‹ Les Faucheurs de la merChapitre 2 sur 3 · II

II

On vient d’afficher à la porte des mairies, dans les communes riveraines de l’Océan et de la Manche, les arrêtés relatifs à la coupe du goémon de rive.

Ces arrêtés étaient impatiemment attendus. La Bretagne est une création de la mer. Granitiques ou paléozoïques, ses roches contiennent fort peu de calcaire. Si la Manche et l’Océan n’étaient là pour renouveler les énergies du sol, rien n’y pousserait : cette longue zone littorale, grasse et verdoyante, qui fait le tour de la péninsule et qui porte le joli nom de « ceinture dorée, » ne serait qu’un morne ruban de dunes grises ; l’hinterland breton, si pauvre, si déshérité jadis, presque tout entier sous bois ou pâtis, ne doit lui-même sa surprenante transformation qu’aux facilités récentes qui lui ont été données de se procurer l’engrais marin sous toutes ses formes, tangue, maërl, falun, sable coquillier des dunes, — et le meilleur de tous, le plus riche en carbonates de chaux et de magnésie, le goémon.

Telle est l’importance de ce dernier engrais pour l’amendement des terres qu’il a dû préoccuper de bonne heure les pouvoirs publics. Le président Habasque cite un manuscrit de 1618 conservé aux archives de la préfecture des Côtes-du-Nord et intitulé : Usance de cueillir le gouëmon. Chacune de nos provinces maritimes avait de ces usances, et c’est d’elles vraisemblablement que sortit l’ordonnance royale d’août 1681, dont les dispositions essentielles sont encore en vigueur aujourd’hui.

Cette ordonnance réservait le droit de coupe de « l’herbe appelée varech ou vraicq, sar ou gouësmon, » aux habitans des « paroisses situées sur les côtes de la mer » à l’exclusion de tous autres ; elle fixait au premier dimanche de janvier, « à l’issue de la messe paroissiale, » l’assemblée annuelle desdits habitans, convoqués par la voie des syndics, marguilliers ou trésoriers de la paroisse, en vue de « régler les jours auxquels devrait commencer et finir la coupe ; » elle interdisait de procéder à cette coupe « de nuit et hors les temps réglés par la délibération de la communauté, » ainsi que de cueillir les « vraicqs… ailleurs que dans l’étendue des côtes de la paroisse ; » elle permettait néanmoins « à toutes personnes de prendre indifféremment, en tout temps et en tous lieux, les vraicqs jetés par le flot sur les grèves et de les transporter où bon leur semblerait. »

Sous couleur de protéger le frai du poisson et la santé publique, la déclaration du 30 mai 1731 faillit bien, un moment, il est vrai, bouleverser de fond en comble la jurisprudence établie par cette sage ordonnance : interdite sur la plus grande partie du littoral, la coupe du goémon n’était plus autorisée sur certaines côtes que pendant l’été ; il n’était loisible de la pratiquer qu’avec un couteau ou une faucille, pour ne pas « déraciner » les herbes ; ces herbes elles-mêmes, là où on en fabriquait de la soude, ne pouvaient être brûlées que « dans le temps où le vent portait du côté de la mer, » parce que leur fumée était réputée malsaine à toutes les espèces de grains et de fruits et qu’il « s’était répandu qu’elle causait des maladies épidémiques. » Singuliers argumens, et auxquels on ne peut s’empêcher de trouver comme un parfum de moyen âge ! Aussi bien, les conséquences de la funeste déclaration de 1731 ne tardèrent pas à se faire sentir. Une déclaration postérieure, en date du 30 octobre 1772, s’en explique avec beaucoup de netteté : ce n’était pas l’agriculture seulement qui avait souffert de la privation des engrais marins ; les « grosses verreries » de Normandie, dont l’étranger était tributaire à cette époque, faute d’ « une matière première étroitement nécessaire à la fabrication des verres à vitre, » avaient dû fermer leurs portes. La plainte était générale ; les parlemens des provinces élevaient la voix. L’État s’émut à la fin et chargea d’une enquête trois membres de l’Académie des sciences : Tillet, Guétard et Fougeroux, lesquels conclurent à l’inanité de la plupart des accusations qu’on faisait peser sur les goémoneurs et fabricans de soude. En raison de quoi, le département de la Marine décidait de rapporter la déclaration de 1731 et de rétablir la jurisprudence dans son premier état ou à peu près.

