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Chapitre 6 LE GUE DE SAINT-ILDE

Au jour, ce lieu de Saint-Ilde est une grasse et riante prairie, animée par des groupes de superbe bétail. Vous diriez un paysage de Paul Potter, tant il y a là de calme et robuste richesse. Le terrain n’a pas un pli jusqu’à la croupe des collines qui remontent vers Thonne-les-Prés. La Chiers, le plus charmant de tous les affluents de la Meuse, serpente parmi l’herbe épaisse ; son cours est indiqué de loin en loin par de gracieux bouquets d’aulnes et de saules.

Le gué marque à peu près la mi-route entre Montmédy et la frontière belge. La rivière s’élargit en cet endroit et forme une espèce de petit marécage. La route est bordée d’épais roseaux. Quiconque a traversé par un clair soleil ces tranquilles pâtures a dû penser aux vertus heureuses de l’âge d’or.

Par le fait, en temps ordinaire, aucun pays n’est plus sûr pour le voyageur que cette portion de l’ancienne Lorraine. Mais ce n’était pas un temps ordinaire que celui où se passe notre histoire. Les prisons de Montmédy regorgeaient. Il y avait une fièvre dans ces campagnes en apparence si calmes, le golden fever, comme disent les Américains : la fièvre d’or.

Je ne sais quel drame bizarre et fou se jouait le long de la frontière. On parlait d’attaques, d’incendies, de faux contrebandiers organisés en une armée.

Les Errants de nuit prenaient toutes les formes. On avait arrêté aux environs de Stenay quatre gendarmes qui étaient des Errants de nuit !

Ceci est le comble, assurément. Comment peindre la maladie morale d’une contrée qui ne peut plus croire aux gendarmes ! Partout, quand apparaît au loin, sur la route, cette buffléterie jaune, terrible aux malfaiteurs, l’honnête homme qui chemine se sent le cœur soulagé. De même que l’arc-en-ciel muet rappelle la promesse divine et défend à l’ondée de devenir déluge, de même ce solide cavalier, grave sur son coursier pacifique, parle sans rien dire des bienfaits de la civilisation. Vous figurez-vous cette perversité de contrefaire les gendarmes ! De telle sorte qu’un voyageur honnête prendrait la fuite à l’aspect de l’uniforme protecteur !

Vous souriez peut-être, ô vous qui me lisez ! Qui sait si je ne souris pas moi-même ? Le faible que nous avons en France pour les voleurs fait que nous raillons volontiers les gendarmes.

Hector arriva à fond de train sur le gué, où son cheval s’engagea de pleine course, faisant jaillir alentour une haute gerbe d’écume. C’était Bijou qui était cause de cela. Les chevaux ont peur des loups.

Hector n’avait rien vu en approchant du gué, sinon les roseaux immobiles et les jonchères, parmi lesquelles la lune donnait aux buissons d’aulnes de fantastiques tournures. Une fois dans l’eau, il ne s’occupa qu’à modérer son cheval. Quand la fringale de celui-ci se fut calmée et que le nuage d’écume soulevé par ses bonds s’abattit, Hector était au milieu de la rivière, qui donnait à peine assez d’eau pour mouiller le poitrail de sa monture. Il sentit frémir entre ses jambes les flancs du cheval, qui se cabra dans l’eau.

– Hope ! fit Hector, as-tu peur de te noyer dans cette mare ?

Le cheval résista. Hector leva les yeux et vit trois hommes se dresser juste en face de lui sur la rive opposée. Ils étaient habillés comme des paysans. De larges chapeaux cachaient leurs visages. Ils étaient armés tous les trois.

– Hope ! répéta Hector, qui mit ses éperons dans le ventre de son cheval.

Et il arma un de ses pistolets. Au moment même où son cheval obéissait à l’éperon, il entendit qu’on entrait dans l’eau derrière lui. Il se retourna. Trois hommes étaient sortis des buissons et le suivaient.

– Oh ! oh ! s’écria-t-il en riant ; six patauds contre un homme ! Ce serait beaucoup pour partager ma bourse ; c’est trop peu pour la prendre. Faites place, vous, là, devant !

Les trois paysans qui étaient sur la rive occidentale de la Chiers ne bougèrent pas.

– Faites place répéta Hector, qui se pencha sur le garrot de sa bête en visant celui du milieu.

