L’ŒIL DE VEAU
Ce n’est pas absolument d’hier ; cela remonte bien, tout compte fait, à une bonne douzaine d’années ; — allons, allons, pas de coquetterie : mettons en quinze et n’en parlons plus ! — et pourtant je me vois encore, pauvre potache maigre et anémique déjà, dont la veste façon Sainte-Barbe, faisait une gouttière dans le dos, pleurant comme un veau dans la salle des départs et révolutionnant, de ma douleur bruyante, tout le personnel de la gare.
Partagé entre le désespoir du retour et la joie de me savoir quinze sous dans ma poche, je me sens encore sous le bras le paquet ficelé de la main maternelle, contenant des chaussettes de laine, des souliers neufs, des galoches pour l’hiver ! J’entends les coups de sifflet et les volées de cloche, puis c’est les poursuites affolées d’un bout à l’autre de la gare, la précipitation des dernières embrassades, les bousculades et les encombrements aux portes des salles d’attente. Ma mère se tient à quatre pour contenir ses larmes, mon père me crie : « Ne perds pas ton billet ! » Quelqu’un qui passe dit :
– Pauvre gosse !
Ah le sale temps ! les mauvais souvenirs ! et comme Vallés a raison d’exécrer les heures de collège !
Ça n’est jamais gai, le collège ; le collège de province surtout.
Je suis payé pour le savoir.
C’est, la plupart du temps, un vaste bâtiment, triste comme l’automne et sale comme un peigne. Les petits commerçants de la ville en sont généralement fiers, et généralement aussi il n’y a pas de quoi. On le débarbouille un fois l’an, pendant le temps des grandes vacances, ce qui fait qu’au retour des élèves il pue sur toutes les coutures la peinture fraîche et le mastic : odeur à laquelle vient se mêler l’odeur fade de l’abondance et des équivoques bouillons gras, qui monte sournoisement de la cuisine, flotte en tout temps le long des corridors et des escaliers des bahuts de province.
J’ignore pourquoi, mais cette manière de retapage donne une recrudescence à la tristesse du retour.
Et puis, c’est comme un fait exprès, il pleut presque toujours le jour de la rentrée. Or, je ne sais rien au monde de plus désespérant, de plus navrant, de plus lamentable, qu’un trou de province le soir, par une de ces pluies fines et persistantes que le funèbre ciel d’octobre semble vomir avec la mort. Je me rappelle les trajets de la gare au collège, les rues silencieuses et étroites, sans un chat, éclairées d’un quinquet tous les deux cents mètres ; les pataugeages dans la boue, entre les petits lacs qu’enclosent les pavés ; les chutes d’eau débordant des gouttières et les pas gymnastiques au ras des maisons sombres, tandis que la tunique imbibée se colle de plus en plus aux épaules : âpre époque, dont ma lèvre a gardé l’amertume, et dont la lourde tâche de la vie n’est point encore parvenue à cicatriser le souvenir !
††
Interné loin des miens, en ce petit lycée de X… qui eût ressemblé à un cloître s’il n’eût eu l’air d’une caserne, j’y passai ce qu’on est convenu d’appeler le meilleur temps de l’existence : c’est-à-dire ma prime jeunesse, de ma première communion à mon baccalauréat.
Je touchais cinq sous le dimanche, trois sous le jeudi, et je venais à Paris trois fois l’an : au jour de l’an, à Pâques et aux grandes vacances.
Il est vrai que la prévoyance familiale m’avait pourvu d’un correspondant, ce qui me procurait la jouissance de franchir le seuil du lycée, le premier et le troisième dimanche de chaque mois, quand j’avais obtenu des notes satisfaisantes.
Dire que ces sorties de quelques heures suaient l’allégresse et le délire, mon Dieu non.
Je crois même — je puis bien me l’avouer aujourd’hui — que je m’ennuyais chez mon correspondant un petit peu plus qu’à l’étude, mais enfin j’avais le plaisir de me dire que j’étais sorti et aussi de penser, plaisir plus grand encore, que d’autres, moins favorisés, étaient restés à envier ma bonne chance.
Le malheur des uns fait le bonheur des autres.
