III
Sélection naturelle, au sens proprement biologique, signifie la mort de celui qui réussit le moins. Il y a, sans doute, au sein de l’humanité, des races ou des peuples qui ont péri par manque de certaines qualités nécessaires au succès ; mais, dans la civilisation, il y a bien d’autres procédés, par lesquels les élémens utiles sont préservés, transmis, répandus. Il y a notamment, comme nous allons le voir, l’invention et l’imitation ; il y a l’éducation, dont nous avons déjà parlé ; il y a les mœurs et les institutions ; il y a le langage, les livres ; il y a la science, l’art et la religion ; il y a tout l’héritage social, qui n’est pas l’hérédité biologique.
Dans la vie progressive de l’humanité, l’invention et l’imitation jouent un rôle énorme, et de plus en plus prépondérant. Or, ni l’un ni l’autre de ces deux grands phénomènes, malgré les divisions accidentelles qu’il peut engendrer, n’est en soi un fait de lutte et d’agression ; au contraire, ils enveloppent avant tout l’idée d’accord et d’harmonie. Comment l’invention a-t-elle lieu ? Par une harmonie nouvelle d’idées avec les objets que fournit la nature ; accord avec la nature et accord avec les hommes, voilà les deux grands moyens de progrès. À ce progrès ont contribué, dans l’humanité, le langage et la science, qui n’ont rien d’agressif ni de belliqueux. Gabriel Tarde a fort bien montré que le perfectionnement d’une langue est dû, non pas à des disputes, mais à des accords ; même dans une période ultérieure, ce ne sont pas les discussions des grammairiens qui ont fait avancer les langues modernes. Le progrès de la science est dû, non pas aux dissensions des savans, mais à leur accord final. Considérez la science appliquée, qui est l’industrie. Les grandes évolutions ou révolutions de l’industrie humaine, dit aussi Gabriel Tarde, sont marquées par certaines inventions capitales ; telle est celle de la charrue, qui n’a pas jailli de la guerre, ou même de la concurrence des agriculteurs primitifs, telle est l’invention du moulin à eau, du métier à tisser, de la machine à vapeur, que le génie de Papin et de Watt explique seul, et non la cupidité des maîtres de forges. Le progrès militaire lui-même résulte-t-il vraiment des batailles ? Non, mais d’inventions principalement industrielles, artistiques ou autres, que la guerre n’a en rien produites ou favorisées, « qu’elle a, au contraire, fait avorter souvent, et dont elle a seulement suggéré ça et là l’application à l’armement et à la tactique. » Ce ne sont pas les batailles qui ont fait découvrir la poudre à canon elle-même, encore moins la boussole, la navigation à vapeur, l’hélice. Dans le domaine de l’art, nous retrouverions encore la prédominance de l’harmonie, non celle du conflit, d’autant plus que l’art est par lui-même, comme Guyau, dans son Art au point de vue sociologique, l’a montré (bien avant Tolstoï), un moyen de faire « sentir les hommes semblablement, » et de produire ainsi l’accord des sensibilités, d’où résultera l’accord des volontés.
Toute compétition, d’ailleurs, dans nos sociétés, enveloppe une part de coopération ; car, en travaillant pour soi, chacun se trouve aussi travailler, de fait, pour les autres. Il ne faut pas croire que nous fassions du tort à nos voisins quand, pour notre part, nous réussissons le mieux possible, à introduire dans le monde social des utilités ; si nous en profitons, les autres aussi en profitent. Les activités individuelles qui s’exercent en vue de fins privées, peuvent bien être considérées comme en lutte virtuelle ; mais elles sont aussi, en même temps, en rapport de coopération non concertée. Quelque privés que soient les intérêts, ils ne peuvent se satisfaire que dans le milieu social, par une production de richesses sociales, par des services rendus à autrui, alors même qu’on a un mobile intéressé. C’est ce que les économistes avaient compris ; leur seul tort, mis en lumière par les socialistes, a été de croire que, dans la société humaine, la coopération doit être entièrement abandonnée au laissez-faire. Quoi qu’il en soit, la coopération spontanée tend toujours à se changer en coopération réfléchie.
Quant à l’imitation, elle a lieu, elle aussi, par une harmonie, celle des hommes entre eux, qui suppose une sympathie d’abord organique, puis plus ou moins consciente. L’imitation produit ou renforce des accords bien plus que des conflits ; en outre, elle joue sa partie dans le conflit même, et change la lutte en moyen de « socialisation. » Selon la remarque de Giddings, quand deux hommes se battent, chacun d’eux copie instinctivement les coups de l’autre ; si deux armées guerroient, chacune répète les manœuvres de l’autre. Jusque dans le conflit, les individus apprennent à se reconnaître et à prendre conscience de leurs similarités, ce qui entraîne une « conscience d’espèce, » et par cela même, dirons-nous, l’union sous une même idée commune, d’où dérivera nécessairement une sympathie commune. Il s’établit donc, entre ceux mêmes qui luttent, une imitation mutuelle, qui peu à peu diminue les différences au profit des ressemblances, et peut préparer, pour plus tard, des accords de sensibilités ou sympathies, des accords de volontés ou synergies. La concurrence est de même une imitation mutuelle, avec l’intention de faire mieux, et cette sorte de succédané de la lutte est aussi une forme d’union. Le darwinisme social voit une partie de la vérité et méconnaît l’autre.