Même immobilité. Il pressa la détente. Le chien n’alluma pas même une étincelle en tombant sur la platine. Hector eut comme un rapide souvenir des paroles prononcées par l’homme au loup qui avait dit : « Les pistolets ne valent rien, cette nuit : ne comptez que sur votre sabre. » Il dégaina au moment où les pieds de devant de son cheval touchaient terre.

Un violent coup de bâton asséné par derrière lui engourdit l’épaule. Les trois paysans se ruèrent sur lui tous à la fois. Il avait pu reprendre son sabre de la main gauche et il taillait de son mieux. Mais il avait senti déjà deux fois le froid du couteau dans sa chair.

– Nous le tenons ! dit une voix qui ne lui sembla pas inconnue ; tue le cheval, Bastien ! nous gagnons le gros lot cette nuit !

Le cheval d’Hector s’abattit sous lui pesamment. On avait dû lui trancher les jarrets par derrière. La jambe gauche d’Hector restait engagée sous la selle. Deux coups de bâton lui arrivèrent à la fois sur la tête. Un voile rouge passa au-devant de ses yeux. Il saisit pourtant son sabre à deux mains, demi-renversé qu’il était, et fit un moulinet si dru que les assaillants reculèrent. Ils étaient bien six, à présent ; Hector put les compter.

Mais il n’aurait pas eu le temps de les compter deux fois, car un coup de feu retentit derrière lui : les assaillants n’étaient plus que cinq.

Puis un autre coup de feu, et les bandits n’étaient plus que quatre.

Deux d’entre eux se roulaient sur le sol boueux.

– Ah ! on joue de cet instrument-là ! gronda un de ceux qui restaient debout.

Hector entendit qu’on armait des pistolets, il faisait des efforts terribles, mais inutiles, pour se dégager. Celui qui paraissait le chef de la bande le visa.

– L’homme au loup ! crièrent les trois autres.

L’eau se mit à bruire dans la jonchère. Une forme noire galopa le long du bord, puis bondit prodigieusement.

– Dur, Bijou ! dur ! dit une voix essoufflée de l’autre côté de l’eau.

Le coup de pistolet partit, au moment où le loup passait entre Hector et le bandit. Hector poussa un gémissement. Le bandit étranglé n’acheva pas son blasphème. Puis le grand loup s’élança de nouveau.

– Dur, Bijou ! dur !

Il y eut une lutte confuse, des cris, des jurements, des plaintes, et la bête silencieuse qui faisait çà et là des bonds désordonnés. Après quoi le loup se vautra, pantelant, dans l’herbe. Tout se taisait et rien ne bougeait plus.

Le combat, depuis le moment où Hector était entré dans l’eau, n’avait pas duré trois minutes. Il y avait trois cadavres sur le gazon. Les autres malfaiteurs avaient pris la fuite. Mathieu Sudre était encore au milieu de l’eau et disait :

– Bien joué, Bijou, mon vieux ! Voyez-vous qu’il a reconnu son monde ! Il avait flairé le manteau, le vieux : ami ! ami ! ami : Mais parlez donc un petit peu ; jeune homme !

Il se hâta, parce qu’on ne lui répondait point. Il trouva Hector évanoui et serrant convulsivement la poignée de son sabre.

– C’est Bastien qui a tiré ! grommela-t-il ; le coquin s’est sauvé ; les deux neveux aussi. Ca entrera dans notre compte !

Mathieu dégagea Hector avec adresse et précaution. Il examina ses blessures et se convainquit de ce fait : c’était l’atroce douleur causée par la position de sa jambe qui avait provoqué son évanouissement. Il l’accota contre le cheval, qui était roide mort.

Il rechargea avec soin son fusil : deux bonnes mesures de poudre, deux bourres en filasse de chanvre, deux balles, justes comme le piston d’une machine à vapeur. Il faut être prêt à tout événement ; les deux neveux et Bastien pouvaient revenir. Puis il dit doucement :

– Ici, vieux !

Le grand loup vint aussitôt, faisant ses grâces et remuant la queue. Mathieu le caressa.

– Tu n’es pas blessé, toi ? murmura-t-il ; bonne bête ! bonne bête ! Allons ! debout !

Le loup se dressa sur ses pattes. Mathieu prit Hector dans ses bras et l’assit sur le dos long et flexible de Bijou ; puis, sans lâcher prise, il ordonna :

– Bellement ! marche !