Mon correspondant s’appelait Poirotte. Ce n’était pas un bien beau nom, mais je le lui pardonnais volontiers en faveur de son hospitalité qui était large et généreuse, et des innombrables distractions que je goûtais en sa société.
Voici, en effet, heure par heure, l’emploi des dimanches de sortie que je passais auprès de lui :
Neuf heures et demie. — Arrivée chez M. Poirotte. Nouvelles de ma santé, de mon travail et de mes progrès. Discours de M. Poirotte sur les bienfaits de l’instruction et le résultat toujours heureux d’une discipline sagement appliquée.
Dix heures. — Promenade à la cathédrale et audition de la grand’messe, aux côtés de M. Poirotte. Satisfaction de sortir un sou de ma poche et de le verser à la quête pour le plus grand bien du denier de saint Pierre.
Onze heures. — Retour au domicile de M. Poirotte. Repas frugal, généralement composé des restes du dîner de la veille, mais agréablement assaisonné des multiples saillies de cet excellent homme. Plaisir de voir M. Poirotte siroter seul une tasse de café. Deuxième discours de M. Poirotte sur les bienfaits de l’instruction et la nécessité d’une sage discipline.
Une heure. — Permission par M. Poirotte de regarder par la fenêtre, mitigée de la défense de cracher dans la rue. Plaisir de voir passer, se rendant en promenade, les camarades qui ne sont pas sortis, et qui, eux, ne s’amusent pas.
Deux heures. — Suite de la récréation ci-dessus.
Trois heures. — Plaisir de donner un coup de brosse aux chaussures de M. Poirotte et aux miennes, et de penser que nous allons, mon correspondant et moi, aller faire un tour de boulevard, en ville.
Quatre heures. — Excursion au café de l’Hôtel-de-Ville, dont M. Poirotte était le client assidu. Plaisir de voir M. Poirotte absorber quelques verres de bitter en faisant des parties de jacquet.
Cinq heures. — Retour au collège. Troisième et dernier discours sur les bienfaits de l’éducation. Exhortations au bien. Séparation douloureuse. Plaisir de penser que quinze jours plus tard cette petite fête renaîtrait de ses cendres.
Et c’était aussi gai que cela toutes les fois.
Ah ! ce n’est pas pour faire l’intéressant et établir, entre mon existence d’alors et mon existence d’aujourd’hui, d’ironiques et amères comparaisons, mais j’ai goûté de bien douces heures aux côtés de M. Poirotte, de bien douces heures, en vérité !
††
J’ai fait comprendre que le superflu était absolument banni des déjeuners de M. Poirotte.
Je me fais un devoir d’insister sur ce point.
Aussi fus-je étrangement surpris quand un dimanche matin, revenant de la messe, mon correspondant me dit en me pinçant l’oreille :
– Jeune homme, réjouissez-vous ! Vous avez été le premier en récitation classique et il ne sera pas dit que vos efforts seront restés sans récompense. Nous allons faire une débauche.
– Une débauche ! m’écriai-je non sans émotion.
J’avais jeté de côté un coup d’œil sur la table.
Une soupière basse et fermée, flottant dans une buée transparente et légère, trônait au centre de la nappe.
– Oui, une débauche, reprit mon correspondant, dont un fin sourire de gourmet soulevait le coin de la lèvre. Jeune homme, mettez-vous à table et préparez-vous à une grosse surprise.
J’obéis, m’installai en face M. Poirotte et commençai de déployer ma serviette tandis que mon correspondant amenait doucement à lui la mystérieuse soupière.
Je pensais :
– Eh là mon Dieu, que peut-il y avoir là-dedans ?
Et d’avance, escomptant quelque chef-d’œuvre culinaire, je me pourléchai les babines, quand Poirotte, enlevant brusquement le couvercle, découvrit à mes yeux navrés une tête de veau toute fumante.
Or, je ne sais ce que nous nous sommes fait, la tête de veau et moi, mais nous professons, l’un pour l’autre, une haine mutuelle et cordiale.
††
Fort d’un sentiment dont je n’étais pas maître, je déclarai à M. Poirotte que je ne me déciderais à manger de sa tête sous aucune espèce de prétexte et à aucune espèce de sauce.
Il en parut vivement surpris :
– Jeune homme, dit-il, vous m’étonnez ; la tête de veau est l’amie de l’homme.
