‹ Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de MarussiaChapitre 11 sur 24 · C. CHATIN,

C. CHATIN,

_Ancien commandant de la prévôté du camp retranché de Paris, juge au 3ᵉ Conseil de guerre._

La cause est entendue. Il n’y a que des Allemands qui puissent désormais défendre l’odieuse femme qui leur a rendu tant de services et qui fut certainement la plus grande espionne de la plus grande guerre.

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Ce n’est pas tout. Certains journaux américains ont tout dernièrement dépassé les bornes de l’invention permise.

L’un a voulu mêler l’ex-capitaine Dreyfus à l’affaire Mata-Hari et a imaginé que c’était l’ancien hôte de l’île du Diable qui avait contribué à l’arrestation de la danseuse!...

Un autre raconte que le dernier amant (?) de Mata-Hari serait un mondain jeune et opulent, qui serait devenu trappiste après l’exécution de l’espionne et vivrait actuellement en ascète à la Cartula de Miraflores (Espagne).

M. Camille Pitollet cite cet extrait du journal américain dans lequel l’identité de ce «mondain» est dévoilée:

«Moine aux pieds nus et amaigri dans les cloîtres de la Chartreuse de Miraflores, près Burgos (Espagne), le dernier amant de Mata-Hari, la belle danseuse fusillée comme espionne par les Français, s’efforce d’expier son amour fou pour la femme au corps de déesse, aux charmes de démon. L’homme que Mata-Hari eut si fermement en son pouvoir qu’il ne pouvait vivre sans son amour, n’est autre que Pierre Mortissac, le brillant membre de la jeune société parisienne qui fit tourner les têtes dans les salons, à Paris et à Londres.»

M. Camille Pitollet ajoute ce qui suit, pensant, dit-il, «contribuer à élucider l’un des plus angoissants problèmes d’une aventure tissée entièrement d’épouvante»:

«On savait généralement que Mata-Hari était

[Illustration: Mata-Hari débarquant à Gijon (Espagne) en novembre 1916, où l’attendait un agent chargé de la surveiller.]

[Illustration: Exécution à Vincennes de l’Espionne Francillard le 10 Janvier 1917.]

la fille d’un planteur hollandais et d’une Javanaise, qu’elle était née le 7 août 1876,[G] que son nom était Marguerite-Gertrude Zell, qu’ayant de bonne heure perdu son père, elle avait été conduite à Burma par sa mère et placée, comme danseuse, dans un temple bouddhique de cette ville... En vérité, elle n’avait que quatre ans lorsque mourut l’auteur de ses jours, qui avait su acquérir, à la colonie hollandaise de Java, des richesses considérables, et sa mère connaissant le destin communément réservé aux Eurasian girls--ces filles à demi blanches et brunes qui naissent en Asie--la voulut garder d’une existence de désordre et la fit entrer dans un sanctuaire de la foi bouddhiste comme danseuse sacrée, mais à Batavia et non point à Burma. Elle ne comptait que quatorze printemps, lorsqu’un officier de l’armée britannique, sir Campbell Mac Leod, la vit et la persuada de s’enfuir avec lui. Ils furent légalement mariés, mais cette sorte de rapt n’ayant pas laissé de causer un scandale dans les milieux civils, ecclésiastiques et militaires, Campbell, membre d’une honorable famille écossaise, se sentit, malgré ses influences, contraint de quitter le service et aller habiter l’Inde, où Mady Mac Leod lui donna deux enfants. L’aîné, qui était un garçon, était mort subitement dans des circonstances qui semblaient indiquer un empoisonnement, la mère, soupçonnant un domestique indien, devança l’action de la justice en faisant, d’un coup de revolver, sauter la cervelle à celui-ci, durant son sommeil. Campbell était absent du home lorsque se produisit ce meurtre. Il n’y revint que pour apprendre la disparition de celle qu’il aimait, afin d’échapper au procès et à la condamnation qui l’attendaient. Il la suivit, néanmoins, en Europe avec leur petite fille, la rejoignant enfin à Paris, où il la trouva luxueusement installée, sous la protection d’un officier supérieur allemand faisant partie d’une de ces grandes coteries d’espionnage militaire germanique qui pullulaient à Lutèce avant la guerre. Lady Mac Leod se refusa pourtant à reprendre la vie conjugale, et Campbell, épave désemparée, s’en alla avec sa fille dans sa famille, en Ecosse, où il est mort peu avant qu’éclatât la conflagration européenne.»

