieu le faisait flairer à son loup, qui le frottait de son museau en remuant la queue comme un chien. Et Mathieu répétait :

– Ami ! ami ! mon vieux Bijou ! ne t’y trompe pas : ami !

Dès qu’il vit que le jeune militaire le regardait, il tira la laisse du loup et se recula en grommelant cette excuse :

– Il n’y a pas de mal. On ne sait pas ce qui peut arriver. Bonsoir, Constant. Viens, Bijou, nous avons de la route !

Il sortit le premier, traînant son loup, qui s’étirait et brossait le sol avec son ventre. Avant de passer le seuil, il ôta son bonnet et salua respectueusement Hector.

– Bonnes pratiques ! dit Constant avec son mauvais rire. Désormais le loup vous reconnaîtra au flair ! Gare à vous !

Hector paya et serra ses papiers sous le revers de son uniforme.

– Allez-vous jusqu’à Montmédy de ce temps-là ? lui demanda le cabaretier.

– J’y serai dans quarante minutes, répondit Hector.

– C’est bien marcher ! Bonsoir, mon officier, Dieu vous préserve de mauvaises rencontres !

Il ferma bruyamment la porte sur Hector, qui était déjà en selle. Celui-ci piqua des deux. Son bon cheval prit le galop. Il pouvait être à peu près onze heures de nuit. La brume s’était levée, mais la lune argentait le brouillard qui s’étendait par couches le long du chemin, comme les vagues d’une grande mer. A de certains endroits, un coteau surgissait tout à coup, blanc comme neige, partout où le frappaient les rayons de la lune, et présentant à ses revers des ombres rudement accusées. Les arbres fuyaient, des deux côtés du chemin, semblables à des fantômes.

Hector songeait. Le vent de sa course ne pouvait pas rafraîchir son front. Puis, tout à coup, un gros flot de brume l’enveloppait. Il marchait dans un nuage blanc dont l’éclat fatiguait ses yeux.

A cinq ou six cents pas du cabaret, en un lieu où il n’y avait point de brouillard, il aperçut au-devant de lui Mathieu et son loup qui allaient à longues enjambées. A tout hasard, il arma un des pistolets qui étaient dans ses fontes. L’homme au loup avait son fusil à deux coups en bandoulière. Il s’arrêta, serrant la laisse de sa bête, et se tint sur le côté droit de la route.

– Les pistolets ne valent rien, cette nuit, dit-il comme Hector passait ; ne comptez que sur votre sabre !

Hector passa au galop. Mais se ravisant tout à coup, il serra le mors et revint sur ses pas.

– L’homme, dit-il, on te compte parmi mes amis ?

– On fait bien, répliqua Mathieu.

– Es-tu mon ami seulement à cause de l’enfant, petit Pierre, que j’ai tiré de l’eau ?

– Ca en vaudrait bien la peine. Mais c’est pour autre chose encore.

La voix de Mathieu était tout émue. Hector reprit :

– Tu me parlais de choses que je ne sais pas. Peux-tu me les apprendre !

Mathieu secoua lentement sa tête chevelue.

– Non, murmura-t-il ; chacun a sa besogne. Je vais faire la mienne cette nuit.

– Réponds-moi du moins à ceci : sais-tu qui je suis ? as-tu connu mon père et ma mère ?

Mathieu étendit sa main vers une large prairie qui était au bas de la côte et que la Chiers coupait comme un tortueux ruban d’argent.

– Il n’y a encore personne au gué de Saint-Ilde, fit-il avec une brusquerie soudaine ; un temps de galop, mon jeune monsieur ! Si vous pouvez passer le gué tranquillement, peut-être que vous arriverez à la ville sans encombre.

– Vous saviez donc que je devais être attaqué ?…

Mathieu ouvrait la bouche pour répondre, lorsque la laisse qui retenait Bijou eut un frémissement.

– Bellement, vieux ! fit Mathieu, qui jeta à la ronde un regard perçant et rapide.

Le loup abattit sa grosse tête entre ses deux pattes et toucha le sol de son museau.

– Bellement ! bellement ! qui avons-nous, vieux ? Le loup renifla et s’assura sur ses quatre pattes comme un cheval. Puis il poussa un hurlement court en tournant ses naseaux vers le sud-est.

– C’est par là qu’ils viennent, vieux ? grommela Mathieu Sudre ; le premier lièvre que nous aurons, nous le mangerons à nous deux. Partez, jeune homme, et piquez en droite ligne. Si vous arrivez le premier, tant mieux. Sinon, à la grâce de Dieu !

Hector hésitait. Mathieu répéta en fronçant le sourcil :

– On vous dit de partir ?

Et, comme le jeune militaire ne bougeait pas encore Mathieu prononça tout bas :

– Pille, Bijou !

Le loup se ramassa sur ses jarrets et bondit à la croupe du cheval d’Hector, qui prit un galop furieux. Hector entendit derrière lui comme un éclat de rire. Il se retourna ; il vit Mathieu et son loup qui avaient repris leur trot régulier.

La route entrait dans la prairie, au milieu de laquelle brillait une nappe d’eau plus large, qui était le gué de Saint-Ilde. Aussi loin que les regards pouvaient se porter, on n’apercevait âme qui vive dans la plaine.

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