‹ Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de MarussiaChapitre 18 sur 24 · L’ESPIONNE QUI SE SUICIDE

L’ESPIONNE QUI SE SUICIDE

Au café Amodru on rencontrait les distingués seigneurs que voici:

_Forest_, qui avait fait de l’espionnage dans la zone des armées grâce à de fausses permissions fabriquées par Kœniger, et était revenu en Suisse d’où les Allemands l’avaient envoyé en mission à Anvers porter des plis à Mlle Docktor.

_Perrin_, que les autorités suisses avaient dû poursuivre pour espionnage, tellement ses agissements étaient apparents et scandaleux.

_Forestier_, déserteur, qui avait fait plusieurs voyages en France.

_Vignon_, insoumis français, marchand de bicyclettes à Genève, où il était très connu de notre service de renseignements; de plus, anarchiste militant et agitateur à la solde des Allemands. Cet individu faisait aussi tous les commerces; il avait chez lui un dépôt de brochures défaitistes imprimées à Genève et distribuées en France, et pour compléter son achalandage un dépôt d’explosifs de toute première marque.

Le collaborateur de Vignon était _Weil_, un déserteur autrichien, anarchiste anarchisant, ayant pris part aux troubles révolutionnaires de Zurich en 1918, et arrêté à cette époque par la police de la libre Helvétie.

_Chapeyron_, condamné contumax par le Conseil de guerre de Grenoble pour intelligences avec l’ennemi.

_Franciscoud_, déserteur du 2ᵉ groupe d’aviation en mars 1916, avait fait sa soumission aussitôt et avait déserté de nouveau en avril. Il se donnait comme Espagnol à cause de son teint bistré, et faisait de nombreux voyages en France.

_Guaspare_, le plus dangereux des espions, dont nous reparlerons longuement.

_Mourier_, dit Campion, chanteur ambulant, qui s’était distingué auprès des Allemands par son exploration du littoral, de Nice à Toulon.

LA MAITRESSE DU CHEF DE BANDE

Voyons maintenant les principaux exploits des premiers de ces messieurs.

C’est _Michel Cayer Barrio_ qui joue le principal rôle. Agé de 25 ans, il avait déserté en 1916. Il travailla d’abord à Genève à des travaux de terrassements, puis il trouva moins fatigant de s’installer au café Amodru. Il prit comme maîtresse la sommelière, une Française nommée Boeglé, et s’installa avec elle, en janvier 1917, quai du Cheval-Blanc, où il monta une boutique d’épicerie; sa maison devint bientôt un second repaire de contrebandiers, de déserteurs et d’espions.

Cette femme Boeglé venait souvent en France; elle se rendait aux Echelles pour faire des communications au beau-père de Cayer, nommé Escoffier, un insoumis suisse... Celui-là manquait à la collection!

Ici commence le drame. Soit que Cayer eût pris une autre maîtresse, soit que la femme Boeglé fût dégoûtée du métier d’espionne, elle se suicida: on la trouva pendue.

C’était en mars 1918. Mais avant de mourir cette femme avait dénoncé à la police suisse Cayer et Murat.

La police de Genève ouvrit une enquête, sans résultat, naturellement!

COMMENT ON NUMÉROTE LES ESPIONS

Passons maintenant à _Guaspare_.

C’était une figure redoutée dans son entourage. Guaspare avait fait en France quatre grandes expéditions, tantôt avec Cayer, habillé en chasseur alpin, tantôt avec le Marseillais Ripert, tantôt seul. Il était considéré par notre service comme un agent des plus actifs de l’ennemi.

Dans le service secret chaque agent est un numéro et son nom ne se prononce jamais. Le centre de Genève donnait pour lettres A. F., provenant de _Andversen_ (Anvers) et _Frankreick_ (France), suivies d’un numéro.

Ainsi, par exemple, Guaspare a reconnu être A. F. 337.

Le nom d’Anvers figure par son initiale parce que cette ville a été et est restée longtemps le poste central de l’espionnage allemand, nous l’avons dit à propos de Mlle Docktor.

LA DÉNONCIATION DE L’ESPION DOUBLE

Avant d’aller plus loin, une déclaration est nécessaire: je ne donne aucun renseignement sur la manière dont nous avons obtenu des révélations ou des dénonciations contre les Boches. Le contre-espionnage doit encore rester secret. Mais il n’y a aucun inconvénient à dire ce que les espions allemands ont fait chez nous, parce que les Allemands le savent aussi bien et même mieux que nous.