Ainsi, d’après ce récit, Mata-Hari aurait tué de sa main un domestique soupçonné d’avoir empoisonné son fils[H]! Ce n’est pas mal. Continuons:

«Comment Mata-Hari--l’Œil du Matin, en javanais--est-elle devenue, elle-même, une espionne à la solde de l’Allemagne? Il est probable que des relations par elle contractées au cours de ce compagnonnage avec l’officier germain attirèrent sur sa personne l’attention des service occultes d’information de Berlin et que son départ de Paris pour cette dernière ville avait pour mobile réel la nécessité d’y être initiée à sa nouvelle profession. Et quand, la première année de la guerre, elle réapparut dans la capitale française en qualité de danseuse de théâtre, ce n’était plus là qu’une profession fictive, destinée à mieux couvrir ses machinations néfastes, où furent impliqués maints hauts personnages, tant civils que militaires, de qui elle sut obtenir des informations d’une valeur inappréciable pour l’ennemi.»

C’est la partie la plus vraisemblable de ce gros roman. Voici la partie la plus fantastique:

«Mais l’histoire vraie de la découverte de sa forfaiture; celle des raisons secrètes de sa condamnation à mort; celle, enfin, du complot ourdi par Pierre Mortissac pour la sauver du peloton d’exécution à Vincennes, en octobre 1917, constituent une trilogie que l’on n’écrira probablement jamais et qui, si elle pouvait l’être aujourd’hui, rejetterait dans l’ombre l’histoire des plus fameuses aventurières depuis les jours mythiques d’Hélène de Troie.»

Nous sommes en plein mélodrame! Un complot pour faire jouer un rôle de complaisance aux douze soldats du peloton d’exécution? C’est enfantin! Quand on sait comment les choses se passaient à Vincennes on ne peut que hausser les épaules à la lecture de pareilles sornettes. Pour organiser un tel «complot» il aurait fallu la connivence de deux mille militaires, et encore!

Mais l’auteur tient absolument à faire du Sardou et à vouloir rééditer l’histoire de sa Tosca. Reprenons la citation:

«La vérité, l’intrigue imaginée par Sardou pour sa Tosca a été vécue dans la tragédie réelle de Pierre Mortissac, avec, toutefois, cette différence que ce dernier n’a jamais été à même de savoir exactement à qui il était redevable de l’échec de son plan. Et il importe encore de rappeler que, dans la collection d’après-guerre d’un hebdomadaire parisien dédié à des potins de théâtres et de boulevards, l’on a imprimé que Mata-Hari avait été «trahie» par quelqu’un--un de ces hommes qu’en anglais l’on dénomme _responsible men_--qui ne lui pardonnait pas d’avoir dit de lui, encore qu’en badinant, que c’était un officier allemand et que ç’avait été par son entremise qu’elle était entrée au service de l’Allemagne! Mais ce ne sera qu’en tenant bien présentes à l’esprit ces énigmes, assez claires pour quelques-uns, qu’on s’expliquera comment l’espionne put aller à la mort comme à une parade, ainsi que l’a admirablement décrit, sur la foi des révélations de Mᵉ Clunet, défenseur de Mata-Hari--à qui celle-ci avait remis, à l’aube du matin de l’exécution, sa lettre à Pierre Mortissac, qui croyait obstinément à son innocence--le grand romancier espagnol Blasco Ibànez, aux pages 415-428 de _Mare Nostrum_, sans cependant soupçonner le secret de cette audacieuse attitude en face d’une destruction que l’espionne ne bravait que parce qu’elle la croyait irréelle.»

