Chapitre 1
– Ma foi, fit Christian Lestenet, puisqu’on parle femmes et amis, je demanderai la permission de m’emparer du crachoir, pour une petite histoire assez originale et où j’ai eu l’honneur de jouer le premier rôle — honneur assez maigre, au surplus, et dont, comme vous l’allez voir, j’ai de fortes raisons de ne me point vanter. Nous sommes entre hommes, nous n’y mettons pas de prétention, et dans ces conditions je m’en fiche ; mais il est bien entendu, et c’est là une condition sine qua non, que cet aveu ne passera pas les portes de cette brasserie. Ah non, vous savez, pas de blague ! je serais frais, moi, auprès des femmes, si ça venait à se répandre.
Le peintre Fabrice prit la parole, et, avec un petit sourire :
– Il y a gros à parier, fit-il, que notre ami, selon sa louable habitude, va nous conter quelque monstrueuse saleté.
– Plût à Dieu ! répliqua tranquillement Lestenet qui ne manquait pas d’un certain cynisme, malheureusement c’est tout le contraire ; mon histoire est d’une chasteté désespérante, tellement désespérante même, que j’ai quitté depuis longtemps toute espérance de m’en consoler jamais. Du reste, vous allez en juger.
Un soir de l’automne dernier, que j’étais allé au Vaudeville, je sortis pendant un entr’acte pour fumer une cigarette et me refaire un peu l’haleine à l’air déjà vif de la nuit. J’étais là depuis cinq minutes environ, les semelles au bord du trottoir, suivant de l’œil la pourchasse sans fin des fiacres et des omnibus et aspirant de toute mon âme cet adorable Paris de dix heures, dont le spectacle, avec celui de la mer, est le seul qui ne m’ait jamais lassé, quand je sentis une main qui me touchait l’épaule. Je me retournai, et je me trouvai en présence d’un garçon très grand et très blond, qui me demanda sur le ton de la plus extrême politesse, si je ne m’appelais pas Lestenet.
Je dis :
– Oui, monsieur ; pourquoi ?
– Parce que dans ce cas, fit-il, nous sommes d’anciennes connaissances.
Et, comme je demeurais muet, cherchant vainement à mettre un nom sur cette figure :
– Voyons, reprit-il, 1873… ? Verdun… ? 12e dragons… ? Vous ne vous rappelez pas ? Eh ! d’Audierne ! voyons donc ! Lucien d’Audierne ! Nous avons fait notre volontariat ensemble !
Je m’exclamai :
– Ah sacristi, je vous demande pardon ! D’Audierne ! Comment donc, parbleu, je crois bien que je me rappelle. Seulement, je vous dirai que je suis un peu myope, et puis, naturellement quand on ne s’attend pas… ! je vous remets très bien à présent. Ça me fait plaisir de vous revoir. Comment vous portez-vous, mon cher ?
Il riait. Nous nous serrâmes la main avec une grande cordialité. Il m’expliqua qu’il était attablé à la porte de l’Américain quand il avait cru me reconnaître au traversé du trottoir.
– Diable, m’écriai-je, mes compliments ! Vous avez la mémoire des têtes !
Il dit :
– Compliments pour vous-même ; vous n’avez pas vieilli d’une heure ! En treize ans, c’est assez joli. Qu’est-ce que vous faites ce soir ?
Je répondis que je ne faisais pas grand’chose, que j’avais une place au Vaudeville, mais que, m’y ennuyant furieusement, je me faisais volontiers son homme. Ça lui suffit ; familièrement il passa son bras sous le mien :
– Eh oui, parbleu ; lâchez donc votre comédie ; nous passerons la soirée ensemble.
Et tout doucement il m’entraîna vers le café, où, dans un des enfoncements de la terrasse, une petite femme, assise toute seule, gardait deux bocks à demi vides.
– Ma petite Madeleine, fit d’Audierne, je te présente mon ami Lestenet, un ancien compagnon de chaîne du régiment, que je recommande à toute ta bienveillance et à toute ton amitié.
La petite femme me tendit la main et me dit avec un sourire :
– Monsieur, je vous souhaite le bonsoir.
J’étais d’autant plus excusable de n’avoir pas reconnu d’Audierne, que nous n’avions eu, au 12e, que des relations par à peu près. Sortis de « Bonjour » et de « Ça va bien ? », nous n’avions pas, en toute notre année.de service, échangé dix paroles et dix poignées de main. Mais je vis tout de suite à qui j’avais affaire ; c’était là, il n’y avait pas à s’y méprendre, l’un des garçons les plus charmants, les plus doux et les mieux élevés qu’il fût possible de voir, et je me pris à l’aimer follement dans le temps qu’il faut pour boire un bock. Il y a des gens qui font jaillir la sympathie comme une étincelle d’un caillou. Puis, ca ne m’arrive pas tous les jours, mais, règle générale, lorsque je me lie, c’est séance tenante et une fois pour toutes. J’ai toujours pensé, en effet, que nous n’étions pas pour des prunes le pays du lieu commun, de la routine et de la sagesse toute faite, et c’est pourquoi je ne me fais nullement scrupule de marcher contre toutes les règles du bon sens, en accordant aux simples apparences infiniment plus de confiance qu’il n’est d’usage. Pour moi c’est simple comme bonjour : dans les proportions de neuf sur dix, les gens qui ont l’air bon sont bons, les gens qui ont l’air franc sont francs, les gens qui ont l’air bête sont bêtes, les gens qui ont l’air rosse sont rosses : théorie que je prétends n’imposer à personne, mais dont, en ce qui me concerne, je me suis toujours bien trouvé. A cause de quoi je continuerai à m’y tenir jusqu’à informations plus amples.
Chacun prend sa philosophie où il la trouve.
Donc, d’Audierne me plut beaucoup, et comme, selon toutes apparences, j’eus, moi aussi, l’honneur de ne pas lui déplaire, il ne me lâcha pas que je n’eusse accepté à déjeuner pour le lendemain. Naturellement un déjeuner en vaut un autre, lequel en appelle un troisième, si bien que de déjeuners en déjeuners et de bons procédés en bons procédés, nous finîmes, d’Audierne et moi, par devenir inséparables et ne plus faire un pas l’un sans l’autre.
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