Je répondis qu’elle n’était pas la mienne ; mais M. Poirotte, qui s’y connaissait mieux que moi, m’affirma que je me trompais et que la tête de veau, justement, se trouvait être ma plus chère et ma plus précieuse amie, chose que je n’eusse jamais soupçonnée jusqu’alors.
– Vous ne savez pas ce qui est bon, dit-il ; la tête de veau en vinaigrette est un véritable plat de gourmet et elle était en grand honneur chez les empereurs de la décadence.
Tant d’érudition m’éblouit, mais n’arriva pas à me convaincre. Je hasardai timidement que je n’étais en aucune façon empereur de la décadence, mais simple élève de sixième du petit lycée de X…
– N’importe, reprit alors cet homme véritablement entêté ; ayez confiance en ce que je vous dis ; goûtez-en seulement un tout petit morceau, et nous en recauserons ensuite.
Je me sentis envahi d’un immense désespoir.
– Monsieur Poirotte ! m’écriai-je.
Il continua :
– Allons, vous êtes un enfant. Il se peut que vous n’aimiez pas la tête de veau, mais c’est tout simplement parce que madame votre mère ignore l’art de l’accommoder, tandis que celle-ci est excellente, tout à fait supérieure et exquise, je vous le jure. Voyons, mon ami, soyez sage et veuillez me tendre votre assiette, je vais vous servir un morceau qui passe à juste raison pour ce qu’il y a de plus fin et de plus délicat au monde.
Je me récriai, je hurlai, je pleurai ; mais le cruel M. Poirotte fut inflexible, et délicatement, du bout de sa fourchette, il déposa dans mon assiette quelque chose de noir avec un trou dedans.
Je regardai.
C’était l’œil !
– Mangez ! commanda M. Poirotte d’un ton qui ne souffrait pas de réplique.
Alors, je ne sais plus ce qui se passa ; je devins fou, je perdis toute connaissance, et fermant précipitamment les yeux, j’avalai d’un seul coup l’œil horrible du veau !
· · ·
Quand je revins à moi, j’aperçus mon correspondant qui me regardait en souriant.
– Eh bien ! fît-il, qu’en pensez-vous ? Était-ce vraiment si mauvais ?
Je demeurai un instant sans répondre, les dents serrées… par précaution. Enfin, toute crainte d’accident étant disparue et réfléchissant qu’aussi bien la pilule était avalée, je crus devoir être poli et ne pas blesser M. Poirotte dans des goûts et des convictions que je n’avais pas à discuter.
– Eh ! eh !… dis-je sans me compromettre.
M. Poirotte éclata de rire :
– Ah ! le farceur, s’écria-t-il ; voilà pourtant comment l’homme, par un entêtement absurde, en arrive à gâcher sa vie ! Ah ! jeune homme, jeune homme, fasse le ciel que cette leçon porte ses fruits dans l’avenir. Enfin n’en parlons plus ; ce qui est fait est fait ; il faut que jeunesse se passe, c’est l’âge qui amène l’expérience. Jeune homme, vous avez été le premier en récitation classique, et il est bon qu’un légitime hommage immortalise en votre esprit le souvenir de ce louable succès. Vous avez, comme il convenait, apprécié le premier œil du veau ; permettez-moi de vous offrir l’autre.
Et de nouveau, dans mon assiette, quelque chose de noir s’abattit ; quelque chose de noir avec un trou dedans !
††
Le premier œil avait passé.
Comment avait-il fait son compte, je n’en sais rien, mais enfin il avait passé.
L’autre obtint un sort moins heureux.
Par les prodiges d’un courage dont je demeurerai éternellement fier, je le poussai jusqu’en mon estomac, mais quand il y fut installé, il se refusa absolument à en partir. Il y resta, il y est encore, il y sera éternellement, et c’est ainsi que je le puis offrir en holocauste aux pauvres petits collégiens malchanceux que je voyais, ces jours derniers, promener à travers Paris leurs têtes de désespérés et leurs tuniques d’uniforme sorties, après deux mois, de l’armoire aux vieilleries, ce pendant que ce mot : « La rentrée ! » faisait vibrer à mon oreille comme un mélancolique et lointain carillon.
FIN
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.