IX
UN REPAIRE DE BANDITS
LA BANDE DU CAFÉ AMODRU.--L’ESPIONNAGE ET LES STUPÉFIANTS. L’ÉCOLE DE LA «ROUQUINE».
Ceci est l’histoire d’une bande de traîtres formidable, avec déguisement, désertion, emploi de stupéfiants, suicide d’amour, dénonciation, trahison dans la trahison, espionnage féminin, drame de la folie, etc., tout ce qu’il faut pour tourner un bon film américain. Oyez plutôt:
La plupart des espions envoyés en France étaient munis au départ d’un objet ou d’un produit d’origine allemande dont l’introduction en France était illicite, comme: pierres à briquet, cocaïne, morphine, cantharide, etc.
Le moyen, au premier abord, paraît _stupéfiant_, c’est le cas de le dire, car, employer pareille contrebande, dira-t-on, c’est aller au-devant de difficultés avec la douane ou la gendarmerie.
Oui et non. C’était un prétexte tout trouvé et fort admissible. Si par hasard l’agent était arrêté en voulant se dissimuler, il avait à invoquer un motif plausible et délictueux à la fois:
--Je suis contrebandier, soit! Mais pas espion!
Telle était la réponse préparée, réponse d’ailleurs classique de tous les inculpés d’intelligences avec l’ennemi dont la justice a eu à s’occuper.
Aussi qui dit contrebande dit, dans la plupart des cas, espionnage.
LE CENTRE DE GENÈVE
Genève était devenu le rendez-vous des déserteurs français, et, il est triste de le constater, c’est parmi eux que les Allemands recrutaient la plupart de leurs agents.
Le bureau central des renseignements se trouvait, nous l’avons dit, à Fribourg-en-Brisgau, et son représentant à Genève était une femme blonde, une Allemande, qu’on appelait la _Rouquine_.
Cette femme, qu’il ne faut pas confondre avec la célèbre Mlle Docktor, d’Anvers, se déplaçait fréquemment. Elle avait pour lieutenant en permanence à Genève un certain cordonnier boche du nom de Kœniger qui habitait rue Prévost-Martin et avait pour mission de centraliser les renseignements et de recruter les agents.
Lorsque Kœniger avait fait une recrue, il l’envoyait parfaire son instruction professionnelle à Fribourg. Là se trouvait la fameuse école dont nous avons déjà eu l’occasion de parler et où les méthodes de perfectionnement étaient poussées si loin qu’on enseignait aux candidats: la manière de recueillir et d’envoyer des renseignements, de passer la frontière, parfois même de _rejoindre leur ancienne unité au front en faisant croire qu’ils avaient été faits prisonniers_.
C’est un graveur sur métaux de Genève, appelé Lisenmenger, qui conduisait les élèves à Fribourg.
Le franchissement de la frontière se faisait près de Genève avec la complicité des restaurateurs dont les établissements étaient situés à quelques mètres des bornes limites.
COLLECTION D’UNIFORMES FRANÇAIS
Mais avant de mettre en route les espions suffisamment préparés, il fallait les habiller. Kœniger avait, à cet effet,--sans jeu de mots,--une collection considérable d’uniformes français dans sa cave. Il avait aussi une belle collection de faux papiers militaires, établis avec une rare habileté.
C’était, la plupart du temps, soit une permission, soit un congé de convalescence. Ces pièces portaient, bien entendu, tous les cachets nécessaires. Ordinairement, on se servait du timbre de l’hôpital de Bergens (Nord), ou bien du timbre de la gare du P.-L.-M. à Annemasse, ou à Bellegarde, avec la mention: «Vu au passage», ou bien encore du timbre de la gare régulatrice de Crépy-en-Valois.
Lors d’une perquisition faite chez Kœniger par les autorités suisses, on a trouvé des monceaux d’uniformes français, de permissions en blancs et de cachets de toutes sortes.
Ainsi déguisé et nanti des certificats nécessaires, l’espion passait et repassait assez facilement la frontière. S’il ne se sentait pas l’aplomb convenable pour affronter l’œil du gendarme, il se défilait par un de ces cabarets à double issue, établis sur la ligne frontière même, avec porte sur la France et porte sur la Suisse, établissements louches qu’on n’a jamais pu faire disparaître.
Un moyen employé souvent par les Allemands consistait à faire déserter des soldats français et à les envoyer pendant un certain temps dans un camp de prisonniers en Allemagne. Puis on les échangeait contre des prisonniers allemands: ils revenaient en Suisse et rentraient en France très ovationnés au milieu de leurs camarades.
D’autres fois, le déserteur rentrait simplement tout seul en racontant qu’il s’était évadé d’un camp et qu’il s’était échappé par la Suisse. On le comblait alors de douceurs et de fleurs!
AU CAFÉ AMODRU
A Genève, tous les déserteurs se fréquentaient et se connaissaient.
Murat, dont nous parlerons plus loin, a raconté que, lorsqu’il arriva en Suisse après avoir déserté, il fut interrogé par un officier suisse qui lui demanda le numéro de son régiment, son emplacement et le _genre de grenade utilisée_.
Pourquoi cette question de la part d’un officier suisse? Mystère et indiscrétion--au profit des Boches sans doute.
Quand le déserteur avait été interrogé, il n’avait qu’à s’adresser au premier sergent major venu pour savoir où se trouvaient le rendez-vous des déserteurs:
--Au café Amodru! lui disait-on.
Ce café était tenu par un sieur Chavanne. S’y réunissaient non seulement les déserteurs, mais aussi les espions disponibles ou en fonctions.
C’est là que trônait Michel Cayer Barrioz, originaire des Echelles, qui avait abandonné son régiment en juin 1915 pour se réfugier à Genève et entrer à la solde de Kœniger, le chef direct de toute la bande.
Cayer avait pris pour lieutenants Murat et Guaspare, deux hommes redoutables.
CANOTAGE SUR LE LAC
Le grand divertissement de toute cette clique était le canotage sur le lac de Genève. Ce sport était, paraît-il, passionnant, à ce point que l’une des femmes qui vivaient avec eux avouait au capitaine rapporteur:
--Moi, si j’ai fait de l’espionnage, c’était pour acheter un bateau et pouvoir canoter sur le lac Léman!
Dans l’argot de ce repaire, on disait, pour aller en France: «On descend»; et quand on rentrait en Suisse avec des renseignements: «On remonte».
C’est au café Amodru qu’on rencontrait aussi les deux frères Ripert, dits Lhoupart, Jean et Marius, connus aussi sous le nom de les Marseillais.
Jean Ripert était un sinistre bandit que l’on retrouve dans toutes les affaires d’espionnage. Les deux frères d’ailleurs avaient une égale audace: tous deux étaient allés en Allemagne se faire interner, puis avaient simulé une évasion, étaient revenus en Suisse, et avaient écrit à leur capitaine pour lui raconter «la manière dont ils avaient échappé aux Boches!»
Marius Ripert, le frère, avec Guaspare, avait fait une grande tournée d’espionnage dans le Midi, d’où ils avaient rapporté une ample moisson de renseignements.
Tels étaient les personnages principaux de la bande. Mais il y avait encore sept comparses, ayant chacun un rôle dans l’affaire compliquée qui nous occupe.