IV
La grande loi sur laquelle insistent les darwinistes est celle de l’adaptation. Mais, remarquons-le d’abord, l’effort d’ajustement au milieu n’implique pas nécessairement et partout lutte contre le milieu : il implique aussi coopération avec le milieu. Du côté de l’individu qui veut s’ajuster, l’effort peut entraîner, sans doute, une certaine lutte contre soi, contre telles ou telles tendances, contre le plaisir du moment ; mais il suppose aussi un établissement d’harmonie dans l’être même, dans ses tendances, dans les différens momens de son existence. Là encore, il y a deux côtés, l’un négatif, l’autre positif ; l’un d’opposition, l’autre de composition ou de conciliation. Le résultat final de toute cette série d’efforts sur soi et sur le milieu, c’est la survivance des mieux « adaptés, » c’est-à-dire des mieux en accord avec le milieu naturel ou artificiel ; — résultat bienfaisant, qui ne rentre plus sous l’idée de guerre, mais sous l’idée de paix.
L’être humain doit s’adapter d’abord au milieu naturel, puis au milieu social. Chez l’animal inférieur à l’homme, l’adaptation au milieu naturel ne s’accomplit que par l’effet de modifications physiologiques ; c’est une nageoire ou une aile qui se développe ; c’est la taille qui grossit ou diminue, etc. De plus, ces modifications ne s’étendent généralement pas au delà de son corps. Chez l’homme, à côté de ce même genre d’adaptation, il y en a un autre, qui est surtout psychologique. En outre, l’adaptation n’est plus seulement intérieure à l’organisme humain : elle imprime des modifications artificielles à la nature extérieure ; elle produit des appareils et instrumens séparés du corps, accumulables indéfiniment, comme sont aussi accumulables les produits mêmes de l’industrie humaine. Le but final de ces nouveaux organes, sorte de prolongement à l’extérieur, est de donner à l’homme et aux sociétés plus de puissance et de sécurité. En d’autres termes, il y a adaptation intentionnelle de la nature à l’homme par le moyen d’idées-forces incorporées dans des instrumens. Selon la remarque de Wallace, l’homme, en inventant par son intelligence vêtemens et outils, a enlevé à la nature la puissance de modifier sa forme et sa structure, comme elle modifie celles des animaux. Les animaux sont obligés de s’adapter organiquement au milieu ; l’homme, sans changer sa propre constitution, s’adapte le milieu par le moyen de l’intelligence. Or, sans la sociabilité, l’intelligence de l’homme n’aurait pu se développer. C’est donc par ses instincts sociaux et par ses instincts intellectuels, qui sont inséparables, que l’homme a dominé la nature extérieure et commencé de faire échec à la sélection naturelle.
Un autre rapport essentiellement humain avec la nature extérieure consiste dans la production économique. L’animal, lui, n’est que très rarement et très exceptionnellement producteur ; l’abeille fabrique sans doute du miel, mais combien peu d’animaux ressemblent à l’abeille ! La plupart doivent, pour satisfaire leur faim, s’emparer des produits tout faits de la nature ; comme ces produits sont en quantité limitée, il en résulte, entre les animaux, concurrence et lutte. Mais un être, capable d’inventer et de produire, ne saurait plus être entraîné par la même loi de violence, sous l’impulsion de la faim ou de l’instinct sexuel ; il est dirigé par des idées-forces dont ses productions, comme nous venons de le voir, sont la réalisation en objets extérieurs. L’animal étant surtout consommateur, la part qu’il consomme diminue la possibilité de consommation pour les autres. L’homme étant surtout producteur, est capable d’étendre sans cesse sa production au delà de ses besoins. On voit se développer de plus en plus un état social où chacun peut consommer sans toujours diminuer la consommation des autres. C’est là, du moins, un idéal progressivement réalisable, sur lequel les socialistes ont insisté avec raison. Cet idéal établit une différence essentielle entre la lutte pour la consommation chez les animaux et l’accord pour la consommation chez les hommes.