La Révolution elle-même respecta cette jurisprudence, dont la loi du 9 janvier 1852, les décrets du 4 juillet 1853 et du 8 février 1868 ne firent qu’amender légèrement les dispositions. Jusqu’en 1868 néanmoins, et par tolérance, le droit d’employer à la récolte « des individus étrangers à la commune » était laissé aux propriétaires riverains, à l’exception des non-domiciliés. Cette disposition prêtant à équivoque, un décret complémentaire fut rendu, en date du 31 mars 1873, qui spécifiait que les non-domiciliés ne pourraient plus employer à la récolte que des habitans de la commune. On croyait la question réglée. Mais, à la faveur de l’article 2 de la nouvelle loi, « un nombre considérable d’étrangers aux communes riveraines y achetèrent, pour se constituer un droit à la récolte, des parcelles insignifiantes, souvent incultes et n’ayant même pas toujours de limites déterminées. Certains contrats de vente furent même passés au nom de plusieurs acquéreurs, de façon à conférer à chacun des propriétaires indivis le droit à la récolte. » {Circulaire du 15 fév. 1890.) Pour mettre un terme à ces abus, le ministre de la Marine demanda et obtint l’abrogation de l’article 2 du décret du 8 février 1808 et des dispositions du décret du 31 mars 1873 : à dater du 28 janvier 1890, les propriétaires non domiciliés admis à la récolte du goémon durent justifier de la possession d’une étendue de terres cultivées d’au moins 15 ares et exploitées par eux ; ceux de ces propriétaires qui ne se trouvaient pas dans les conditions requises par la loi ne furent plus admis au bénéfice de cette récolte qu’à titre viager.

Par le nombre et la minutie de ces dispositions législatives, comme aussi par la jalouse sollicitude des intéressés et leur constance séculaire à ne point laisser prescrire les droits qu’ils tiennent de l’usage, on peut prendre une idée de l’importance que présente la récolte du goémon pour nos populations maritimes. C’est de février à mars qu’a lieu généralement cette récolte, dont on n’évalue pas le produit total, pour le seul goémon de rive, à moins de 5 millions de francs. Dès que la date de l’ouverture en est connue, tout le monde s’apprête dans la commune. Hommes, femmes, enfans, c’est une mobilisation universelle, dont le spectacle ne manque nulle part d’intérêt, mais qui revêt plus particulièrement sur le Sillon de Talberg, à l’extrémité de l’« armor » de Pleubian, un caractère de savoureuse étrangeté.

