‹ Les femmes d’amisChapitre 23 sur 24 · UNE MAISON TRANQUILLE

UNE MAISON TRANQUILLE

Je m’en vais, pour la première fois de ma vie, dire quelque chose d’extraordinaire : il y a, en le petit village d’Écoute-s’il-Pleut (Seine-et-Marne), une fauvette qui reçoit le Gil Blas.

Parfaitement, vous avez bien lu, cette fauvette reçoit le Gil Blas.

Elle le reçoit sur la tête, c’est vrai, mais enfin elle le reçoit tout de même.

La chose mérite une explication, et l’explication la voici. Vous allez voir, c’est très touchant.

††

Figurez-vous que cette petite bête eut le malheur, ces temps derniers, de faire une mauvaise connaissance. Tranquillement, sans songer à mal, elle revenait de prendre sa leçon de chant, quand avec un effroi, d’ailleurs bien légitime, elle s’aperçut qu’elle était suivie.

Il y a des malhonnêtes gens partout, même dans le monde des fauvettes.

A l’oreille de la pauvre petite, une voix, qui s’efforcait d’être engageante, chantait :

Mad’moiselle, écoutez-moi donc,

Vous me fait’s l’effet d’une assez bonne fille ;

Mad’moiselle, écoutez-moi donc,

Si vous êt’s bonn’fill, moi, j’suis bon garçon.

La petite fauvette répondit aussitôt avec une indignation mal dissimulée ;

Non, monsieur, je n’vous écoute pas,

Je suis un’ fauvette de bonne famille ;

Non, monsieur, je n’vous écoute pas,

Vous perdez vot’ temps, vot’ peine et vos pas.

Le suiveur continua :

Mad’moiselle, écoutez-moi donc,

Il n’faut pas comm’ça se monter la tête ;

Mad’moiselle, écoutez-moi donc,

Y n’faut pas comm’ça s’monter l’bourrichon.

A quoi la petite fauvette répliqua sévèrement :

Non, monsieur, je n’vous écout’pas,

Je suis un’fauvett’pauvre mais honnête ;

Non, monsieur, je n’vous écout’pas,

J’ai r’çus des princip’s et je n’en sort pas.

Le suiveur n’était pas de ceux qui se découragent pour si peu de chose.

Il reprit avec entêtement :

Mad’moiselle, écoutez-moi donc,

On n’court pas comm’ça, tout’seul’dans la rue ;

Mad’moiselle, écoutez-moi donc,

C’est très imprudent d’sortir sans chap’ron.

La petite fauvette, pour le coup, se mit tout de bon en colère.

Non, monsieur, je n’vous écout’pas,

Je suis un’fauvette, je n’suis pas un’grue ;

Non, monsieur, je n’vous écout’pas,

Et j’appelle au s’cours si vous faites un pas !

Tout cela devait finir par un cataclysme.

††

La petite fauvette, qui avait un fond de vice malgré sa bonne éducation, protesta de moins en moins haut, jusqu’au moment où elle ne protesta plus du tout.

Sur quoi l’aimable suiveur lui offrit de la mettre dans ses meubles.

Elle était bête, la petite fauvette, mon Dieu oui, c’est fort regrettable à confesser, mais elle était bête comme une oie. Elle accepta pour argent comptant les propositions du jeune drôle, lequel, naturellement, s’empressa de la planter là, après avoir abusé lâchement de sa jeunesse et de son inexpérience.

C’est comme cela depuis que le monde est monde, et cependant, tant qu’il continuera à l’être, il y aura de petites fauvettes assez nigaudes pour se laisser mettre dedans.

††

Bref, restée seule avec son déshonneur et une grossesse avancée, et n’osant pas retourner chez sa mère par peur de recevoir des calottes, la petite fauvette alla cacher sa honte dans la boîte à journaux que M. de Brossarbourg, maire d’Écoute-s’il-Pleut (Seine-et-Marne), a clouée entre deux barreaux de la grille de son jardin.

La petite fauvette se plut tout de suite dans son nouvel appartement.

Mon Dieu, ce n’était pas très vaste et c’était éclairé d’en haut à la manière des mansardes, mais le souvenir de Jenny l’ouvrière l’aida à faire bon marché de ce léger inconvénient. Le principal, c’était l’extrême sécheresse du local et la certitude pour sa petite famille de n’étre pas trempée quand il tomberait de l’eau.

En conséquence, elle procéda à sa modeste installation, et ceci fait, elle fit ses couches, qui furent heureuses à souhait.

Le lendemain, couchée, les ailes étendues, sur une demi-douzaine d’œufs qu’elle couvait avec amour, elle songeait, et non sans angoisses, à l’avenir de ses nouveau-nés, quand tout à coup elle jeta un grand cri : une lourde masse venait de pénétrer chez elle, par la lucarne, et de lui tomber sur le dos, en même temps qu’une obscurité profonde envahissait son domicile.

C’était le facteur rural d’Écoute-s’il-Pleut (Seine-et-Marne), qui venait de jeter le Gil Blas dans la boîte à journaux de M. de Brossarbourg.

††

La première frayeur passée, la petite fauvette songea à se débarrasser de ce journal essentiellement littéraire mais qui, pour le moment, l’empêchait d’y voir clair et lui tenait épouvantablement chaud.

Elle se mit donc, à grands coups de bec, à attaquer la chronique de M. Henri Fouquier, dont l’impeccable logique s’en alla morceau par morceau ; puis elle déchiqueta sans pitié la prose si bien sentie de Silvestre, après quoi Paul Arène se vit réduit en miette et Paul Ginisty en poussière.

Ceci fait, elle put respirer, et déjà elle reprenait un peu de calme, quand brusquement elle jeta un second cri, battant des ailes, affolée, aveuglée d’un flot de lumière vive.

C’était M. de Brossarbourg, maire d’Écoute-s’il-Pleut (Seine-et-Marne), qui ouvrait sa boîte à journaux pour y prendre le Gil Blas.

††

Alors, la petite fauvette commença tout de même à trouver que si son logement était irréprochable au point de vue de la sécheresse, il laissait fort à désirer au point de vue de la tranquillité.

La perspective de recevoir alternativement les visites du facteur rural d’Écoute-s’il-Pleut et celle de M. de Brossarbourg, lui causa donc les plus cruelles appréhensions, d’autant qu’elle ne partageait pas les opinions politiques du Gil Blas, et que d’autre part, relevant de couches, elle se trouvait dans une situation excessivement embarrassante vis-à-vis de M. de Brossarbourg.

Et pourtant, que pouvait-elle faire, je vous le demande ?

Déménager ? Il n’y fallait même pas songer, sous peine d’abândonner toute sa progéniture, et elle ne s’arrêta pas à cette pensée, préférant encore aux lâchetés de l’abandon les inconvénients d’une maison bruyante.

Et c’est ainsi que depuis quelques jours la petite fauvette reçoit le Gil Blas et que chez M. de Brossarbourg, maire d’Écoute-s’il-Pleut (Seine-et-Marne), on en est réduit à lire entre les trous les chroniques impeccablement logiques d’Henry Fouquier, les contes bien sentis de Silvestre et les articles de Ginisty.

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