Placez maintenant des espèces vivantes, non plus en présence d’un milieu inorganique, mais en face d’autres espèces vivantes, et en compétition inconsciente ou consciente avec ces espèces ; vous verrez alors qu’il existe deux procédés de compétition à l’œuvre, qu’on oublie trop de distinguer : 1° la lutte entre les aptitudes rivales, aboutissant au triomphe des individus les plus aptes et des espèces les plus aptes (de quelque nature que soit leur genre d’adaptation) ; 2° la lutte entre les fécondités rivales, aboutissant, toutes choses égales d’ailleurs, au triomphe des individus ou espèces les plus fertiles. Or, la fécondité n’est déjà plus simplement la force brutale, de valeur tout égoïste et concentrée sur soi. Elle est une force d’expansion collective, se rattachant à l’« amour » plus qu’à la « faim, » à la génération plus qu’à la nutrition, à l’union sympathique plus qu’à la guerre. Je reconnais qu’elle produit, une concurrence plus ou moins directe, à cause de la limitation du milieu et des subsistances dont j’ai déjà parlé ; mais, en soi et par soi, fécondité n’est pas lutte. Ainsi, même si on réduit tout au succès dans la concurrence vitale, la leçon du darwinisme apparaît comme ambiguë ; elle ne nous dit pas s’il faut l’emporter par la fécondité amoureuse, ou par la force égoïste. Le darwinisme ne rejettera sans doute aucun des deux moyens, et les considérera tous deux comme nécessaires, mais il est évident alors que nous avons psychologiquement deux mobiles divers à l’œuvre, amour et lutte, sans savoir au juste quelle règle morale et sociale leur appliquer. Oui, l’attrait sexuel aboutit sans doute à des rivalités, parfois sanglantes ; mais, par lui-même, il est un phénomène d’amour et d’union, non de haine et de guerre. Dans la sélection sexuelle, les darwiniens le reconnaissent, il se produit à la fin un certain choix du beau, soit sous le rapport de la forme, soit sous le rapport de la couleur, choix qui n’est plus une simple lutte pour l’existence. Enfin, dans le monde organique, comme dans l’inorganique, on voit se manifester une tendance à la production de la régularité ou de la grâce dans les formes, et une tendance des formes de ce genre à être conservées. Cette tendance est en grande partie explicable, au moins dans ses origines, par la sélection de l’avantageux, mais, à une période ultérieure de l’évolution, le beau agit par lui-même, ou du moins par le plaisir qu’il cause.
En somme, dans l’humanité, les modes d’adaptation supérieure au milieu naturel engendrent des modes d’adaptation, également supérieure, au milieu social. Voilà ce que les darwinistes oublient, quand ils veulent assimiler entièrement l’homme aux animaux. À la concurrence destructive, — qui, même chez les animaux, ne règne pas seule, — la société humaine substitue la concurrence productive, c’est-à-dire, en somme, l’émulation à créer des choses utiles ou belles sous une règle de droit commun. Et le mot de concurrence ne doit pas nous faire illusion. Dans un concours pour obtenir un diplôme, il y a des concurrens ou émules ; il n’y a lutte pour la vie, que si on considère les résultats et contre-coups les plus éloignés, purement mécaniques et non voulus. Le jeune étudiant, muni de son diplôme de médecin, pourra y trouver une chance de vie et de bien-être, tandis que l’étudiant qui a échoué risquera d’être sans ressources. Mais un tel élément de concurrence ne constitue plus une vraie guerre, ni une discorde volontaire ; il ne saurait être éliminé, et il est pour tous un bien, non un mal. Supprimez la sanction naturelle de l’échec pour le paresseux ou pour l’incapable, la société sera peuplée de non-valeurs, — par exemple de médecins qui tueront leurs malades au lieu de les guérir. C’est alors que vous aurez renversé les lois « naturelles » de la vie.