Le loup marcha. Mathieu soutenait Hector, qui reprenait lentement connaissance. A deux cents pas de là, en suivant le cours de la Chiers, il y avait une cabane roulante, toute vermoulue et abandonnée par son berger. On l’avait poussée dans les joncs pour ne point perdre le fourrage qu’eût couvert sa superficie. La cabane n’avait point de porte. L’intérieur contenait une maigre litière de paille.

Mathieu dormait là souvent, et qu’avait-il besoin de porte, puisque Bijou restait en travers du seuil ?

Mathieu déposa Hector sur la paille et lui jeta de l’eau au visage. Les blessures du jeune soldat étaient au nombre de quatre, mais peu dangereuses. La balle du pistolet n’avait fait que lui effleurer le flanc. Sa première question fut celle-ci :

– Pourquoi m’ont-ils attaqué ? Pourquoi m’avez-vous défendu ?

– Un temps qui viendra, vous saurez tout, mon jeune monsieur, répondit Mathieu.

– Etaient-ils là pour moi ?

– Oui bien, car leur besogne est ailleurs : la mienne aussi.

– Vous saviez donc les uns et les autres que je devais venir ?

– Eh ! eh ! fit Mathieu en souriant dans sa barbe ; petit Pierre est un bon garçonnet qui conte tout à son papa. Il m’a dit hier que la bonne demoiselle lui avait récité la légende du chêne creux d’Orval. Je lui ai demandé : « L’as-tu répétée au monsieur, la légende, petit Pierre ? » Il m’a dit : « Oui. » Alors ; j’ai bien deviné que vous iriez là-bas comme le bachelier.

– Mais ces bandits ?…

– Mon jeune monsieur, j’ai ouï dire bien des fois : « Les murs ont des oreilles. » Là-bas, au clair de la lune, dans les bois d’Orval et de Blamont, les arbres ont des yeux.

– Mais d’où me connaissent-ils ? demanda encore Hector, et que peuvent-ils avoir contre moi ?

– Qu’avait le baron de la légende contre ce pauvre bachelier qui se prit au piège à loup ?

– Quoi !… commença Hector.

Le braconnier l’interrompit d’un geste grave.

– Il y a cela, prononça-t-il lentement ; il y a encore autre chose. Vous saurez tout, un temps qui viendra !

Il faisait jour quand Hector revint au quartier sur un cheval de louage que l’homme au loup avait été prendre au Grand-Verneuil. Son absence avait été constatée dès la veille au soir. En supposant même qu’aucun accident ne lui fût arrivé, il n’aurait pu éviter la punition. On l’avait guetté au départ, c’était chose évidente.

Chose plus malaisée à expliquer, on savait qu’il avait passé la frontière. Il fut puni avec sévérité ; ses blessures elles-mêmes portèrent témoignage contre lui. L’intervention seule du colonel l’empêcha d’être traduit devant un conseil de guerre pour la perte de son cheval.

Le bon colonel Poncelet le fit venir à la fin de sa peine.

– Hector, lui dit-il, répondez-moi franchement. Les jeunes gens sont parfois entraînés. Ils n’ont pas d’expérience qu’il faut pour se garder des mauvaises liaisons. Connaissez-vous quelqu’un de ces aventuriers à qui l’on donne le nom d’Errants de nuit ?

– Pas un seul, mon colonel, répliqua Hector.

– Alors, qu’avez-vous été faire en Belgique, la nuit où vous avez perdu votre cheval ?

– Mon colonel, je ne puis vous le dire.

Le vieux brave se leva et fit un tour dans la chambre.

– J’aurais cru que le major Legagneur vous aurait été favorable ? reprit-il du ton dont on fait une question.

– Je ne tiens qu’à un seul protecteur, mon colonel, répondit Hector, c’est à vous.

M. Poncelet secoua la tête.

– J’ai vu des lettres ! murmura-t-il avec brusquerie ; que diable ! ce n’est pas une histoire en l’air ! On adressé des menaces à votre capitaine et au major Legagneur, au sujet de votre détention.