Le Sillon de Talberg est une mince et sinueuse chaussée de cinq kilomètres de long, qui déroule ses anneaux entre l’embouchure du Trieux et l’embouchure du Jaudy. La mer le bat à gauche, à droite, le franchit de ses embruns et quelquefois même de ses vagues : un solide colmatage de fucus et de tangue maintient en tout temps le Sillon à 5 ou 6 mètres au-dessus du plein. Aussi bien la fonction de la mer, ici, semble-t-elle plutôt de protéger que de détruire. C’est la mer qui fournit et pétrit ce mortier résistant que le râteau des pauvres a beau racler matin et soir pour en composer ces énormes meules de goémon d’épave rangées en file parallèle sur la crête du Sillon et dont la vente, il y a peu de temps encore, était l’objet d’une grande foire annuelle : le flot, aux deux côtés de la chaussée, en une marée refait ce que le râteau a défait ; on calcule qu’il jette bon an mal an sur les banquettes de ce grand talus maritime plusieurs millions de kilogrammes de fucus, de laminaires et de zostères arrachés par les sourdes convulsions des profondeurs. Et, sans doute, à rouler de vague en vague, à séjourner quelquefois des années entières dans les failles des vallées sous-marines, ces goémons d’épave ont bien perdu de leur tonicité. La législation les néglige, en autorise la récolte en tout temps, comme d’un amendement de troisième ordre et presque sans valeur. Grouillans de vermine, à demi enfouis sous la tangue et les galets, décomposés, malodorans, méconnaissables, ils ne sauraient rivaliser en tout cas avec ces beaux goémons de rive qui sont encore dans toute leur sève en février. Nulle flore au monde n’atteignit à la splendeur de celle-ci, n’offrit comme elle des végétaux entièrement d’or, de pourpre ou d’émeraude. Féerie inattendue, où les corallines, d’un blanc de neige, introduisent le contraste d’une végétation d’hiver, où les frondes énormes des « ribères » et des « flèches, » longues quelquefois de 30 mètres, alternent avec les minuscules capillaires de la naccaria Vigghii, fines et palpitantes comme des cils ! Houppes vertes des bryopsis et des cladophora, rondes lanières des himanthalies, grappes onctueuses du platycarpus, ce raisin des eaux, éventail violet du jargot, queues ocellées de la pavonia, stipes rigides, pareils à des hampes, de la laminaria Cloustoni, larges rubans tuyautés de la saccharine, petits disques argentés de l’acétabule, etc., etc., pour nos seules côtes de la Manche et de l’Atlantique, quelle diversité et quelle bigarrure ! Dès 1849, Kutzing, dans ses Tabulæ phycologicæ, n’avait pas nommé et classé moins de 4 407 variétés d’algues. Et il s’en faut bien, — on le pense assez, — que toutes ces variétés se soient donné rendez-vous autour du Talberg : encore est-il que, sur aucun point du littoral, les grèves, aux basses marées de vives eaux, ne découvrent une végétation marine plus luxuriante et plus multiforme. Et il est vrai que nulle part non plus les grèves n’assèchent aussi loin et pendant si longtemps. Cette double particularité et la situation privilégiée du Sillon, au confluent des deux principaux fleuves de la région trégorroise, expliquent que la récolte du goémon de rive attire chaque année sur les grèves du Talberg une énorme affluence de population. On y vient de Pleubian, de Lanmodez, de Kerbors, de Pommelin, de plus loin encore. Les annalistes locaux (Habasque, Jollivet, etc.) ont souvent décrit cette récolte pittoresque, — ar berz, comme l’appellent les indigènes. Leurs descriptions ont un peu vieilli évidemment et manqueraient aujourd’hui d’exactitude. Les mœurs ont changé ; bien des usages ont disparu ; je ne vois point, par exemple, qu’on ait maintenu la touchante coutume du deiz ar beourien par laquelle le premier jour de la coupe était réservé aux nécessiteux de chaque paroisse. La civilisation, sous la forme du chemin de fer, n’a pourtant pas pénétré encore jusqu’au Sillon de Talberg, Mais le plus désagréable, c’est que, si l’on veut assister aux préliminaires de la coupe, il faut passer la nuit à Pleubian. Or Pleubian, petit bourg breton que recommande sa belle chaire extérieure du xvi{e}} siècle, pèche un peu par le confortable de ses hôtels. Le temps, par surcroît, durant le séjour que j’y fis, manquait complètement de gaieté ; une neige légère était tombée la veille. Il bruinait encore, et notre carriole, sur la route montueuse, dérangeait des troupes de vanneaux qui, comme engourdis, ne se levaient qu’au coup de fouet du postillon.

Cinq ou six kilomètres séparent Pleubian du Sillon de Talberg. La traite eût été bientôt remplie, s’il n’avait fallu louvoyer, tout le long du chemin, entre de grosses charrettes attelées de plusieurs chevaux qu’escortait la foule des goémoneurs. Peu de communes bretonnes sont aussi peuplées que cette « grande et riche commune maritime » de Pleubian, comme l’appelait déjà, en 1832, le président Habasque. Presque toutes les fermes y sont couvertes en ardoises, signe d’aisance. Au hameau Saint-Antoine seulement, la végétation s’appauvrit ; l’oppression commence avec l’immensité des grèves basses soudain apparues sur l’horizon.

Les mers qui n’ont pas de marées ne sont jamais tristes. Mais une mélancolie indicible pèsera éternellement sur les longs espaces morts de la côte bretonne ou normande. Leurs sables blancs ou gris, nivelés par le rouleau des vagues, s’étendent à l’infini comme un tapis de cendre ou une poussière d’ossemens, et le vent du large n’est pas toujours assez vif pour dissiper les émanations chloro-iodées, l’âcre senteur d’hôpital, qui s’exhalent, par les chauds après-midi d’été, des amas de fucus en décomposition sur leurs bords. Des vols de goélands et de mouettes tourbillonnent avec des cris aigres au-dessus de ces charniers marins, que le flot abandonne et recouvre deux fois par jour, comme un félin qui joue avec sa proie, la déchire, la quitte, la reprend, et lui arrache entre temps quelque nouveau quartier. La trace de ses ravages n’est pas encore effacée partout : sur les grèves de Pleubian, aux lendemains de tempête, d’énormes racines affleurent parfois, débris de forêts submergées, durs et noirs comme l’ébène et pareils à ces « bourbans, canaillons et collerons » qu’on exploitait jadis dans les sables de Saint-Malo ; des pans de quais, des vestiges de chaussées surgissent entre les roches, reconnaissables aux cercles d’oxyde laissés par les organeaux sur leurs dalles. Le Sillon de Talberg, sur ce champ de carnage, avec la blanche colonne du phare des Héaux plantée à son extrémité, fait songer lui-même à une gigantesque épave, carcasse de continent échouée sur la grève ou mieux épine dorsale d’un fabuleux kraken, dont la tête, tout là-bas, se redresserait d’un élan vertical et darderait encore sur le large son grand œil noctiluque.

