I
Les marées d’été sont, par excellence, les marées du jargot (sobriquet qu’on donne dans le Tréguier au chondrus crispus, appelé aussi bizin vvenn ou goémon blanc, lichen, mousse d’Irlande, mousse perlée et chicorée de mer). Le temps est généralement beau à cette époque et permet les longues expéditions dans les îles lointaines, plus riches et moins fréquemment explorées que le littoral. De Trélévern à Trébeurden, toutes les barques de pêche et jusqu’aux petits caboteurs sont nolisés pour la circonstance ; les passagers, — de sexe féminin pour la plupart, — s’y entassent comme ils peuvent avec leurs provisions, leurs sacs, leurs faucilles et leurs marmites ; le prix de la traversée, aller et retour, est de 30 centimes par passager. Les barques sont bientôt pleines à couler bas. On borde un bout de toile et, le jusant et le vent d’amont aidant, on est en une heure et demie ou deux à l’Île aux Moines, quartier général des jargoteurs.
Nous avions arrêté nos places, — le lieutenant de vaisseau Robert, le peintre Hamonic et moi, — sur un de ces « passeurs » occasionnels, petit homardier de Ploumanach, nommé le Saint-Guirec. Il était six heures du matin. Toute la flottille de pêche, mouillée le long des cales, s’apprêtait pour l’appareillage. Le soleil, déjà haut, incendiait la mer. Une douzaine de femmes et de jeunes filles avaient pris place en même temps que nous sur le Saint-Guirec. En comptant l’équipage, cela faisait un total de dix-huit personnes entassées dans une barque où l’on pouvait raisonnablement tenir sept. Le patron Jégou n’en retardait pas moins le signal du départ.
— Qu’est-ce que vous attendez ?
— Mais la « bordée » n’est pas au complet ! Il y a encore Mône Lhévéder et ses mioches qui ne sont pas arrivés… La vieille doit être dans quelque débit, en train de mettre le saint-sacrement en bouteille, comme elle dit… Bon ! voici toujours les mioches…
Les voici en effet. Mais le « saint-sacrement ? » Une de mes voisines, belle fille de seize ans aux cheveux roux et aux yeux glauques d’Océanide, m’explique complaisamment le mystère : le « saint-sacrement, » c’est l’eau-de-vie de la bordée, l’eau-de-vie chatoyante et dorée comme un ostensoir, viatique des longues expéditions, soulas des membrures défaillantes… La station de Mône s’éternise. Personne ne proteste, en raison de la solennité de l’opération. Les « mioches, » eux, ont déjà enjambé le bordage. Hamonic, peu marin, s’effraie de ce surcroît de passagers. Robert et moi, pour prendre patience, nous regardons le paysage, un des plus extraordinaires de la côte bretonne, encore que les villas des « baigneurs » lui aient bien fait perdre de sa sauvagerie.
Elles pointent un peu partout entre les roches, ces villas odieuses, chalets suisses, cottages anglo-saxons, manoirs néo-gothiques, épaves de la grande foire parisienne de 1900, échouées dans ce décor de la période tertiaire. Où est le temps où l’on vivait ici entre pêcheurs ? Qui n’a pas vu dans leur virginité primitive Ploumanach et La Clarté ne peut se faire une idée de la farouche beauté, du prestigieux et formidable enchantement qui émanaient de ce promontoire de la mer bretonne : pas d’arbres ; un sol raclé par les vents du large et où frissonnait un maigre tapis de bruyères décolorées ; sur la crête du plateau, cinq ou six chaumes caducs processionnant autour du svelte clocher en granit rose bâti par le seigneur de Barach ; à pied de côte, bordant un fiord marécageux où la digue d’un vieux moulin seigneurial retenait le flot marin, une vingtaine d’autres chaumes décrépits, rongés de lichen et de vétusté, et dont quelques-uns ne