Nous avons fait justice de cette histoire. Mata-Hari a refusé ouvertement--nous le répétons--le prétexte que son avocat lui offrait pour retarder l’exécution. Ce moyen pouvait être bon. Il était en tout cas le seul légal--et pratique.

Quant à l’histoire du détraqué qui, à la mort de l’espionne, se serait enfermé dans un couvent espagnol, nous ne la contredisons pas. Mata-Hari a tourné assez de cervelles pour que l’anecdote soit vraie--quoique démentie par le supérieur du couvent. Voyez plutôt:

«Ce fut dans la semaine même de l’exécution que Pierre Mortissac disparut de Paris. On fit croire d’abord qu’il s’était suicidé. Puis l’on sut, beaucoup plus tard, grâce à notre article du «Mercure» que, tel le moine Paphruce dans la «Thaïs» d’Anatole France, il avait endossé le froc des Chartreux pour la rémission de ses péchés et le repos de l’âme de celle qu’il avait si follement aimée. Cet élève des Jésuites de Deusto ne pouvait finir d’autre sorte. Mais n’allez pas, touristes romantiques, le rechercher aujourd’hui à Miraflores, ce monastère dont Théophile Gautier a chanté, en 1840, «la montée âpre, longue et poudreuse», et le triste paysage, d’où l’on aperçoit

_...Dans le bleu de la plaine, L’église où dort le Cid près de dona Chimène._

«L’on vous rira au nez, soit que vous demandiez un Mortissac, ou un Marow, ou un Martzov, car l’on a, par confusion, parlé de nous ne savons quel officier russe, répondant à l’un de ces deux derniers patronymiques, qui, amant de Mata-Hari, se serait réfugié dans le pieux asile[I]. Le Frère Edmond Curdon, prieur de Miraflores depuis septembre 1920, affirme à qui veut l’entendre que ces histoires d’un amant de Mata-Hari sont «une pure invention, une blague de journaliste et pas autre chose». Il l’affirme au besoin en français, qu’il parle et écrit fort bien. Et le maître des novices de la Cartuja en fonctions depuis huit ans, abonde dans son sens et répète qu’il n’a aucune idée de qui «il peut s’agir, aucun postulant répondant aux noms ci-dessus n’ayant sollicité son admission dans l’établissement». Mais qui ne sait que les Ordres Religieux, et surtout celui des Chartreux, sont comme la Légion étrangère de l’Eglise romaine et que le nom importe peu de ceux qui y entrent, puisque, morts au monde et à ses vains simulacres, ils ne sont plus là que pour _instaurare omnia in Christo_?»

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Nous avons reproduit ce récit pour montrer que, quand il s’est agi de Mata-Hari, on n’a pas reculé devant les limites de l’invraisemblance. Il est probable que nous n’en avons pas fini avec les légendes et que demain comme hier des snobs continueront à divaguer sur son compte.

Mon Dieu, que l’histoire vraie est difficile à écrire et à établir! La vérité est pourtant si simple!

La façon dont Mata-Hari est morte n’a rien d’extraordinaire. _Toutes les femmes_, et tous les hommes (sauf Lenoir) que j’ai vus devant le peloton (j’en ai compté vingt-sept) se sont fort bien tenus. Cela tient à ce qu’une exécution militaire comporte une mise en scène très solennelle qui n’a rien d’effrayant.

L’histoire de la Tosca a troublé bien des esprits. Il est possible qu’un maniaque ait voulu, dans un délire littéraire, recommencer cette tragédie en intervertissant les sexes. Certaines lamentations ultra sentimentales semblent en effet inspirées de la dernière lettre du chevalier Mario Cavaradossi à son amante Tosca, la grande cantatrice, quelques instants avant d’être passé par les armes. Certainement le drame de Sardou est très beau et a dû détraquer quelques faibles d’esprit. Seulement à Vincennes on ne jouait pas l’opéra-comique, et la musique de Puccini était remplacée par des trompettes d’artillerie.