C’est toute la vie de cette Thébaïde marine, cet œil démesuré, flamboyant, des Héaux, qui ne déclôt sa paupière qu’aux premières ombres et la referme au petit jour. Nulle trace d’habitation sur le Talberg, sauf dans un recoin de la grève, au Kébo, où un pêcheur avisé, Plusquellec, dit Beuz, avec des galets et quelques planches goudronnées, s’est fabriqué un réduit de deux pièces et y a ouvert une cantine fréquentée par les fermiers de l’intérieur qui viennent charger du goémon. La bicoque est à l’entrée du Ster, mince et profonde échancrure qui sépare le Sillon du continent et où il serait téméraire de s’engager avant le complet retrait des eaux. Une longue file de charrettes y stationne, impatientes de forcer le passage. L’attente est d’autant plus pénible que les chaloupes de Lanmodez et de Kerbors ont débarqué depuis longtemps leurs équipes sur le Sillon. La jalousie, l’émulation l’emportent à la fin sur la prudence : un charretier plus hardi, sans attendre que la coupure soit à sec, enveloppe ses limoniers d’un vigoureux coup de fouet et les lance à fond de train dans le chenal. Tous les autres l’imitent. Il en coûte quelques bains, mais pas d’accidens. De temps immémorial d’ailleurs, chaque ferme du littoral, sur le Sillon, possède son lieu de coupe, délimité par l’usage ; c’est l’amour-propre, le désir de faire mieux ou tout aussi bien que le voisin qui aiguillonnent les travailleurs, petits et grands. Nulle main, pendant la semaine du berz, ne doit rester oisive. Il y paraît à l’affluence des femmes, des enfants, des vieillards. Sur la crête du Sillon, une silhouette noire se détache, le « recteur » de Pleubian, venu là sans doute pour conjurer par sa présence les disputes et les rixes toujours prêtes à éclater entre riverains jaloux de leurs droits. L’excellent ecclésiastique me détrompe.

— Mais non, me dit-il en souriant, on ne se bat point, et il est même rare qu’on se gourme. S’il se produit des contestations, le gardienn-aod intervient entre les parties et met rapidement tout le monde d’accord.

Et me montrant un lougre de 80 tonneaux, l’Ave-Maria, gîté sur le flanc de l’autre côté du Sillon :

— On a fait appel à mon ministère pour baptiser ce navire et j’attends les parrains. Voilà tout le secret de ma présence ici.

— Pourtant, monsieur le recteur, on m’avait dit…

— Oui, autrefois, c’est possible. Primitivement, la coupe du goémon de rive ne durait que deux jours. Le personnel des fermes ne suffisait pas à la besogne et il fallait de toute nécessité recourir à des mercenaires étrangers, payés en général de 1 franc à 1 fr. 50, nourriture comprise. Or ces étrangers n’avaient pas toujours le respect du voisin, qu’ils ne connaissaient pas et dont ils ignoraient les droits établis par un long usage. De là des disputes, des batteries. Mais la loi de 1873 a mis bon ordre à tout cela. La durée de la coupe a été prolongée ; seulement chaque ferme doit se contenter de son personnel ; il est défendu de recourir à des étrangers…

— Et c’est pourquoi sans doute l’on a mobilisé aujourd’hui jusqu’aux invalides et aux enfans à la mamelle ?