Les yeux du colonel étaient fixés sur ceux d’Hector. Son franc et honnête visage se rasséréna un peu quand il vit l’étonnement sincère du jeune homme, et il grommela :

– Je ne voudrais pourtant pas qu’on me démontât un si joli cavalier !… Ecoute, petit, reprit-il en lui frappant sur l’épaule, j’ai eu de la peine à te garder tes galons. Tu parlais de protection, c’est vrai : je t’aime ; tu es du bois dont on faisait les généraux, du temps de l’autre. Mais il faut te mettre une chose dans la tête, c’est que les vieux ne sont plus à la mode. Après la chute de Charles X, on nous a caressés pas mal. On aurait voulu mettre ce qui restait de la Grande Armée sous verre pour enjoliver les galeries de Versailles ! Mais on commence à se défier de nous. Nous ne sommes pas du gouvernement de Juillet, vois-tu bien. Les petits bourgeois qui sont maintenant la jeunesse dorée n’ont pas de respect pour nos vieilles moustaches… Tout cela est pour te dire que le major Legagneur est au régiment pour m’espionner, et que si j’avais une querelle avec le major Legagneur, ce ne serait pas à moi que l’on donnerait raison. En conséquence, tiens-toi bien, fais ton service, pas d’escapades, et… par file à gauche !

On ne peut pas savoir si notre Hector aurait eu la force d’obéir à cet ordre tout paternel : « Pas d’escapades ! »

Depuis un mois, il n’avait aucune nouvelle de Mlle de Blamont… Petit Pierre et sa mère avaient quitté tout à coup la ville de Montmédy. Les voisins ne savaient pas où ils s’étaient retirés. Hector se disait que, depuis bien longtemps peut-être, il y avait une lettre dans le creux du chêne. La fièvre le prenait parfois, et il se tenait à quatre pour ne pas sauter en selle.

Mais une circonstance vint le contraindre plus étroitement à la résignation. Le régiment partit inopinément pour Sedan. Le crédit du major Legagneur, qui voulait se rapprocher de sa famille avait obtenu cette mutation. Or, pour aller de Sedan à Blamont, il eût fallu faire désormais vingt lieues en deux traites, entre l’appel du soir et celui du matin. C’était l’impossible.

Hector arriva à Sedan triste et morne. Le découragement venait. Un soir qu’il se promenait seul par les rues, un bruit de fête le surprit au milieu de sa rêverie désespérée. Il ne savait pas où il était, mais au premier coup d’œil il se reconnut. Les chants et les rires partaient d’une grande maison de noble apparence qu’il n’avait pu oublier, car elle avait été longtemps sa demeure : c’était le logis des Legagneur.

En face se trouvait une sorte de masure. Hector remarqua à la fenêtre du rez-de-chaussée un homme, un vieillard qui le regardait fixement. Hector ne se souvenait point d’avoir jamais vu cet homme, et cependant l’aspect de cet homme provoquait en lui ces vagues efforts de mémoire qui vont remuant le passé lointain. C’était une figure austère dont la maigreur s’encadrait dans une longue barbe blanche. Les yeux avaient un peu d’égarement. A un mouvement qu’il fit, Hector entrevit derrière lui, dans la salle basse, éclairée faiblement, la rude silhouette de Mathieu, l’homme au loup.

Plus d’un mois s’était écoulé depuis cette nuit si pleine d’événements extraordinaires, où l’homme au loup avait joué un rôle. Depuis lors, Hector, n’avait rien vu, rien entendu qui eût un lien quelconque avec les bizarres aventures de cette nuit.

Les trois hommes morts sur la rive gauche de la Chiers avaient été enlevés sans doute avant le soleil du jour suivant, car aucune instruction criminelle n’avait été entamée au tribunal de Montmédy. On avait retrouvé le cadavre du cheval à plus d’une demi-lieue de là, de l’autre côté de la Chiers, sur la lisière des grands bois de Thonne-le-long. Le cadavre était à demi-dévoré. Ce n’était point encore la saison des loups.

Cette nuit, si semblable à un rêve de fièvre, n’avait laissé nulle autre trace. C’étaient des heures isolées et tranchées qui ne gardaient aucun point de contact avec la vie ordinaire de notre Hector.

L’impression, comme on peut le penser, n’en restait chez lui que plus vive : cette nuit valait dans ses souvenirs autant et plus que tout le reste de son existence. Sans le vieux colonel, qu’il aimait comme un père, il eût depuis longtemps déjà franchi la haie qui le séparait de ces domaines inconnus où d’autres que lui semblaient jouer sa propre destinée. Il y avait un mot qui l’arrêtait surtout : déserteur !

Hector patientait, mais il n’avait plus foi en son étoile. Il était retombé du haut de ses folles espérances : capitaine dans deux ans ! Il ne croyait plus à cela.