recevaient de jour que par le vantail supérieur de leur huis ; çà et là une chapelle, une croix monolithe, un oratoire, frustes monumens de la période cénobitique, à ce point corrodés par l’embrun qu’on n’en distinguait plus le style. Et partout, sur les grèves, dans les îles, en plein champ, tombées du ciel comme des aérolithes ou vomies des profondeurs du sol comme les sciarres des cratères siciliens, des centaines et des milliers de roches de toute forme et de toute dimension, tantôt isolées, tantôt en caravane, tantôt pyramidant à cent pieds au-dessus du niveau des hautes mers, tantôt ruées les unes sur les autres et balayées par un vent de panique dans les déhiscences du littoral. Tel de ces blocs, gigantesque champignon de granit, couvre de son ombre jusqu’à trois acres de terrain. Il en est qu’on dirait taillés par un ciseau de Titan : quel Michel-Ange du temps des cavernes dégrossit ce dromadaire accroupi ? Quel Cellini de l’âge paléolithique cisela cette amphore monstrueuse, dressa sur l’horizon cette cathèdre démesurée ? L’esprit se perd en conjectures sur l’origine et le sens de ce mobilier d’Apocalypse. Il se résout mal à y voir une œuvre de l’Inconscient. La légende ne parle-t-elle pas d’une ville colossale qui s’élevait à cet endroit et qui s’appelait Manathias ? Si la légende avait raison ! Si tous ces blocs épars sur une zone de deux lieues n’étaient pas des pierres sans histoire ! S’ils se révélaient à nous comme les témoins d’un passé prodigieux, comme les pilastres et les arceaux efTondrés de quelque Babel de la mer cimmérienne !…
La bonne femme Lhévéder, qui reparaît sur le seuil du débit, un litre de « saint-sacrement » sous chaque bras, nous arrache à ces considérations transcendantales. On la hisse à bord et on lâche les amarres ; le taille-vent : et la misaine, vite étarqués, s’enflent mollement à la brise qui nous pousse hors de l’étroit goulet. Meur-Ruz franchi, nous piquons droit sur l’Île aux Moines. C’est la plus importante des Sept-Îles : là sont le phare, le fort et les anciennes casernes. Mais d’où vient ce nom : l’Île aux Moines ? Ploumanach lui-même veut dire en breton : « la peuplade du moine. » Des substructions, près de Crec’h-Caouët, témoigneraient encore de l’existence d’un ancien moutier. Mais, de substructions pareilles, il ne se voit aucun vestige à l’Île aux Moines. Le nom breton de l’île, d’ailleurs, est très différent de son nom français : ar Gentilès.
— Peut-être, insinue l’un de nos bateliers, René Le Merrer, dit Pot-Coz, ce nom lui a-t-il été donné à l’époque de la grande Révolution. J’ai connu un vieux Ploumanacain, Noël Le Goff, qui se souvenait d’y avoir transporté des moines réfractaires en 93 : ils gagnaient de là Jersey sur des bateaux anglais.
L’explication est ingénieuse et je m’y rallierais volontiers ; mais elle n’est pas du goût de la vieille Lhévéder, qui, terrienne et Trégastelloise, nourrit contre les Ploumanacains une haine proprement féroce,
— Tais-toi donc avec tes moines, Pot-Coz ! s’écrie-t-elle brutalement. Comme si l’on ne savait pas au juste ce que toi et les tiens vous faites des gens qui vous confient leur existence !
— Par exemple ! proteste Pot-Coz.
— Oui, oui ! Est-ce que tu as oublié le gvverz du capitaine La Ghesnaie, d’aventure ? Veux-tu que je te le chante pour te rafraîchir la mémoire ?
— C’est ça ! c’est ça ! disent les filles en battant des mains. Le gvverz du capitaine La Ghesnaie, Mône !
— Alors, mes princesses, passez-moi la bouteille, car j’ai la voix un peu rouillée ce matin…
— Oh ! la rouée commère ! disent les hommes en riant. Ne bois pas tout du moins, Mône !