— Justement… Pendant toute la semaine du berz, l’instituteur peut fermer boutique : il n’y a plus un élève à l’école et il n’y en a pas davantage au catéchisme, d’ailleurs…

Tandis que nous causons, le vent s’est levé, un vent de noroît, mêlé d’une pluie glacée qui cingle et qui pénètre : les goémoneurs, dans l’eau jusqu’à mi-corps, quelques-uns jusqu’aux aisselles, n’ont pas l’air de s’en apercevoir. Les faucilles vont leur train, coupant, abattant sans distinction les belles touffes jaunes et rouges, que des civières emportent aussitôt vers les charrettes voisines. Mais toutes les fermes n’ont pas de charrettes. Les plus éloignées, celles de Kerbors, de Port-la-Chaîne, de Lanmodez, ne sauraient se servir d’un mode de locomotion aussi lent : à la charrette on suppléera par le radeau ou « drome. » Longtemps à l’avance, dans ces fermes lointaines, pendant les veillées d’hiver, le chanvre, aux mains des hommes, s’est assoupli et tordu pour former le kidel, sorte de filet ou nasse aux grelins résistans. L’appareil, qui, dénoué, ressemble à une étoile, est posé à plat sur la grève. Les civières y sont vidées à mesure ; un homme, chargé spécialement de cet office, y tasse le goémon à coups de plat de bêche et de sabots, l’arrondit, donne à la drome un diamètre convenu qui peut varier entre 3 et 10 mètres. À mi-hauteur, il y introduit une barrique vide ou des croix de madriers pour aider au flottement, La drome terminée, on la « cercle » en rabattant sur sa coupole les grelins du kidel. Mais, pour cette dernière opération, le concours de tout le personnel ne sera pas de trop : la drome, si l’on veut qu’elle défie le ressac, les échouages et les coups de vent, ne saurait être trop solidement tassée et arrimée.

— Malgré tout, me dit le recteur, les désastres sont encore fréquens. Il est rare que le berz ne soit pas accompagné de quelque perturbation atmosphérique, raz de marée ou coup de vent, que la superstition populaire mettait jadis sur le compte d’une vieille fée des grèves, Groac’h Kribigniou, jalouse de faire payer aux goémoneurs les libertés qu’ils prenaient avec son domaine. L’an passé, des dromes de quatre jours, valant 100 francs la pièce, furent ainsi détruites par une bourrasque de nuit,

— Toutes les dromes ne sont donc pas achevées en une marée ?

— Mais non. Les dromes que vous voyez là sont de petites dromes, des pucéo, qu’un percheur suffit à manœuvrer avec un peu d’habitude. On les conduira ce soir même ou demain à Port-la-Chaîne, si le vent est bon. Allez un peu plus loin sur le Sillon : vous verrez les grandes dromes de Lanmodez. Celles-là ne sont terminées qu’au bout de cinq ou six jours. On les cale avec de grosses pierres au moment du flux. Les Lanmodéziens « font toute la marée, » suivant l’expression locale, et leurs dromes, qui mesurent quelquefois jusqu’à 10 mètres de diamètre, demandent plusieurs percheurs et l’aide d’une forte chaloupe pour les convoyer. Ah ! le retour sera dur, si la tourmente continue !…

De fait, la pluie et le vent redoublent. Les lointains fuient dans la brume. De temps à autre, le bon recteur porte la main en abat-jour sur ses yeux et interroge l’horizon du côté de l’île Maudez : sur le blanc des grèves, deux minuscules points noirs se discernent enfin, grandissent, approchent.

— Je crois que ce sont mes gens, dit le recteur. Vous permettez ?

Et, sasseyant sur un tas de galets, il se met bravement à se déchausser pour franchir le petit bras d’eau, peu profond en vérité, mais large de 100 à 200 mètres, qui nous sépare de l’Ave-Maria. Après un court moment d’hésitation et la curiosité l’emportant, je demande à mon aimable interlocuteur la permission de l’imiter. Il accède volontiers à ma requête et nous voilà qui, pieds nus, nos galoches à la main, dégringolons de compagnie les pentes du Sillon. Brr ! Elle n’est pas chaude, l’eau de 1’ « armor » pleubiannaise ! Je ne sens plus mes jambes quand nous arrivons devant la coupée du navire où nous attendent le capitaine et les parrains. On nous jette une échelle pour grimper à bord. Un petit autel, fleuri de guirlandes et de bouquets en papier, a été dressé dans la cale. Le recteur passe son surplis, récite les prières habituelles, consacre le pain, asperge l’avant, l’arrière et les flancs du navire ; puis un des hommes de l’équipage prend quatre petits morceaux du pain bénit, les introduit dans quatre trous percés en forme de croix dans le maître-bau et, dans les quatre trous, enfonce quatre chevilles…