Ce n’était pas une nature crédule. Quand nous disions tout à l’heure que rien ne lui était redit de son aventure nocturne, il faut excepter cependant le billet laconique trouvé dans le creux du chêne et cet autre papier que lui avait remis au même lieu l’inconnu, dont le visage se cachait sous un capuchon de moine, et dont l’apparition avait été comme le prélude de tant de fantasmagories. Ces deux plis étaient dans le portefeuille d’Hector.

Il avait certes pu se convaincre que le mystérieux message du moine disait la vérité, au moins quant à Mathieu Sudre, l’homme au loup, qui l’avait si vaillamment tiré de peine au gué de Saint-Ilde, et cependant cela ne le préoccupait point comme nous pourrions le croire. Sur dix orphelins de son âge ; neuf en auraient perdu le boire et le manger. Lui attendait avec indifférence le terme fixé : la pensée de Mlle de Blamont l’absorbait. Que devait-elle croire ! Il n’y avait en lui que tristesse, et ses espoirs d’hier lui semblaient misérablement fous.

Le vieillard qui se montrait à la fenêtre basse de la masure se prit à remuer les lèvres sans parler, comme quelqu’un qui prie. Il appela Hector d’un geste furtif. Hector croyait voir comme un égarement dans ses yeux, et néanmoins, il s’approcha. Le vieillard lui dit à voix basse :

– Voilà les temps qui viennent. Si vous êtes prudent, vous aurez ce que votre père n’a pas eu. Ne me questionnez pas : je n’ai point la permission de vous répondre. C’est demain que les jours de l’avant-dernière lune commencent… Voici l’homme qui va partir avec vous et qui vous gardera pendant les jours dangereux.

Mathieu, l’homme au loup, ôta son bonnet de laine et dit avec un respectueux salut :

– Bonjour, mon jeune monsieur. Puis il ajouta : Voulez-vous venir avec moi ?

– Où cela ? demanda Hector.

– Où le mal ne pourra vous atteindre, répondit le vieillard, à qui Mathieu semblait obéir.

Nous ne voulons pas prétendre que notre Hector fût à l’abri de faire une extravagance, mais cette aventure se présentait à lui sous un aspect si puéril, cela ressemblait si bien au début d’un conte de ma mère l’Oie, qu’il n’eut aucune tentation d’accepter. Le vieillard ne le pressa point. Il se tourna vers l’intérieur de la salle basse et dit à son compagnon :

– Il est annoncé que l’enfant doit refuser. Quand donc la prédiction d’Orval a-t-elle menti ? Nous avons fait notre devoir : le reste à la volonté de Dieu !

La nuit devenait de plus en plus sombre. La rue n’était plus éclairée que par le reflet brillant des salons Legagneur. Le vieillard ramena sur son visage le capuchon de sa vaste houppelande brune qui ressemblait à un froc. Puis il prit à deux mains les deux battants de la fenêtre pour les refermer.

– Celle qui doit l’entraîner va venir, murmura-t-il. Adieu ! enfant, je ne verrai pas la fin de tout ceci. Les prophéties ont prédit aussi la dernière heure du dernier solitaire.

La fenêtre se ferma. Le balcon de la maison Legagneur venait de s’éclairer tout à coup. C’était une belle soirée d’hiver.

– Celle qui doit l’entraîner va venir, avait dit le vieillard.

Hector eut comme un éblouissement. Il avait tourné la tête aux lueurs nouvelles qui tombaient du balcon. Honorine de Blamont, belle comme il ne l’avait jamais vue, montrait à la fenêtre ouverte son front pâle couronné de cheveux blonds. Hector resta cloué à sa place ; il était devenu statue.

Le major Legagneur et le baron Michel, patriarche de cette tribu, accompagnaient Honorine. Ils lui parlèrent un instant, puis le major baisa sa main avec une grande affection de respect, et Mlle de Blamont resta seule sur le balcon.

Elle vint s’appuyer à la balustrade, triste et toute pensive. Hector, à son insu peut-être, prononça son nom tout bas. Elle se pencha. Son regard interrogea la rue ; puis revenant à la fenêtre, elle dit à haute voix :

– Baron, j’accepte votre invitation… Je serai des vôtres pour la chasse au loup dans la forêt de Bazeille, à une condition.

– Laquelle ? s’écrièrent à la fois le baron Michel et le major.

– Cela dépend de vous, monsieur le major. Je suis peureuse. Je veux un escadron de vos chasseurs pour me défendre contre les loups.

Le major Legagneur s’inclina jusqu’à terre et répondit.

– Mademoiselle, tout le régiment y sera.

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