— N’ayez pas peur, réplique la vieille, qui, après avoir aspiré au goulot une longue lampée de la sauvage liqueur et s’être essuyé la bouche du revers de la main, se tourne vers son auditoire et commence sur un ton nasillard :
« M. La Ghesnaie disait — en errant sur la Gentilès : — « Je vais tracer sur un bout de planche — mon nom et ma croix d’extrême-onction ( ?). — Du côté de Perros si l’épave est trouvée, — des messes seront dites à mon intention. » — Du côté de Perros l’épave ne fut pas trouvée ; — c’est du côté de Ploumanach qu’elle aborda. — Les Ploumanacains ne l’eurent pas plutôt aperçue — qu’ils mirent à la voile vers la Gentilès. — Le capitaine La Ghesnaie « bonjourait » — les Ploumanacains sur son île : — « Vous n’avez qu’à me mener à Ploumanach, — je vous donnerai la moitié d’un plein sac d’argent. » — De cette moitié d’un sac d’argent — les Ploumanacains ne furent pas satisfaits : — sur la Grande-Basse une fois arrivés, — la tête la première ils ont jeté le capitaine à l’eau. — « Faites mes adieux à ma femme, Ploumanacains. — Heureux qui retournez chez vous ! Moi je ne reverrai pas ma maison. » — M La Chesnaie « bonjourait » — les Ploumanacains en arrivant : — « Aux Sept-Îles quand vous êtes allés, — n’avez-vous pas rencontré mon mari ? » — « Nous n’avons pas rencontré votre mari — ni personne qui lui ressemblât. » — M La Chesnaie, à ces paroles, — trois fois sur la terre s’affaissa. — Les Ploumanacains la relevèrent… »
Mène Lhévéder s’est arrêtée. Nous attendons la suite de la complainte, mais il n’y a pas de suite.
— C’est fini, dit simplement Mône.
— Comment, fini ? Et que devint M La Chesnaie ? Que fit-on des Ploumanacains qui avaient noyé son mari ?
— Ma foi, je n’en sais rien, avoue Mône. Je vous chante le gvverz comme je l’ai entendu chanter à ma mère, qui disait que tous les Ploumanacains étaient des sans-cœur et des forbans. Après cela, si vous voulez croire qu’ils ont sauvé des moines pendant la grande Révolution, je ne vous en empêche pas…
— Et moi, je te dis qu’ils en ont sauvé plus de cinquante, riposte notre batelier, et que c’est depuis ce temps que la Gentilès s’appelle l’île aux Moines !
Le débat reste ouvert, même après cette tranchante affirmation, appuyée d’un magistral coup de poing sur le bordage du Saint-Guirec : il n’est point particulier, d’ailleurs, à Pot-Coz et à la vieille Lhévéder, et des savans se sont pris aux cheveux à propos des Sept-Îles et de leur « toponomastique. » On ne s’accorde même pas sur leur nombre ; le chiffre 7, qui joue un si grand rôle dans la mythologie des peuples indo-européens, n’est peut-être là qu’un chiffre symbolique. Du large comme de la côte, on ne distingue réellement que cinq îles : l’Île aux Moines, Bono, Melban, Rouzic et l’Île-Plate. Les trois premières surtout ont fière apparence. La carte lithologique de M. Delesse emprunte leur tracé pour la reconstitution de la grande barricade granitique qui soudait jadis la péninsule bretonne au Cornwall, et tout fait penser en effet que leurs mornes pelés sont les « témoins » d’un continent disparu, d’une terre morte, engloutie par quelque cataclysme ou lentement érodée, désagrégée par le sourd travail des eaux. Accroupies sur la mer, qu’elles surplombent d’une hauteur moyenne de 35 mètres, elles tendent toutes les trois dans la même direction leurs puissans mufles de pierre, allongent en croissant, de l’Est à l’Ouest, leur triple échine de monstres marins. Une coupure, protégée par une petite jetée, s’ouvre au droit de l’Île aux Moines : c’est le Porz-Nevez (le Port-Neuf) où nous ont précédés déjà nombre de chaloupes et de gabarres. La marée, qui « déchale, » les incline sur le flanc comme des bêtes à bout de souffle ; quelques-unes, allégées de leurs passagers, ont repris le large où elles vont tendre des lignes, mouiller des casiers. Dans les autres ports de l’archipel, au Porz-Coz et au Porz-Don, à l’ouest de l’Île Plate, l’animation n’est pas moins grande qu’à l’Île aux Moines. Là sont mouillées les gabarres de Trélévern et du Trévoux.
— Nous sommes en retard, disent les femmes. C’est de ta faute, Mône Lhéveder !
— Bon ! réplique la vieille, toujours prompte à la riposte. La grève est vaste et il y aura du jargot pour tout le monde.
— Du jargot peut-être, mais des places dans les casernes ?
— On couchera à la belle étoile.
— Ouais ! Et s’il pleut ?