La cérémonie est simple, émouvante. Elle fait une heureuse diversion à la monotonie du spectacle que nous contemplons depuis le matin et que nous allons retrouver au sortir de l’Ave-Maria. La fourmilière humaine qui s’agite autour des rochers n’a pas perdu son temps, en dépit du froid qui la mord, du vent qui fait danser les capotes des femmes, des trombes d’eau glacée qui collent sur la peau vareuses et cotillons : les charrettes et les gabarres sont pleines ; les dromes déjà hautes. L’heure du retour approche, d’ailleurs. Des globules blancs qui éclosent sur la mer, un frémissement léger des algues signalent la montée du flux. Vite un dernier coup de faucille et en route ! Cette montée du flux, sur certaines grèves, par marées de syzygie et grand vent, est en effet d’une impétuosité irrésistible. En février 1838, deux cents goémoneurs de Trébeurden furent surpris de la sorte et bloqués toute une nuit par la tempête sur le platier de Molène. Manquant de vivres, leurs bardes ruisselant d’eau, on ne sait comment ils ne périrent pas tous de froid. Et, le lendemain, la tempête, plus violente encore, ne permettait point d’accoster : c’en était fait des naufragés, si le recteur de Trébeurden ne s’était jeté dans une barque pour leur porter des vivres, des couvertures et des vêtemens de rechange. Et, sans doute, la montée du flux, sur les grèves du Talberg, n’a pas l’impétuosité qu’on lui voit sur les grandes prairies de zostères, aux fonds vacillans crevés de brusques trous d’eau, qui rendent si dangereuses les grèves de Trébeurden et de son archipel. Les fonds ici ont quelque fermeté ; l’ossature, sous une mince couche de sable, est granitique et résistante. Encore ne faudrait-il pas trop s’y fier. Prudentes, les charrettes des fermiers riverains se sont ébranlées vers la côte sans plus attendre : traînées par cinq ou six chevaux, les lourdes machines démarrent péniblement, s’embourbent dans les ornières, grincent, cahotent et menacent à tout instant de chavirer. Les fouets claquent ; les jurons pleuvent et les sonnailles, au cou des bêtes, tintinnabulent rageusement. Mais enfin, le Ster franchi, la récolte est sauvée et les propriétaires de ces charrettes peuvent compter parmi les privilégiés du berz. Les autres goémoneurs, fermiers éloignés ou petits pêcheurs riverains, sont obligés de recourir aux gabarres et aux dromes. Aux dromes surtout, bien que l’arrêté du 12 prairial an XI, qui n’a pas été aboli, en défende sévèrement l’usage. Mais l’habitude est plus forte que la loi.

— Comment, disaient des Penvénanais au président Habasque, comment nous serait-il possible de nous procurer assez de bateaux pour enlever les 300 charretées de varech que coupent le premier jour les mille personnes qui, sur nos côtes, se livrent à ce travail ? Nous sommes de temps immémorial dans l’usage de nous servir de traîneaux sans qu’il en soit résulté d’inconvénient grave.

« Tel est leur langage, ajoutait Habasque, et pourtant il résulte d’une dépêche du ministre de la Marine du 31 mai 1827 qu’il est telle année où onze individus ont disparu sous une seule drome. » On a cru pouvoir remédier à ces inconvéniens en exigeant que chaque drome soit convoyée par un youyou, une barque quelconque. La précaution n’est pas toujours observée.

— Vous en jugerez vous-même ce soir, si vous allez à Port-la-Chaîne, me dit le recteur de Pleubian. Vous pourrez voir la procession des dromes au crépuscule.

Justement j’ai une lettre de recommandation pour un riche cultivateur de Port-la-Chaîne, M. R…, ancien maire et conseiller d’arrondissement. Midi est déjà loin et je ne puis songer à déjeuner dans la cantine du Kébo où j’ai fait arrêter ma voiture : la baraque est d’une saleté repoussante ; un « innocent, » pelotonné devant le poêle, marmonne des litanies et salive outrageusement en branlant la tête avec un mouvement isochrone de balancier. D’ailleurs, sauf de l’eau-de-vie, on ne trouverait rien céans. J’offre au recteur de le ramener à Pleubian et, par réciprocité, il veut bien m’inviter à « prendre le café » au presbytère. Vers trois heures, la pluie s’arrête un peu ; le ciel se dégage. J’en profite pour demander ma voiture et gagner Port-la-Chaîne. J’arrive chez M. R…, comme il allait sortir sur la grève afin de surveiller l’atterrissage de ses dromes.