Si nous parlons aujourd’hui des faits et gestes d’un espion double, c’est que le Conseil de Guerre a cru devoir le condamner et qu’il opérait autant pour nous que contre nous.

Le 18 avril 1918, notre service de renseignements d’Annemasse était avisé par un informateur de Genève--le déserteur Corbeau, dit Saab, espion double--qu’un déserteur français, espion allemand, allait passer la frontière, avec une fausse permission, pour se rendre dans le centre de Lyon d’abord, à Paris ensuite, avec une missive très importante.

Il devait tenter le franchissement de la ligne pendant la nuit dans les environs de Saint-Julien-en-Genevois. Le but avoué de son voyage à Lyon était de voir sa sœur. A Paris il allait constater surtout les effets du bombardement. Il devait être de retour à Genève le 5 mai.

Notre informateur précisait que cet espion venait de rentrer de Paris, et qu’à son retour il avait donné au service allemand des renseignements précis sur un obus tombé entre le boulevard Beaumarchais et la station du métro Saint-Paul.

A Lyon, l’agent devait attendre un complice, un réformé, chargé de lui apporter des précisions sur les points de chute des obus. Ce n’est que dans le cas où personne ne viendrait qu’il devrait se rendre dans la capitale.

Le signalement de l’individu était donné, mais pas son nom. On ajoutait encore qu’il devait être porteur d’un kilo de cocaïne.

ARRESTATION DE MURAT

Une surveillance sévère fut organisée, et le 27 avril, à Saint-Julien-en-Genevois, au passage d’un train de Bellegarde, on arrêtait un individu habillé en militaire français.

C’était Murat. On trouva sur lui le kilo de cocaïne annoncé, des effets civils, quatre faux titres de permission de convalescence à son nom, avec le cachet de l’hôpital de Bergues (Nord), un titre de permission en blanc muni d’un cachet d’un régiment d’artillerie coloniale, un ordre de transport au nom de Laures qu’on sût être un sergent infirmier amant de la sœur de Murat également infirmière à l’hôpital 17 de Lyon. On trouva aussi une lettre destinée à Escoffier, l’insoumis suisse.

Tous les papiers étaient dissimulés dans la doublure de son pantalon.

Murat fit des aveux partiels d’abord, puis avoua avoir été chercher des renseignements à Paris.

Il était connu comme un triste garnement. Il avait été incorporé le 23 novembre 1913, et le 16 juin 1914 il était déjà condamné par le Conseil de Guerre de la 13ᵉ région à un an de prison pour outrages et menaces envers un supérieur.

Comme soldat, pendant la guerre, Murat fut un lâche. Lors des combats de Sarrebourg, en 1914, il avait disparu une première fois. Son adjudant disait de lui: «Très mauvais soldat, discutant les ordres, n’obéissant pas, recherchant toutes les occasions de fuir le combat». Son chef de section, le sous-lieutenant Fonlupt, déclarait qu’il s’était signalé à la compagnie par «son manque de courage». Son camarade Beaumont affirmait que c’était «une forte tête», déclarant à tout propos qu’il «se barrerait et ne se ferait pas tuer.»

Au combat de Xoffenvillers (Vosges), le 27 août 1914, son capitaine dut le menacer de son revolver pour l’empêcher de fuir.

Murat avait une autre terreur: celle d’être fusillé.

Après avoir déserté en septembre 1914 au combat de Dreslincourt, il était venu à Paris, avait volé des effets civils et s’était rendu à Lyon, où, en novembre 1916, il rencontra Franciscoud qu’il rejoignit à Genève. C’est là, dit-il, qu’il «trouva» quatre livrets militaires qu’il remplit au nom de Paul Fournier en ajoutant la mention «Réformé nº 2, à Lyon».

En décembre 1915, il vint habiter Paris, fit connaissance de la femme Bouvet, puis en 1916 passa en Suisse et se fit embaucher à l’usine de la Motosacoche sous le nom de Lutger, nom du beau-frère du tenancier du café Amodru.

A Paris, il avait été signalé comme s’étant rendu, soi-disant pour acheter du platine, chez le bijoutier Beaudart, «honorable commerçant»--qui fut condamné à sept ans de réclusion pour vol de bijoux.

Telle est la biographie de Elie Murat. On verra par la suite de cette histoire qu’elle s’est terminée par une condamnation aux travaux forcés à perpétuité et une évasion.