— Ça nous changera de l’eau salée…
Elles sautent à terre tout en se chamaillant, leurs sacs vides tordus autour des hanches ou passés en bandoulière sur l’épaule et, tout de suite troussées, se répandent sur les grèves découvertes par le reflux. Les enfans se hâtent vers les casernes avec les provisions de la « bordée, » un peu de lard, des « patates, » une marmite. Personnellement, après avoir donné nos instructions pour le déjeuner au père Leroy, un vétéran de l’administration des phares, qui met volontiers ses talens culinaires au service des « étrangers, » nous prenons la direction de l’ancien fort, vaste trapèze de granit dont la terrasse supérieure commande vingt lieues d’horizon par temps clair. Presque tout l’archipel est à sec. Sous leur fourrure d’herbes rousses, l’Île aux Moines, Bono, le Cerf, la Plate, les Costan, comme à l’appel d’un berger invisible, se sont rassemblés des quatre coins du vent et ne font plus qu’une houle de toisons. Seuls, Melban et Rouzic, séparés par une fosse très profonde, restent à l’écart du troupeau. La mer continue à descendre, suivie dans son retrait par l’armée des jargoteuses. Les plus jeunes sont aussi les plus hardies : pieds nus, les reins souples, la chemise de grosse toile tendue par l’effort sur la rondeur des seins, elles plongent dans l’écume, soulèvent roches et cailloux, se glissent à plat ventre dans les failles sinueuses que les marées d’équinoxe évident au flanc des falaises et des caps. Le jargot est une plante de haut-fond. La récolte ne s’en peut faire qu’aux basses marées de vives eaux, et la plus abondante dans le bref intervalle qui sépare le flux du reflux. Il n’y faut pas être manchot, comme dit la vieille Lhévéder. Malgré tout, les sacs ne tardent pas à s’emplir. Trop lourds pour l’épaule, on les dépose sur quelque roche tandis qu’on inspecte de nouvelles flaques, qu’on tâte les moindres creux, puis on les porte un peu plus loin pour visiter un autre terrain de pêche.
Il n’est pas toujours facile à découvrir, ce petit végétal étudié pour la première fois par Stackhouse, d’un pourpre livide dans les formes étroites, violacé dans les échantillons plus larges et dont les frondes en éventail s’accrochent par une tige élastique et résistante aux aspérités du granit… Le soleil est au milieu de sa course ; la mer va remonter ; nous descendons de notre observatoire pour rejoindre le père Leroy qui nous fait signe, là-bas, avec sa serviette, que le déjeuner est servi. En route, notre chien lève quelques lapins à fourrure sombre, presque noire, et d’énormes rats qui détalent entre des roches étranges, taillées en forme de dalles funéraires… Et ce sont des dalles, à bien examiner.
L’une d’elles porte même une inscription. Sans le savoir, nous étions dans un cimetière. Le sol, à certains endroits, est comme soulevé par de petites vagues. Tertres légers, qui furent des tombes de soldats ! Plus rien, pas un calvaire, pas une croix, pas même un talus pour séparer ce champ des morts de la terre des vivans. Herbes folles, ronces, fougères, grands chardons couleur de rouille grinçant dans les rafales d’Ouest avec un bruit de ferraille, la marée végétale a tout recouvert. Il ne faut pas moins que l’excellent déjeuner préparé par notre cambusier extraordinaire et servi dans l’ancienne poudrière du Guerlen pour dissiper l’impression de mélancolie qui nous est restée du Campo-Santo de l’Île aux Moines. Sur le terre-plein en demi-lune qui règne devant la poudrière, on a planté du sureau, des troènes, des fusains, doux ou trois peupliers de Hongrie qui ne se décident pas à bourgeonner. Les journées comme celle-ci sont rares où la mer bretonne fait toilette, bleue vers le large et, dans la coulée solaire, toute pailletée de vif-argent, verte sur le sable des criques les plus voisines, violette sur les fonds de roches ou voilée de ces belles algues rousses qu’on appelle morgoré et qui oscillent sous le flot comme une chevelure sous le peigne… Chassée par le flux, l’armée des jargoteuses commence à battre en retraite vers les îles. Il est deux heures : les hanches saillent ; les échines ploient sous les larges sacs gonflés à crever. Plus d’une fille pousse un ouf ! de soulagement en se débarrassant de sa charge sur la grève, au pied des casernes, trois grands