— Nous ferons route ensemble, si vous le voulez bien, me dit M. R… Tout mon personnel est sur le Sillon. J’espère que la coupe aura été abondante et que le goémon sera meilleur que l’an passé.

— Il y a donc des années pour le goémon comme pour le vin ?

— Sans doute, et ce n’est pas seulement la quantité, c’est la qualité qui varie d’une année à l’autre. Les cours s’en ressentent. Mais, en somme, il n’y a de différence bien appréciable, au point de vue des prix, qu’entre le putès ou goémon d’épave et le bizin tronchet

bizin tronchet, pesant dans les 6 000 livres, se vend vert, au moment de la coupe, de 8 à 12 francs, et sec, après la coupe, jusqu’à 40 francs, le putès ne dépasse jamais 2 ou 3 francs. On en fabriquait aussi, dans le temps, des « tourtes » de soude qu’on écoulait chez les usiniers de Bréhat et de Pen-Lan. Bréhat n’a plus d’usine. Et, à Pen-Lan, l’usinier, qui travaille pour le compte de la maison Lumière, de Lyon, ne traite plus qu’une variété de hauts-fonds, les laminaires ou bizin bodré, qui n’est mûre et marchande que tous les trois ou quatre ans…

La voie charretière que nous suivons pour descendre à la grève traverse de beaux champs bien cultivés, une terre grasse et lourde. Les glèbes sont encore nues, moites de pluie ; mais on y sentie sourd travail de la germination. M. R…, qui devine ma pensée, fait un grand geste circulaire :

— Oui, tout cela, cette « armor » de Pleubian, si riche, où les landes se comptent, tant elles sont rares, doit sa fertilité au goémon. Nous n’existerions pas sans lui. Le blé ne rapporte guère : à 8 francs, 8 fr. 20 les 50 kilos, c’est tout juste s’il rembourse nos dépenses et, du reste, le blé n’aime pas le goémon ou il le lui faut décomposé, après une année passée sous une autre plante. L’orge, au contraire, s’en accommode parfaitement, mais surtout les pommes de terre, les betteraves, les choux, le chanvre, la vigne même, me dit-on. Il suffit de le mêler à un peu de fumier de ferme. Grâce à la température, qui est ici extrêmement douce, nous « faisons, » dès mars, de la pomme de terre pri ou hâtive. Dans les bonnes années, nous vendons cette pomme de terre aux Anglais jusqu’à 30 francs les 50 kilos. C’est la richesse du pays. Aussi tout le monde en fait-il peu ou prou. Puis l’ « armoricain » est très économe, entreprenant de surcroît. Dès que ses pommes de terre lui ont permis d’économiser un peu d’argent, il prend une part dans un lougre ou une gabarre et s’établit armateur au petit cabotage. C’est le cas de ces gens dont vous avez visité tout à l’heure le navire, avec le recteur de Pleubian…

Nous sommes arrivés sur la grève. La marée est déjà presque étale. Le ciel s’est complètement nettoyé ; le crépuscule, mauve et vert, descend doucement sur l’horizon. Port-la-Chaîne est une anse arrondie, couronnée par le sémaphore de Crec’h-ar-Maout et veillée par deux petits phares qui servent à éclairer la dangereuse entrée de la rivière de Tréguier. En face de nous, l’île Blanche se couvre d’embruns et, tout là-bas, entre les Duono et la roche Quinial, les premières dromes commencent à s’égrener sur la mer. Quelques-unes, en effet, sont convoyées par de petites barques ; mais la plupart voguent seules, au fil du flux qui les pousse mollement vers la côte. La drome, ronde, cerclée de cordes puissantes, n’émerge que de quelques centimètres, si bien que le percheur qui la manœuvre, arc-bouté sur sa gaffe, a l’air suspendu entre le ciel et l’eau.