bâtimens en pierre de taille dont les toitures s’effondrent et qui n’ont plus de locataires depuis le départ des Lasbleiz, les derniers fermiers de l’île. Leurs vastes corps de garde serviront cette nuit de dortoir à la population féminine du littoral. On y a déposé les provisions. Un puits, d’une simplicité toute biblique, le seul de l’île, autour de sa margelle descellée groupe déjà dans la cour une douzaine de Rébeccas armoricaines. Des gamins pèlent des pommes de terre ; d’autres assemblent sous les chaudrons des tas de fougères et de charbons séchés ou dépiotent furtivement quelque conin à fourrure sombre, happé au saut du gîte. Les foyers s’allument un peu partout en plein vent ; trois galets font l’office de trépied. Chaque « bordée » s’attable par terre autour de sa marmite et, le déjeuner expédié, regagne la grève pour procéder au triage de la récolte. Les sacs sont vidés sur les galets : on prend les touffes de jargot une à une ; on les débarrasse des cailloux et des fragmens de roches désagrégées qui pendent quelquefois à leurs crampons ; on les passe à l’eau douce et on les étale sur les galets, au soleil, jusqu’à la fin de la marée ; on les rentre alors dans leurs sacs et, de retour sur le continent, on les étale encore sur quelque dune solitaire où elles se raidiront et prendront peu à peu une belle teinte neigeuse. Il faut de sept à huit jours et deux ou trois lavages en eau douce pour que le jargot soit marchand. Les entrepositaires de la région, qui le payaient d’abord à raison de 8 francs les cinquante kilos, en donnent aujourd’hui près du double. Grande ressource pour les populations du littoral ! Et il est vrai que la récolte ne peut s’en faire qu’aux marées d’été ; qu’elle est longue, pénible ; qu’une pluie trop abondante peut gâter les lots ; que les entrepositaires, quelquefois, refusent d’en prendre livraison. Le triage lui-même n’est pas une opération si aisée : les mains s’y engourdissent à la longue ; les dos achèvent de se courbaturer.
Quand toute la récolte est étendue sur les galets, le soleil a déjà quitté Thorizon. Ce serait le moment de goûter un repos bien gagné. Mais les hommes sont rentrés de la pêche : l’instinct du plaisir l’emporte sur la fatigue ; les jambes retrouvent soudain leur élasticité pour suivre le branle du ballet qui s’est improvisé dans la cour des casernes. Nul besoin de ménétrier ; Mône Lhévéder est là.
Holla ! eme ar verc’h hénan,
Me ha da gauséel hréman.
Rigodon, jargonette !
Rigodon, jargoton !
Pa mo gvverzet ma bizinn vvenn,
A mo eur roben doublichenn.
Rigodon, etc.
Hag eun davanjer’ casimir
A dapo bete penn ma c’hlin.
Rigodon, etc.
Enn traon a vo eunn dentelen,
War he godell eur hokarden,
Rigodon, etc..
Il y a ainsi une bonne soixantaine de couplets : la vieille jargoteuse est le plus fidèle et le plus inépuisable des phonographes, capable de dérouler pendant des séances entières, sans un accroc, les airs enregistrés dans sa mémoire ; mais c’est un phonographe qui ne « fonctionne » qu’à condition qu’on l’arrose… Et, la nuit venue, — une nuit d’août miraculeusement bleue, chaude et veloutée comme une nuit des Tropiques, — sous la lune qui diamante la mer et découpe de grands carrés d’argent dans les mornes de Bono, passe-pieds et gavottes renouent leurs chaînes onduleuses autour des casernes et du fort. Un je ne sais quoi d’amollissant comme une caresse alizée, peut-être quelque brise perdue du paradis des Antilles, a passé sur la Gentilès. Tout l’archipel embaume. Vers dix heures, les danses s’arrêtent ; mais des chœurs féminins, çà et là, s’éveillent dans l’ombre bleue et, longtemps encore, sur la dune, dans les creux odorans des falaises, les belles filles sveltes s’attarderont, alanguies par cette nuit voluptueuse. Courte trêve dans le labeur exténuant de la récolte ! La fraîcheur salée du petit jour dissipera toute cette sensualité flottante dans l’atmosphère nocturne de l’archipel, soufflera sur le bistre des paupières, fouettera de ses salubres effluves ces sangs lourds d’insomnie et, — le cotillon troussé, les jarrets nus, la faucille au poing, — éparpillera de nouveau sur les grèves la sauvage théorie des druidesses de la mer bretonne :
Kerkoulz a pado ar jargot,
Ni efomp d’ho guntuill d’ann aod.
Rigodon, jargonette,
Rigodon, jargoton.