— Jeu d’enfant aujourd’hui, ce pilotage de la drome, me dit M. R… Nous avons de la chance ! D’ordinaire, les remous, les courans, le ressac, surtout dans le voisinage du Sillon, dont il faut faire tout le tour, rendent l’opération difficile, périlleuse même ; peu de chose suffit, un coup de vent, la pointe d’un écueil, pour faire brèche dans ces radeaux élémentaires, rompre un grelin, éparpiller toute la drome. On n’a que le temps de se porter au secours des percheurs qui coulent…

Mais l’endurance de ces hommes est incroyable. Tout trempés encore par la pluie et l’embrun, le pantalon retroussé jusqu’aux cuisses, la vareuse de laine brune plaquée sur le corps, ils chantent à tue-tête, s’interpellent d’une drome à l’autre en riant. La nuit tombe ; les phares ont levé leurs stores et sur la mer, au loin, d’autres lumières répondent à leurs lumières.

— Les torches des dromes, m’explique M. R…

Elles approchent, fument, crépitent, éparpillent des gerbes d’étincelles sur l’eau noire. À leurs clartés fuligineuses, les rudes silhouettes des percheurs, semblables à des dieux marins, se découpent fantastiquement… Une brusque secousse : la drome a touché. On jette une amarre aux percheurs, qui l’attachent aux grelins de la drome, sautent sur la grève et halent au sec leur fardeau. Calée avec de grosses pierres, la lourde meule de fucus peut braver désormais les retours offensifs de la vague et du vent : le berz est terminé…

J’ai quitté Port-la-Chaîne dans la nuit, et je suis revenu à mon auberge de Pleubian par les petits chemins de traverse, tout sonores du claquement de sabots des goémoneurs attardés. On fait la « réaction » comme on peut, et cette galopade éperdue est encore le meilleur des préventifs contre la menaçante pleurésie. De grands feux luisent partout aux carreaux des fermes. Dans mon auberge même, la cuisine, encombrée de femmes et d’hommes qui arrivent de la coupe, est tout illuminée par les hautes flammes du foyer. Une énorme marmite, pleine d’une succulente soupe au blonek, attend les moissonneurs des deux sexes. Déjà les servantes s’empressent, coupent les lèches de pain, garnissent les écuelles ; le cidre, l’eau-de-vie couleront ce soir à pleins brocs. C’est la frairie, la bombance réparatrice des fatigues de la journée. J’en fais compliment à mon hôtesse.

— Ah ! cela n’est rien, me dit-elle. Si vous aviez vu les soirs de berz avant la loi de 1873 ! De vrais « pardons » d’hiver, monsieur ! On buvait et on dansait jusqu’à l’aube. Il y avait tant de monde ! À Lanmodez, où ma mère tenait une petite ferme de 14 à 15 journaux, elle faisait venir, pour l’aider, quatre-vingts personnes de l’intérieur. Et les dromes d’alors !… Celles que vous avez vues à Port-la-Chaîne sont des amusettes en comparaison. Moi qui vous parle, j’ai compté à Lanmodez jusqu’à vingt percheurs sur une seule drome… Et le retour, la nuit, sous la lune, dans la rivière du Trieux, les dromes qui se suivaient à la file, avec leurs torches de résine toutes brasillantes de flammèches ! Ah ! ces nuits-là, il y avait bien sûr plus d’étoiles sur la mer que dans le ciel !… Et le commerce marchait en conséquence. On a pris le prétexte de quelques batteries et de quelques noyades pour interdire l’engagement des étrangers. C’est toujours la même histoire et vous savez le proverbe : quand on veut tuer son chien…

Mon hôtesse hausse les épaules en manière de conclusion et, sans attendre ma réplique, retourne vers ses pensionnaires qui sont à peu près étanchés. Une joie rit dans tous les yeux… Mais, au milieu de la nuit, le vent de mer reprit ses hurlemens. Les ardoises du toit crépitaient comme des castagnettes. La brève accalmie de la veille n’était qu’une trêve et, tiré de ma somnolence par ce tapage infernal, je songeais aux malheureux dont les dromes inachevées attendaient sur le Sillon. S’ils allaient perdre encore, comme l’an passé, le fruit de leur labeur exténuant !… Je n’avais que trop raison de craindre. J’appris le lendemain qu’une partie des dromes du Talberg avaient été dispersées par la bourrasque : Groac’h Kribigniou, la méchante sorcière des eaux pleubiannaises, s’était vengée une fois de plus de l’atteinte portée à ses droits.

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